LITTÉRATURE

« Idol » – Tristesse et beauté

© éditions Picquier
© éditions Picquier

Idol propose une immersion fine et mélancolique dans l’univers du fandom. Ce deuxième roman a valu à la romancière Rin Usami d’être récompensée du prix Akutagawa à seulement 21 ans.

Akari, lycéenne, a du mal à s’incarner. Pour elle, la chair est triste : « Les corps sont lourds. Comme le sont les jambes et les utérus qui se vident chaque mois du sang menstruel. » À quoi bon s’épiler, se couper les ongles, se nourrir si tout repousse et tout est à répéter à l’infini ? Les médicaments que le médecin lui a prescrit pour sa maladie dont on ne saura jamais le nom (dépression ?) n’arrange pas l’affaire. Un seul remède la soulage : « Je n’échappais à cette pesanteur qu’en soutenant mon idol ».

Si elle s’habille en bleu, c’est parce que c’est la couleur préférée de son idol, le chanteur Masaki. Son code de portable 0815 correspond à la date d’anniversaire de l’artiste, qu’elle célèbre en commandant un gâteau à son effigie avant de le dévorer religieusement jusqu’à la dernière miette. Son travail au restaurant n’a pour but que d’acheter ses goodies, de payer ses places de concert. Elle se définit pour et par lui. Alors, le jour où il frappe une fan, ce n’est pas seulement le boys band Mazama-za qui chavire, c’est la vie entière d’Akari.

Je voulais me délester de mon corps, de mon argent, de mon temps, de tout ce que je possédais pour le fourrer quelque part. Avec l’impression que cela me purifiait. À force de la nourrir de ce que j’avais obtenu en échange de la douleur, je trouverais la valeur de mon existence.

Idol, Rin Usami

Alors que la « Hallyu » (한류), vague culturelle coréenne n’en finit pas de déferler de l’Asie vers le reste du monde, la littérature reste encore hermétique au phénomène. Seules les romances de quai de gare tape à l’œil s’emparent du sujet juteux que représentent les idoles de k-pop. Avec Idol cependant, il n’est pas question de romance ni de k-pop mais de j-pop, et à en juger par le nombre de lecteur·ices dans l’archipel nippon (un modeste demi-million), le sujet était très attendu. C’est de l’intérieur et avec beaucoup de mélancolie et de délicatesse que Rin Usami aborde l’univers du fandom.

Anomalie bleue

Il y a peu de strass et de paillettes dans Idol. Les seuls jolis minois du boys band fictif Mazama-za ne sont vus qu’à travers des écrans ou de très loin, via des jumelles lors d’un concert. Mais cette distance convient parfaitement à Akari qui fuit les contacts : « Moi je n’ai aucune envie d’avoir des contacts. Je vais à des concerts mais je préfère être une fan insignifiante. Avec les autres anonymes qui applaudissent, qui crient, qui disent merci dans leurs commentaires anonymes. » Pour elle l’enjeu est ailleurs. Son but n’est pas de rencontrer son idole, l’admirer de loin lui suffit. Il lui permet doublier la pesanteur de sa vie quotidienne.

Rin Usami s’intéresse à la psychologie de son héroïne en dressant de la jeune femme un portrait paradoxalement cru et distant. Le roman, écrit à la première personne, donne une impression ouatée sur toute chose. Akari ne se sent bien qu’en ligne. Autrement tout le monde lui semble hypocrite, de son amie qui communique en imitant les emojis, à ses parents et sa sœur, qu’elle juge faussement adultes. Mais si Akari s’enfonce dans sa bulle, c’est parce qu’elle est hyper sensible aux choses et notamment aux sons, ce qui donne lieu aux plus beaux passages du roman.

Les soupirs s’entassaient comme de la poussière dans le séjour, les sanglots tachaient le bois des commodes et des lattes du plancher. Peut-être qu’une maison peut vieillir peu à peu, moisir sous la poussière qui s’accumule, à cause de l’agglutination du bruit des chaises tirées vivement et des portes claquées, de la chute continue des mots qui sortent des dents qui grincent.

Idol, Rin Usami

Loin de faire du glamour et de la perfection véhiculés par les groupes pop le cœur de son livre, Rin Usami choisit au contraire l’angle du malaise et de l’insignifiant. Elle se place du point de vue de celles qui se vouent corps et âme à leur passion. Nous rappelant subtilement que pour qu’il y ai des idoles, il faut en premier lieu des fidèles.

Idol de Rin Usami, traduit du japonais par Sophie Refle, éditions Picquier, 144 p., 15€

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