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Rencontre avec Marie Madeleine – « Marie Madeleine est très mélancolique, c’est un peu une sorte de rupture continue »

Rencontre avec Marie Madeleine
© Edouard Roussel

À l’occasion de la sortie de son nouvel EP intitulé The End, le 21 octobre, Marie Madeleine raconte ses aventures inopinées et ses nouvelles opportunités. Entre regain de popularité et nouveaux projets, rencontre avec un groupe aussi sulfureux qu’énigmatique. 

Fin 2021, leur titre Swimming Pool s’est vu utilisé dans nombre de vidéos TikTok, jusqu’à être certifié disque de platine sur Spotify. Propulsé sur le devant de la scène grâce à cette plateforme tantôt adorée par la Gen Z , tantôt décriée par d’autres générations moins initiées, Marie Madeleine obtient un ticket doré pour enfoncer les portes d’une industrie dont l’entrée semble parfois réservée à un petit nombre de privilégiés. Saisissant avec excitation cet élan de popularité soudain, le groupe envisage son retour avec une profonde envie de renouveau. Avec The End, Marie Madeleine relate l’histoire d’une rupture amoureuse et évoque ses remords sur un son toujours plus galvanisant. 

Résolument engagé dans une nouvelle ère, le trio bouillonne d’idées, envisage de nouveaux projets, notamment un prochain EP prévu pour le 14 février 2023 et ironiquement intitulé No Love. Pourtant, s’il n’est pas question de remuer le passé, Marie Madeleine n’a rien perdu de sa mélancolie d’antan et s’empare de la création musicale comme d’un vestige de la beauté dans un monde désenchanté. Si Marie Madeleine semble se heurter aux désillusions d’un quotidien à la morosité triste et cassante, le groupe fait de la musique une nécessité, un refuge dans lequel les idées noires se muent en perspectives plus optimistes. Même si, la musique, “des fois t’en vis, des fois t’en survis”. En attendant de les retrouver sur la scène du bar parisien Les Disquaires le 11 novembre prochain, Marie Madeleine a accepté de se livrer sur son retour. 

Marie Madeleine est un personnage biblique qui incarne une ambivalence entre la figure de la sainte et de la prostituée. Est-ce que le choix du nom Marie Madeleine correspond à l’envie d’être un peu insaisissable ? 

C’est complètement ça ! C’est la dualité du personnage qui nous a plu, on aime bien les choses qui s’opposent. 

En parlant de choses qui s’opposent, dans vos morceaux il y a beaucoup de références assez érotiques mais aussi quelque chose d’assez sombre et plutôt noir. Comment pourriez-vous expliquer cette dualité ? 

On est très yin et yang, la dualité se retrouve un peu partout dans nos morceaux. Par exemple, le titre Sex and Tears raconte l’histoire d’une rupture, c’est un peu le “goodbye sex”. Sinon, Marie Madeleine est très mélancolique, c’est un peu une sorte de rupture continue. La noirceur vient d’une colère vis-à-vis d’un monde qui part en couilles, et en même temps tout ce qu’il reste pour être sauvé de cette misère c’est l’amour. Mais, comme on est dans un marasme, c’est difficile de mettre l’amour en avant. On est dark même si on essaie de sourire, mais on n’arrive pas vraiment à sourire parce qu’on est dark. 

Vous parlez beaucoup de colère et vous vous définissez d’abord comme des nihilistes. Est-ce que créer, faire de la musique permet de vous apaiser ? 

Oui, c’est totalement ça, la musique c’est notre thérapie. Marie Madeleine a deux rôles : d’une part, cracher sur la société, et d’autre part, dire à tout le monde de s’aimer. 

Vous êtes revenus sur le devant de la scène avec le titre Swimming Pool fin 2021, comment avez-vous appréhendé ce succès ? Est-ce que vous vous êtes relancés dans une carrière musicale les yeux fermés ou bien y a-t-il eu un long processus de réflexion ? 

On avait monté un autre projet, dans un autre délire, plus électro-pop cette fois. On n’avait pas encore de morceaux, on faisait surtout des répétitions mais on était déjà dans une dynamique de faire de la musique. L’idée d’une opportunité dans la musique nous plaisait bien. 

Quand ça a débuté, est-ce vous saviez que votre morceau devenait viral sur TikTok ou bien vous n’étiez pas au courant de ce qu’il se passait sur la plateforme ? 

Non, parce que nous on avait même arrêté les réseaux sociaux de notre côté. C’est notre ancien label qui nous a informés, c’était complètement aléatoire. Ce gros buzz sur TikTok, c’est assez rigolo du fait qu’on avait arrêté les réseaux sociaux. Ça faisait six ans qu’on avait arrêté Marie Madeleine. Avec TikTok, il y a eu un succès sur Spotify qui nous a propulsés au rang de disque de platine. À ce moment-là, on s’est dit : qu’est-ce qu’on fait, est-ce qu’on remonte le groupe ? On était partants pour reprendre alors on a répété et répété, jusqu’à avoir un truc qui tourne, puis on a recommencé les concerts. Là, on commence de nouveaux morceaux, dont The End, sorti le 21 octobre, et un autre prévu pour l’année prochaine. 

Marie Madeleine, visuel de l’EP The End

Si à l’époque vous aviez supprimé vos compte sur les réseaux sociaux, désormais vous communiquez beaucoup via TikTok et Instagram. Comment envisagez-vous votre présence sur ces plateformes ? 

Pour le moment c’est ce qu’on fait, on n’a pas d’obligations mais on fait des TikTok, des sketchs [Nihilist Tutorial, ndlr], on essaie de tourner le truc pour se l’approprier. TikTok a des répercussions sur notre activité musicale et donc sur notre sécurité financière. Le problème, c’est qu’on est dans un monde qui ne parle que de thunes. Quand tu dis “Ouais mais c’est pas grave si on est un peu moins connus, si on fait un peu moins de thunes”, ça semble bizarre. On a remonté un compte Instagram, on essaie d’être présents.

Notre rêve, ce serait de communiquer seulement via des newsletters ou des fanzines, être un groupe méga secret où il y a aucune photo de concert, aucune photo de nous nulle part… Genre tu débarques au concert et tu ne sais pas ce que tu vas voir, tu connais un peu la musique mais c’est tout. 

Est-ce que l’idéologie de Marie Madeleine serait d’être un groupe presque de niche ? 

Non, on ne veut pas forcément aller vers la niche. Simplement communiquer directement avec nos fans, leur écrire, essayer de créer des moments où, quand t’es à un concert, t’es pas entrain de recevoir un texto, t’es pas entrain de faire une vidéo, t’es là, tu apprécies vraiment le moment. Si on fait de la musique, c’est pour avoir un lien avec les gens, pour créer quelque chose, créer un bon moment.

C’est difficile d’être radical quand tu as des opportunités dans un milieu de plus en plus compliqué. Il y a un chiffre qu’on aime bien citer régulièrement pour que les gens se rendent compte : aujourd’hui, il y a environ 60 000 morceaux qui sortent par jour rien que sur Spotify. Ça reste un marché, donc s’il y a des opportunités à saisir, tu le fais. 

« Marie Madeleine c’est très classique, c’est un peu une musique qui n’a pas d’âge mais qui pourrait être une musique des années 70 ou des années 90. On essaie de garder ce style-là, on utilise beaucoup de synthés analogiques, il y a un peu un grain à la Giorgio Moroder.  »

Marie Madeleine

Pour parler un peu de votre identité, dans les anciens morceaux de Marie Madeleine, on entend quelque chose de très marqué par le post-punk, la cold wave… Est-ce que vos nouveaux projets s’inscrivent toujours dans ces influences, quelles sont vos références, vos aspirations artistiques désormais ? 

Comme tous les musiciens, on n’aime pas trop les styles, alors le style qu’on fait on l’a baptisé par moquerie. Pour définir notre musique, on a inventé le terme “disco wave”. Enfin, on ne l’a peut-être pas inventé, peut-être que d’autres l’ont utilisé avant nous… mais on le décrit comme ça parce qu’on garde ces influences très disco, notamment le côté très scintillant du disco mélangé au côté plutôt sombre de la cold et de la new wave. Après, on a aussi chacun nos influences qui changent.

Pour le moment, on va essayer de garder l’identité du groupe mais avec une punch différente et on verra comment ça évolue. Marie Madeleine c’est très classique, c’est un peu une musique qui n’a pas d’âge mais qui pourrait être une musique des années 70 ou des années 90. On essaie de garder ce style-là, on utilise beaucoup de synthés analogiques, il y a un peu un grain à la Giorgio Moroder. 

Est-ce que ce sont des sonorités indémodables ? 

Il y a un tel flux de création aujourd’hui que tu peux tout faire. Si tu prends juste le disco, depuis que ça existe tous les cinq à dix ans c’est revenu, même si demain il y a quelque chose d’un peu plus électro qui va arriver, ça n’empêchera pas que dans deux ou trois ans il y aura un retour du disco. Il y a tellement de public qu’il ne faut plus se poser la question « Est-ce qu’il y a un public pour ? », parce qu’il y aura toujours un public pour. Avec les réseaux sociaux, ton public devient mondial. Par exemple, les Tiktokeurs qui nous ont fait monter sont surtout aux États-Unis, ce sont des emos ou des gothiques alors qu’on n’a jamais été ni l’un ni l’autre. Quand on crée, on ne se demande pas « Est-ce que ça va plaire ou pas ? », on se fait kiffer et on pense à notre public.

À partir du moment où tu as un public, il faut à la fois lui faire plaisir et lui faire découvrir des choses. Il faut aussi proposer de la nouveauté, mais on ne va pas prendre certaines pistes parce que ça ne collera pas aux gens qui nous écoutent déjà.  

Donc vous ne vous souciez pas trop du public quand vous créez, tout en faisant attention à ce que ça plaise ? 

Pas forcément que ça plaise, mais on ne va pas servir de la viande à nos potes végans et on ne va pas non plus servir du tofu à notre oncle boomer, pourtant on aime le tofu et on aime la viande, tu vois ? Ce n’est peut-être pas une bonne image, mais si tu ne délimites pas un peu ton style, tu pars dans tous les sens et ce n’est plus cohérent. Il ne faut pas avoir trois groupes différents sur scène pendant le même concert. Après, ça se fait naturellement avec le choix des instruments : on travaille avec deux synthés particuliers, on a une basse, on se limite aussi sur les choix des boîtes à rythmes. Du coup, en fonction de ces instruments, tu as déjà ton son, ça s’accorde. 

Parlez-nous un peu de vos projets à venir. 

On ne sort que des singles maintenant, avant on sortait des EP mais généralement sur un EP tu mets un morceau en avant et les autres ont une moins belle vie. Ça nous permet de proposer de la nouveauté régulièrement. Le nouveau morceau s’appelle The End et il y aura un single qui s’appelle No Love qui sortira pour la Saint-Valentin, le 14 février. Parallèlement à ces sorties auto-produites, on prépare quatre nouvelles démos et on va organiser des séminaires de création. L’idée, c’est de sortir des morceaux pour avoir de l’actu et de pouvoir obtenir un disque qui nous permet d’avancer sans se soucier de plein de choses. 

Envisagez-vous de reprendre les tournages de clips ou bien est-ce que vous vous concentrez essentiellement sur la composition des titres pour l’instant ? 

Les clips ce ne sera pas tout de suite, pour le moment on investit plutôt sur les capsules TikTok. Après, ça dépend des opportunités qui tombent, mais avec Marie Madeleine on a un souci d’esthétique pour les clips qui fait que si on n’a pas un bon budget, le projet n’est pas intéressant. 

Est-ce que vous allez continuer à composer vos titres en anglais ? 

Ouais, on a essayé le français mais ça n’a pas le même impact que de chanter en anglais, le français c’est très monotone. C’est un choix esthétique personnel, chanter en anglais c’est plus émotif, plus émouvant. On sort plus nos tripes, on est plus à l’aise. 

Comment se déroule votre processus de création ? 

On fait des brouillons. Ce qu’on appelle des brouillons, ce sont des boucles de quinze secondes avec un beat, une basse, un synthé et puis un truc que tu fais en une demi-heure. On essaie d’en faire régulièrement, soit ensemble, soit chacun dans notre coin, on met tout sur un drive et quand on fait des sessions ensemble, on écoute ces brouillons. S’il y en a un qui plaît, on essaie de le pousser un peu pour passer du stade brouillon au stade démo.

On a un organigramme qui permet de voir rapidement où on en est dans les morceaux, on essaie d’être méga efficaces. On veut tenter quelque chose que font beaucoup les rappeurs : des séminaires. Pendant quatre jours chez nous, on va créer pleins de petites prod. On va essayer de faire des sessions comme ça tous les deux, trois mois, et entre ces sessions on va essayer de bricoler des trucs. 

«  (…) on est excités par ce qu’il va se passer à partir de la sortie du prochain single. Avec les nouveaux morceaux, on va pouvoir miser sur ce qu’on est maintenant et pas sur ce qu’on était avant.  »

Marie Madeleine

Donc ce processus de création très libre conduit à une composition plus organisée ? 

Tu as de la création et tu as du façonnage. Il faut être très libre pour la création et très rigoureux pour le façonnage. On n’en a pas encore eu l’occasion parce qu’on a été très pris pour les répétitions, mais on pense jouer pendant des heures, tout enregistrer, et retenir les moments qu’on a trouvés intéressants à la fin. On a hâte parce que ça va vraiment être la première pierre de l’avenir de Marie Madeleine, on est excités par ce qu’il va se passer à partir de la sortie du prochain single. Avec les nouveaux morceaux, on va pouvoir miser sur ce qu’on est maintenant et pas sur ce qu’on était avant. 

Donc sans rompre totalement avec l’ancien Marie Madeleine, vous voulez avancer différemment ? Aujourd’hui Marie Madeleine c’est presque un nouveau projet ? 

Oui, complètement ! Mais un nouveau projet avec des opportunités. On ne sort pas de nulle part, on sait que si on envoie des démos, elles vont être écoutées. 

Est-ce que ça met plus de pression de savoir que vous ne sortez pas de nulle part, justement ? 

Non, la pression ce n’est pas trop notre truc. Ce qui est difficile, c’est qu’on a beaucoup changé depuis l’époque de Marie Madeleine. C’est très différent comme sensation, ce n’est pas le même travail. Aujourd’hui, tu ne peux plus juste faire de la musique, il faut faire du storytelling, être un personnage… C’est une histoire, il faut faire passer des messages. À travers la musique, on essaie de divertir les gens, toujours en glissant un petit message, on essaie d’aller vers un monde meilleur. On est plus ou moins directs. 

Pour finir, de quoi parle votre nouveau morceau, The End ? 

C’est une explosion de mélancolie et de remords… Quand on est triste, le seul remède est de danser. The End relate une rupture amoureuse, un ras-le-bol, une fin. Avec le titre, on peut briller et pleurer pour oublier ce monde qui va mal. 

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