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« Ils nous ont oubliés » – L’enfer de la vie conjugale

Ils nous ont oubliés
© Christophe Raynaud de Lage

Grâce à une multitude d’effets visuels et sonores inquiétants, Séverine Chavrier parvient à construire une déroutante fresque horrifico-comique à partir de La Plâtrière de Thomas Bernhard.

Décidément, les romans de Thomas Bernhard se prêtent à toutes les adaptations. Après Extinction, fresque sur la bonne société autrichienne à l’aube de la première guerre mondiale imaginée par Julien Gosselin, c’est Séverine Chavrier qui s’y colle et porte sur scène un texte du grand écrivain. Pour ce faire, la metteuse en scène jette son dévolu sur un texte de « la première période », c’est-à-dire avant que Bernhard ne soit considéré comme incontournable. Ce qui est étonnant, avec La Plâtrière, c’est que malgré ses cinquante ans – le texte date de 1970 – les thèmes abordés par l’écrivain n’ont pas pris une ride. Confinement (choisi), impossibilité de vivre en couple (hétérosexuel), dépendance… Tout y est.

« Leur conjonction à tous deux – leur vie commune, comme il disait à Wieser – avait été une
erreur, dès le début : « mais à parler franc (avait dit Konrad à Fro), quelle réunion de deux êtres
n’est pas une erreur absolue, contraire au bon sens, donc, – une fois consommée, – hypocrite,
terrible ».

La Plâtrière, Thomas Bernhard

Autre trait des seventies qui n’a fait que croître jusqu’à aujourd’hui : notre fascination collective pour le fait divers. Lorsqu’il compose son roman, Bernhard tient une chronique judiciaire et se prend de passion pour les affaires criminelles. C’est donc tout naturellement que Comme ils nous ont oubliés déploie sa longue et inquiétante scène d’ouverture façon true crime. Le dispositif scénique tient de bout en bout cet incipit aux allures de conte horrifique : sur scène, des rôdeurs aux corps humanoïdes (masques sur le visage, crânes chauves et corps ingenrables) s’approchent d’un édifice emmuré et l’attaquent à la hache. C’est La Plâtrière, usine désaffectée perdue au milieu d’une forêt noire et froide.

© Christophe Raynaud de Lage

Dans le bâtiment, les vagabonds découvrent le corps d’une femme engoncée dans son fauteuil, deux balles dans la poitrine. Impossible de dire depuis combien de temps elle est ici. Ils appellent la police, s’enfuient. Qui a fait le coup ? Sur les écrans disposés de part et d’autres de la scène, le meurtre est reconstitué et projeté en géant. On y voit d’abord le corps mourant de cette vieille infirme, puis les giclées de sang abondantes rougeâtres qui recouvrent la scénographie entière. Elle est vite remplacée par le mari, visage fou façon Jack Nicholson dans Shining, accusé d’avoir fait le coup. Nouvelle question : comment en est-on arrivé là ?

Le maître, l’esclave, la dépendance

Lorsque les lumières se rallument, le meurtre est loin… devant. Le couple a ressuscité sur scène. Ces deux bourgeois, que l’on devine ruinés – ils vivaient auparavant de la rente de la femme, devenue infirme – se sont enfermés dans une usine à chaux désaffectée. Elle, lourdement handicapée, vit dans le souvenir de ce que leur vie a été. Lui tente d’écrire un brillant essai sur l’ouïe ; essai qui ne viendra jamais. Durant cette longue performance qui s’étire sur quatre heures, la dramaturge met en scène le quotidien paranoïaque de ce couple renfermé sur lui-même. Tout est fait pour nourrir une impression d’étrangeté : les humanoïdes mentionnés plus tôt, de véritables corbeaux présents de part et d’autres de la scène, l’éclairage lugubre et l’inquiétant décor forestier.

© Christophe Raynaud de Lage

Étonnamment, cet enfer conjugal se pare d’attraits comiques. Celle qui ne sera nommée tout du long « femme de Konrad » insulte allègrement son mari à chaque fois qu’ils s’adressent la parole. De son côté, lui, est convaincu d’avoir le pouvoir sur elle. Dans le même temps, il accourt pour lui chercher un verre de cidre à la cave lorsqu’elle le réclame. Séverine Chavrier dresse ainsi le portrait ambigu et parfois teinté de ridicule de cette relation de dépendance. Cette intimité paranoïaque est parfois dérangée par un troisième personnage, l’aide-soignante, introduite dans ce huis-clos diabolique. La metteuse en scène lui met dans la bouche des citations féministes, tirées de textes de Vinciane Desprets. L’ensemble, étrange, envoûtant, toujours amplifié par les percussions d’un musicien présent sur scène, résonne curieusement avec les débats sociétaux contemporain. On l’a dit : Thomas Bernhard se prête décidément à toutes les adaptations.

Ils nous ont oubliés, mise en scène de Séverine Chavrier d’après La Plâtrière de Thomas Bernhard, du 16 janvier au 10 février 2024 au théâtre de La Colline. Informations et réservations.

Journaliste

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