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« La vie est une fête » – Les Chiens de Navarre réconcilient les Français

La vie est une fête
Les Chiens de Navarre © Ph. Lebruman

La troupe emmenée par Jean-Christophe Meurisse, dont le goût pour le burlesque n’est plus à prouver, se réinvente avec un spectacle construit autour de l’actualité politique morose du pays. Réjouissant.

L’espace d’un instant, on se croirait à l’Assemblée Nationale. Tandis que les derniers spectateurs se faufilent à l’intérieur de la grande halle de La Villette pour assister à la première de La Vie est une fête, les comédiens ne chôment pas. Sur scène, une grande estrade au bout de laquelle est perché un homme, président de séance. Autour de lui s’agglutinent de vrais-faux députés – dont l’un ressemble à s’y méprendre à l’insoumis Éric Coquerel – pour apostropher l’homme au pupitre.

Tous vocifèrent, tapent du pied, et rejouent avec emphase le navrant spectacle qu’a offert la représentation nationale aux Français ces derniers mois. Les éclats de rire fusent déjà dans la salle. Les comédiens, qui tantôt grimpent les escaliers près du public, tantôt s’en vont se plaindre en bas de la scène, semblent hyperactifs. Ce n’est que le début d’une heure quarante d’un hilarant vacarme. L’un d’entre eux balance son discours – des dizaines de feuilles A4 – sur les spectateurs. Les lumières s’éteignent.

Sous le feu des projecteurs, les comédiens s’avancent un à un et exécutent une pause exagérée, façon générique de cartoon. Génie de la mise en scène, volonté d’interagir avec le public dès les premières minutes ; les Chiens de Navarre n’attendent pas pour donner la couleur de cette nouvelle création.

Contre la morosité ambiante

L’écriture de ce nouveau texte, comme les précédents, s’inspire de la misère sociale du pays, toujours sublimée par le burlesque et l’humour noir. L’an dernier, la troupe envahissait les salles de cinéma – et non de spectacle – avec le deuxième long du metteur en scène, Orange Sanguine, qui mettait bout à bout plusieurs faits sociaux.

Se côtoyaient une jeune fille victime de viol qui finit par tuer son agresseur, un ministre de l’économie charmeur finalement humilié sur la place publique et un couple de retraités surendetté contraint au suicide. La Vie est une fête repose sur les mêmes mécanismes d’écriture. Plusieurs saynètes s’enchaînent, contant des histoires indépendantes les unes des autres.

Dans la première, des médecins négligent une patiente. Dans une autre, une gynécologue ausculte une patiente avec des outils qui servent au mieux à jardiner, au pire à bâtir les fondations d’une maison. D’autres scènes racontent la visite de politiques dans un hôpital psychiatrique, ce « parent pauvre de la médecine », où se multiplient les séquences qui mettent en scène des désaxés, des marginaux.

Les Chiens de Navarre © Ph. Lebruman

Si les séquences du spectacle semblent n’avoir pas de lien les unes avec les autres – il s’agit plutôt d’un spectacle à sketch, dont le seul fil rouge serait la détresse ambiante des français – l’écriture, très noire, sublime la morosité ambiante. Chaque scène renvoie à une actualité, qui devient hilarante à grand coup d’humour noir et burlesque. Pour chaque scène, les spectateurs sont pris à partie.

Dans l’une d’elle, un comédien – qui joue littéralement un fou – s’échappe de scène, pour venir grimper – toujours littéralement – sur le public. Dans une autre, le public est insulté dans le texte : bourgeois en mal de sensation fortes, petits bobos venus se divertir et autres joyeusetés, chacun en prend pour son grade.

Les Chiens de Navarre composent un spectacle écrit pour le public. Cela semble évident, et pourtant, c’est rare. Chaque scène a ici un destinataire bien identifié et une fonction : faire rire. Les dispositifs humoristiques sont plus ou moins subtils – de l’écriture cynique à la blague de sexe, quand on ne représente pas directement un ministre en train de faire une fellation pour être élu – mais tous ont le mérite d’exister.

Au terme de ces différentes séquences qui s’enchaînent à bon rythme, la troupe rejoue la séquence des gilets jaunes. Après des scènes de guerre, fumée et éclairage sombre sur scène, gilet jaune et CRS sont présentés comme deux enfants capricieux. Les deux, qui se sont dûment battus, sont invités à se réconcilier par une figure maternelle. Ils s’embrassent. Langoureusement. Font l’amour. Les Chiens de Navarre veulent réconcilier les Français, et sont prêts à donner de leur personne. Côté public, on en redemande.

La vie est une fête des Chiens de Navarre, présenté à La Villette, à Paris. Les 7 et 8 décembre à la Scène nationale 61, Alençon. Du 14 au 18 décembre à la MC93, Bobigny.

Auteur·rice

Journaliste

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