CINÉMA

« Saint Omer » – Regard tendre sur un fait divers

©LesFilmsduLosange

De sa tendresse enchanteresse, Alice Diop fabrique des moments de poésie pure à l’écran depuis presque vingt ans. Avec Saint Omer, la réalisatrice dresse un portrait croisé de deux femmes noires à la maternité tourmentée, tout comme leur lien à leur propre mère.

Rama (Kayije Kagame), alter ego de la réalisatrice, jeune romancière noire, enceinte de quelques mois, s’intéresse à l’affaire Laurence Coly, alias Fabienne Kabou (car cette histoire est tirée d’un fait réel). Celle-ci est accusée du meurtre de sa fille âgée de quinze mois. Son procès est en cours dans la petite ville de Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais. Cette jeune femme sénégalaise vivant à Paris, étudiante en philosophie au langage châtié, la fascine. « Est-ce que vous savez pourquoi vous avez tué votre fille ? », interroge la juge. « Je ne le sais pas. J’espère que ce procès pourra me l’apprendre. », répond-elle, droite et digne. 

Médée au tribunal

Public du procès et spectateurs en salle sont invités à comprendre le crime de cette mère comme symptôme d’une société en crise, comme révélateur de la folle solitude d’une femme jetée dans une marge sociale, culturelle et humaine. Laurence Coly est une femme effacée, réduite, qui n’est pas parvenue à créer un lien avec son enfant. Une évidence qui jaillit dans l’esprit des jurés et des avocats : son compagnon, un homme blanc trente ans plus âgé qu’elle, n’a jamais parlé d’elle à sa famille, ne s’est pas rendu à l’accouchement, ni aux obsèques de sa fille.

Figure de Médée à notre époque contemporaine, cette femme est peinte comme un tableau. Enveloppée de couleurs chaudes et douces dans le climat austère du tribunal, elle est magistralement incarnée par Guslagie Malanda. Elle que avait déjà joué dans Mon amie Victoria de Jean-Paul Civeyrac. 

Un récit des monstrueuses

Saint Omer est un film à l’apparente douceur, pour mieux nous entraîner dans les méandres d’une conscience livrée à la violence du monde. La documentariste Alice Diop (Nous, Vers la tendresse) tente d’aller au-delà du fait divers de l’infanticide, objet de condamnation universelle. Pour raconter les femmes et leurs destinées (des femmes tondues en public aux femmes adeptes de la sorcellerie, et puis toutes les femmes parce qu’elles sont femmes), entre réalité crue, tragédie, conte et fabulation.

On plonge dans sa densité comme dans un roman. On y découvre des langues, à commencer par celle de Laurence Coly, si rare et si peu orale. Son récit est presque écrit, fascinant et éprouvant. Sa cohérence nous échappe, parfois. Comme on peut le vivre dans un rêve. Parmi le public venu assister au procès, beaucoup sont justement des femmes : un pacte, un secret commun les réunit. Elles ne le savent pas tout de suite, mais c’est peut-être cela que le procès va leur apprendre.

Film de fiction documenté

Alice Diop présente là son premier film de fiction. Elle semble avoir trouvé dans ce format une manière moins brutale, sublimée, de nous donner à voir la réalité, pour produire un film de fiction « documenté » plus que documentaire. Grâce à l’interprétation par Kayije Kagame, qui en dit si peu mais dont la présence physique en dit déjà tant, il y a un espace pour la distance et la délicatesse.

Au son des voix féminines de la Partita for 8 Voices de Caroline Shaw, semblable au souffle des femmes qui accouchent, et du blues de Little Girl Blue de Nina Simone (dont l’utilisation est d’autant plus judicieuse que Simone est également une femme noire qui a fait face à sa propre maladie mentale et à la maternité), Alice Diop nous livre là une œuvre débordante d’empathie, qui s’ouvre dans la pénombre et s’achève dans une douce lumière. «  Vers la tendresse  », comme s’intitule un précédent documentaire de la réalisatrice.

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