LITTÉRATURE

 « Double V » – Dans l’ombre de Virginia, Vanessa

Double V
crédits: éditions Actes Sud

Avec Double V, la romancière Laura Ulonati signe un récit à la prose hypnotique sur la grande oubliée des biographies de Virginia Woolf : sa sœur Vanessa, qui, elle aussi, souhaitait devenir une grande artiste.

Tous les duos ne supportent pas bien le passage du temps. Concernant Virginia Woolf, le double V qui a marqué l’histoire est celui d’avec Vita Sackville-West, mondaine et amante de l’écrivaine. Les étreintes des deux femmes ont d’ailleurs été immortalisées au cinéma (Vita & Virginia, 2017), achevant de consumer dans les mémoires l’autre « V » qui a hanté la vie de Virginia Woolf. Cette initiale, c’est celle de Vanessa Bell, sa sœur. Pour combler le vide et rendre hommage à sa propre sœur, Laura Ulonati écrit un livre sur ce chaînon manquant. C’est ainsi que le deuxième « V » peut enfin, lui aussi, entrer dans la légende.

Virginia, itinéraire d’un génie

Tout commence il y a cent trente ans dans une petite ville de l’Est de l’Angleterre. Virginia n’est pas encore Woolf et Vanessa n’est pas encore Bell. En plus d’une initiale, elles se partagent le nom de Stephen, celui de leur père violent et incestueux, qui viendra à bout de leur mère et de leur sœur, Julia et Stella. Sur les photos où les deux sœurs sont habillées des mêmes vêtements, on peut déjà voir se dessiner les stigmates du génie de Virginia. L’autrice s’interroge devant les photos. Remarque chaque contraste qui différencie les deux sœurs. Surmontée de cette grande robe violette, la même que sa sœur, Virginia est-elle déjà un génie ? L’enfant est malingre, le visage creusé, ne se soucie pas de plaire. Le père, Leslie, croit au talent de Virginia, la laisse accéder à sa bibliothèque. On sait déjà qu’elle fera de grandes choses. Vanessa, elle, reçoit une éducation classique, une éducation sans rien.

« L’univers repose à mes pieds et je le prends dans mes bras. Voilà le nouveau départ et, au-dessus de lui, brillent les yeux de Virginia. Grands en dedans, qui me guettent toujours aux aguets ; en sentinelle à chaque carrefour de l’existence depuis notre enfance. (…) Ma sœur me regarde. C’est banal. Dans les romans d’amour, il n’y que ça, des regards. »

Laura Ulonati, Double V 

Laura Ulonati rend compte de la jeunesse – et, plus tard, de la vie – des deux sœurs avec une précision documentaire. Après les années passées dans le foyer familial viendront le décès de Leslie, le père, le début des études et de la vie à la ville, où elles intègreront le fameux cercle de Bloomsbury. Le texte, soucieux de rendre justice, adopte le point de vue de celle que l’on a oubliée, Vanessa. Il dit l’âpreté de cette jeunesse, les sensations, la solitude et ces grands moments de complicité qui unissent les deux sœurs. C’est presque une passion qu’elles ont l’une pour l’autre. Surtout Vanessa, qui, contrairement à sa sœur qui n’a pas eu d’enfant, sait qu’elle a fait les mauvais choix. Virginia est à portée de main pour Vanessa, mais inatteignable. Comme un astre.

L’autrice, dont la prose singulière et envoûtante se lit comme un poème, s’inspire de sa propre expérience de la sororité pour narrer cet amour tout particulier qui foudroie les deux femmes, jusqu’au décès de Woolf. Cette fresque est d’une beauté foudroyante, elle aussi.

Double V de Laura Ulonati, éditions Actes Sud, 20 euros.

Auteur·rice

Journaliste

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