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Rencontre avec Max Caz : « La nostalgie ce n’est pas que de la tristesse »

Max Caz
© Julie Oona

Avec son second EP, en français, 50 000 volts sous les Balisor, Max Caz nous fait voyager à travers évocations et souvenirs dans le cinéma d’Almodovar, dans un New York fantasmé ou dans les rues d’Arles. Rencontre avec un chanteur et compositeur dont la voix nous enrobe d’amour.

C’est ton deuxième EP. Tu passes de l’anglais au français, de la folk à la chanson. Comment est né 50 000 volts sur les Balisor ?

L’anglais, c’était parce que j’ai eu beaucoup de références anglo-saxonnes pendant toute mon adolescence comme Radiohead, Beach House ou Portishead. J’ai pas mal composé en anglais et j’étais peut-être un peu bloqué dans une musicalité qui correspondait à l’anglais. C’est un ami qui m’a dit : « J’adore quand tu chantes en anglais, mais j’ai des petits textes en français à te proposer. Je t’en envoie un, on essaye et on va voir. » Il se trouve que c’est l’ex de ma copine actuelle. C’était assez drôle. On a mis les querelles de côté, on a eu une super entente artistique. J’ai lu un de ses premiers textes, et j’ai adoré !  

Donc c’est lui qui a écrit les chansons ?  

Oui, la plupart des textes, c’est lui qui les a écrit. Au début, je recevais un texte et la plupart du temps et je ne le modifiais pas trop. Et peu à peu, il y a eu un jeu de ping-pong, où je coupais des strophes, j’enlevais des parties qui ne me parlaient pas. Quand ce n’est pas toi qui as écrit le texte à la base, il faut quand même que ça te renvoie quelque chose de toi-même, sinon ça ne marche pas. Il y a même eu des moments où j’ai composé et écrit des bouts de refrains. On s’est rendu compte qu’en ayant ces interactions, ça nous a amené aux meilleurs morceaux. J’ai trouvé que ce partage était hyper intéressant. Quand tu es dans un projet solo, c’est génial d’être avec d’autres personnes pour composer ou écrire. Tu es quand même un peu tout seul tout le temps. 

Pour les compositions c’est uniquement toi  ?  

Oui, j’ai tout composé, et après j’étais avec mon cousin qui m’a aidé pour la réalisation et les arrangements, mais toute la musique, c’est moi. 

Ton premier EP était plus folk, là, on ressent encore un peu ces influences, mais tu te diriges au niveau des arrangements dans des sonorités un peu plus pop et chanson française…

Oui, c’est vrai. Je pense que c’est justement la langue. Chaque langue a sa musicalité et t’amène dans un monde artistique et musical différent. Le français m’a révélé des souvenirs de ce que j’écoutais beaucoup plus jeune comme Alain Souchon, des chansons peut-être plus solaires. J’avais envie d’essayer de faire de la musique un peu différente. C’est grâce au français que j’ai plus expérimenté.  

Et tu nous fais voyager à travers ces six chansons. On passe de New York à Arles, à l’Espagne…

On s’en est rendu compte après. « Oublie l’Egypte », effectivement, la chanson prend place en Egypte, mais le sujet porte globalement sur le mal du pays, quand tu es ailleurs et que ton chez-toi te manque. Il y a le côté cinématographique aussi, mêlé avec les clips comme le fantasme d’Almodovar. On s’est tous imaginé vivre dans des films. Quand tu aimes un film, tu aimerais bien qu’il y ait des scènes qui n’existent pas. Quand tu le revois, tu as l’impression d’avoir des scènes que tu n’as jamais vues. Et ça parlait un peu de ça. Pour « New York au milieu des spectres, » c’est un New York fantasmé, celui des années 80. C’est une chanson fun sur la fête. C’était assez direct. Mais on ne s’est pas dit : « on va faire un album qui va s’ancrer géographiquement quelque part ».

Alors que l’on a vraiment cette sensation de mouvement, de passer d’un endroit à un autre. Il y a «  La borne 310  » qui est ce retour en voiture… 

Oui. C’est le retour de vacances, en mouvement aussi, mais qui est mêlé à des souvenirs. 

Le souvenir est une autre thématique forte de cet EP. Tu ne parles pas complètement de nostalgie, mais tu parles d’une époque passée. Tu évoques plusieurs fois la vingtaine et l’enfance. Et ce n’est pas le regret nostalgique d’une époque, plutôt le sentiment d’aller vers l’avant mais avec ce petit parfum du passé…

J’aime bien ce que tu dis. C’est exactement ce que je ressens. La nostalgie ce n’est pas que de la tristesse. C’est mélangé avec quelque chose de solaire et c’est ce qui fait la complexité de cette émotion. Dans n’importe quelle chanson un peu nostalgique, tu ne sais plus si tu es heureux ou triste. Mais la tristesse te rend heureux. Il s’est passé des choses bien dans ma vie, c’était avant, mais au moins, il y a eu ces choses. J’en tire du positif. C’est la fin de quelque chose, mais il y a autre chose qui va démarrer. Dans « L’Amour en Stand-by », par exemple, c’est une chanson de rupture, mais il y a beaucoup de lumière dedans. C’est épique, c’est la fin, mais il y a un renouveau qui arrive. Je vais avoir des regrets, mais il faut y aller. Ce n’est pas grave.  

C’est quelque chose qui est important pour toi dans la musique ?  

Oui, j’aime bien cette complexité-là entre l’ombre et la lumière dans une musique. C’est ce qui est le plus fascinant, en tout cas pour moi, dans ce que j’écoute. Quand ça marche bien et quand c’est bien fait, ça me touche à chaque fois.

 Et tu as des références en tête ?  

Beach House a ce truc-là très planant, qui t’englobe totalement. Il y a du réconfort, mais en même temps, c’est assez triste. Tu as envie de pleurer et pourtant tu es bien. C’est pour ça que j’ai beaucoup écouté Beach House. Radiohead, il y a ça aussi, mais de temps en temps, ça peut être très triste. Et là, ce n’est même plus la nostalgie, tu enfonces un couteau. Mais c’est vrai que quand je recherche et que je compose, j’adore arriver à ce moment-là, de n’être pas totalement clair dans l’émotion. La musique peut créer énormément de nuances et exprimer ce que les mots n’arrivent pas totalement à décrire. Quand les paroles sont trop explicites, ça peut prendre le dessus sur la musique, qui elle apporte une émotion subtile. Il faut faire attention à ce que les mots ne dirigent pas vers une émotion trop dictée. J’aime bien qu’il y ait des images, des sensations, des expressions ou des impressions. Plutôt que dire dans une chanson, « je suis triste », on peut comprendre cette tristesse par d’autres moyens.

Tu parlais du cinéma. Justement, comment tu travailles cette cinématographie, à la fois musicalement et visuellement ? 

Pour le clip d’ « Almodovar », je suis allé voir Clément Métayer qui fait des clips pour beaucoup de groupes. Il m’a dit, « Écoute, tu as un budget serré, mais je n’ai pas envie de faire un clip à Paris, sur fond vert. On prend ce budget, on s’achète des billets d’avion avec une équipe réduite et on va dans le sud de l’Espagne. Il faut vraiment que ça respire des images de cinéma qui plongent totalement dans le folklore espagnol. ». Il a tout de suite trouvé le ton qu’il fallait, celui qui va avec l’atmosphère de la chanson. Il y a un côté décalé qui reste poétique. Ce n’est pas non plus trop décalé, mais ça ne se prend pas totalement au sérieux. Il y a des petites mimiques cinématographiques qui incarnent bien la chanson. Souvent, les clips n’apportent pas forcément à la musique. Il n’y a pas trop d’échanges. Là, il y a vraiment une alchimie, entre les deux.

Après, j’ai vu pas mal de films. Je ne dis pas que je suis complètement cinéphile, mais le cinéma reste important dans ma vie de tous les jours. J’adore regarder des vieux films et j’ai pas mal de références, notamment en science-fiction. Ça m’a toujours alimenté dans la musique, des grandes scènes très prenantes que tu as envie de recracher d’une autre manière dans ta musique. La littérature aussi, d’ailleurs. Pour une de mes chansons, j’avais lu le roman de Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, que j’ai adoré. La chanson n’est pas dans l’EP, mais dans les émotions, dans les images qui se dégagent, j’avais envie que l’on ressente la même chose, de transvaser l’émotion dans une musique. J’essaie de m’inspirer de différentes choses. L’album d’avant s’appelait The Star Rover, qui est un titre d’un livre de Jack London. C’est un livre d’aventure qui est très cinématographique. 

C’est comme travailler la création d’images visuelles mentales, par la musique non ? 

Oui et il y a plein de références de musiques de films que j’adore, et qui ont cet impact-là, ou même sans images, ce sont des grands paysages qui te viennent en tête. J’aime beaucoup Olivier Marguerit, qui a fait la BO de La Nuit du 12. On peut ressentir ça dans les prods de l’ancien EP mais un peu aussi dans celui-là. Dans « La Borne 310 », c’est très cinématographique. À la fin, ça respire, c’est complètement ouvert. Il y a des gens qui sont sensibles, et d’autres à qui ça parle moins, peut-être qu’ils n’ont pas justement ce côté cinéma qui va avec.  

Oui, quand on écoute tes chansons, ta musique, on visualise vraiment tout…

C’est ce que j’ai envie de donner aux gens. Je veux les plonger dans quelque chose où ils peuvent faire leur propre chemin vers la musique et qu’ils s’évadent dans leur monde à eux grâce à ma musique. J’aime bien cette idée. 

Tu as un timbre de voix particulier, je ne sais pas comment tu travailles dans les arrangements,  mais j’ai le sentiment que ta voix est assez loin par rapport à la musique, comme un grain un peu vintage qui appuie justement cette idée d’ailleurs…

J’aime bien aussi cette idée. J’ai fait mixer l’ EP par Clément Roussel. La voix est quand même devant, on l’entend assez bien, mais elle est bien traitée dans le sens où effectivement il y a peut-être quelque chose d’au-dessus qui va avec les paroles aussi. Oui, comme un ailleurs qui vient t’expliquer des choses, qui te laisse un peu rêver. Ça vient de la dream pop, c’est moins marqué peut-être que l’EP en anglais. Mais ce côté dreamy, c’est ça la sensation que tu as avec la voix qui n’est pas totalement brute devant. Quand j’ai bossé avec lui, on a fait une première version justement, pour « La Borne 310 », je crois que l’on n’a rien touché, avec Roland, mon cousin. Il trouve les idées d’émotions que tu veux mettre en avant dans ta musique sans les mixer. Il comprend tout de suite.

Quel est le parcours qui t’a amené vers la musique ?

Je suis architecte à côté, encore aujourd’hui. Un jour, peut-être, la musique me permettra d’en vivre totalement. J’ai été étudiant à Paris‑Malaquais, une école qui est dans les Beaux-Arts. Et sinon, j’ai grandi à Paris, mais j’ai fait mon collège près d’Avignon à Villeneuve-les-Avignon. Ce fut une petite rupture avec Paris qui fait toujours du bien, dans son enfance, pour voir autre chose, s’ouvrir l’esprit. Ça a été hyper structurant pour moi.

Et comment la pratique de la musique est venue ?  

La musique, c’est venu assez tôt. J’écoutais même du classique et pas mal de chansons. J’en parle beaucoup dans cet album-là, ce sont les découvertes et les premiers coups de cœur musicaux dans la voiture. Mes parents écoutaient tout le temps de la musique. On pouvait écouter de la musique pendant six heures de suite dans les gros trajets, justement pour aller à Avignon ou pour revenir à Paris. Tu ne t’en rends pas vraiment compte, mais tu écoutes une musique, une fois, deux fois, dix fois et au bout d’un moment, tu l’adores et tu la redemandes. Même des chansons qui ne sont pas forcément faciles à écouter quand tu es petit. J’avais un coup de cœur pour « Duel au soleil » d’Étienne Daho, qu’on écoutait dans la voiture tout le temps. Je regardais le paysage, et on écoutait du Bashung, pas mal d’Alain Souchon aussi. En passant au français toutes ces références sont revenues. Ce disque parle un peu de ça aussi.

Et après, il y a eu un moment clé quand j’ai découvert OK computer de Radiohead à l’âge de 12 ans. C’était assez fou. Pour l’anecdote, on déménage à Avignon et c’est le début du MP3. Les CDs deviennent un peu encombrants. Mon père avait une énorme collection et ne voulait pas les jeter. Il les a mis dans ma chambre. Je me suis retrouvé avec une étagère de 1000 CDs. J’avais un disquaire, dans ma chambre. Je revenais le soir de l’école, et je prenais un CD au hasard, en fonction de la pochette. Je le mettais dans mon lecteur radio, et j’avais des coups de cœur tout le temps. Et donc OK computer, c’était cet album blanc, avec un petit avion, et là coup de cœur, pour « Exit Music », « Karma Police », « Paranoid Android »… Je les ai écoutées en boucle. Je me souviens qu’à l’époque, j’écoutais Sum 41 et j’ai totalement arrêté en découvrant Radiohead. Je me suis dit « Ok, j’ai envie de faire de la musique aussi, je vais essayer de faire des trucs aussi beaux ». Et je me suis mis à la guitare.  

À l’adolescence ? 

Oui et j’ai commencé à composer très tôt. 

Avec déjà l’envie d’une professionnalisation ou pas du tout ?  

Oui, tu y vas petit à petit. En-tout-cas, très vite, j’étais avec un autre pote qui faisait de la musique, et on voulait monter un groupe. Et on était fans des Beatles au collège. On a réussi à réimposer les Beatles en 5e. (rires) On était quatre potes, et on s’appelait John, George, Ringo, et Paul dans la cour. C’était assez marrant. Peu à peu, c’est devenu un truc cool d’écouter les Beatles. 

Et ensuite, tu as poursuivi ?

Ça ne m’a jamais lâché. Déjà, Radiohead, j’étais complètement fasciné. J’ai réécouté de la chansons française, récemment, en faisant cet album. Je me suis replongé dans ce que j’écoutais avant et dans de nouvelles références d’aujourd’hui. Il y a plein de trucs super qui sortent. Donc je n’ai pas du tout de nostalgie, même si je parle beaucoup de nostalgie. J’aime beaucoup ce qui sort aujourd’hui aussi.  

Et le titre de cet EP, 50 000 voltes sur les Balisor est plutôt mystérieux,ça vient d’où ?  

Les Balisor, ce sont les lumières qui sont sur les lignes haute tension, près des villes, et qui préviennent les avions, qu’il y a des lignes haute tension, pour qu’ils s’écrasent dessus s’ils sont en perte d’attitude. Ce sont des lumières que je voyais pendant ces retours de vacances assez longs, en écoutant de la musique. Ça me faisait complètement rêver et partir ailleurs. C’est comme des petites étoiles accrochées sur des lignes. C’est super poétique. Mais j’aimais bien que ce titre soit assez mystérieux et un peu impactant. Je ne sais pas ce que ça veut dire, 50 000 volts sur les Balisor. Donc les 50 000 volts, c’est évidemment les lignes haute tension, mais aussi les décharges électriques reçues par l’autoradio, par toutes ces références musicales. Avec Jean Aubertin, qui co-écrit les chansons, on cherchait un titre et on est allé vers celui-là. Lui, il est dessinateur et il avait donné ce titre à un de ses tableaux qui représente un couple qui regarde des Balisor comme un paysage. On s’est dit que ça collait bien.

Comment tu as pensé l’ordre des chansons sur l’EP ? Est-ce qu’il y avait une logique de narration  ? 

Je ne suis même pas sûr que ce soit le bon ordre, mais j’ai essayé de ne pas les placer par affinité. Il n’y en a que six, et en même temps ça fait déjà pas mal de combinaisons. Je voulais absolument « Almodovar » en ouverture pour trancher avec l’EP d’avant et que l’on rentre en se demandant ce qu’il se passe avec ce rythme un peu électro, surprenant et solaire. Mais dans le refrain, il y a un truc qui te cueille, un peu de tristesse quand même qui s’immisce toujours dans mes compos. Ensuite « Oublie, l’Egypte », c’était pour rester dans ce côté solaire et dans le souvenir. C’est marrant, je n’avais pas vraiment réfléchi à ça, mais ça me paraît cohérent. Puis « New York au milieu des spectres » pour le fun, la rupture avec « L’Amour en standby ». C’est la fin de quelque chose. Et il y a un renouveau dans « Arles » qui remonte le tempo. Mais peut-être qu’elles peuvent s’écouter dans tous les sens. On peut commencer par n’importe laquelle, comme si on était sur une carte et qu’on se promenait dans des paysages différents. Tu pourrais raconter ta propre histoire. On parlait de géographie, ça s’incarne et les chansons ont des couleurs différentes. Tu pourrais commencer par la rupture puis faire la fête ou commencer par le mal du pays et revenir chez toi. 

Musicalement, il y a quelque chose de très fort, on peut ressentir l’amour que tu sembles mettre dans tes chansons…Tu chantes «  J’ai trop d’amour  » , c’est peut-être ça…

Chaque compo, j’ai envie que ce soit un petit bijou et tant que je n’ai pas trouvé le truc qui va vraiment me convaincre, je peux laisser traîner deux ans et retravailler jusqu’à trouver ce moment surprenant, cette mélodie qui casse quelque chose, ou une surprise évidente.

Te surprendre toi même par ce que tu composes ? 

Oui, sans faire exprès, tu fais le mauvais accord que tu ne voulais pas faire et c’est super beau. Je bosse beaucoup et j’ai vraiment besoin d’être convaincu et au bout d’un moment, je sais que j’ai trouvé ce petit truc. Je ne vais pas le lâcher et créer un monde autour. J’aime bien le côté bijou, que tu as envie de polir. Il faut que la chanson en guitare/voix, elle marche. Après, on peut enlever la guitare et remplacer par autre chose, mais ça commence en guitare/voix. 

La suite, c’est préparation du premier album ? 

Oui, j’adorerai, je commence à y penser et à voir avec qui je veux bosser. J’ai envie de l’objet album et de penser peut-être à un projet plus uni avec un axe, une couleur unique que j’aurai envie de travailler. 

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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