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Rencontre avec Lucas Delangle : « Avec cet espoir et l’invisible, je pouvais faire du cinéma »

Lucas Delangle
© Anna Debuse

Pour la sortie de son merveilleux premier long métrage, en salles ce mercredi 2 novembre, Jacky Caillou (sélectionné à l’ ACID 2022), Maze s’est entretenu avec le réalisateur Lucas Delangle. Rencontre.

C’est ton premier long métrage de fiction, avant, tu avais fait un documentaire, Du rouge au front c’est ça ?

C’était l’histoire d’un jeune mec dans le nord de la France qui joue à l’airsoft. Le film abordait la relation assez violente avec sa mère. Il s’en voulait beaucoup de ce qui s’était passé. J’avais filmé ça. Ils se sont un peu réconciliés par le film. Dans le documentaire, Nicolas dit beaucoup à sa mère qu’il l’aime. Je pense qu’elle ne l’avait jamais vraiment entendu. Quand elle a vu le film, elle a pu ressentir l’amour de son fils et ça l’a un peu chamboulé. Je suis devenu un peu proche de la famille et j’ai pensé à elle en écrivant ce rôle de magnétiseuse. Et d’ailleurs le co-scénariste du film Olivier Strauss dit que ce film est la matrice de Jacky Caillou. Je lui ai demandé de jouer le rôle car elle avait un truc qui me plaisait beaucoup.

Il y a une continuité aussi de territoire avec la forêt, la ruralité… Et tu avais travaillé avec Claire Simon sur son documentaire Les Bois dont les rêves sont faits…C’était logique d’inscrire ton cinéma dans un territoire particulier ? 

Claire Simon m’a beaucoup appris. C’était ma prof à la FEMIS et elle m’a fait travailler en sortant. Après l’école, je ne savais pas trop quoi faire, je bossais à la BNF et un jour Claire m’a dit qu’elle cherchait un assistant pour son film. Elle m’a appris ce qui lui vient du documentaire, le fait d’aller sur un territoire, de voir des gens et d’aller à leur rencontre. Puis de faire du cinéma à partir de ça et de sa perception à elle des gens. Et c’est vrai que ça a un peu forgé mon caractère de cinéaste, ce goût d’aller dans un territoire et d’y poncer les histoires. Et par ailleurs, la forêt était nécessaire pour le magnétisme et la fille qui se transforme en loup. C’était le sujet. 

Cet aspect du conte, comment ça t’est venu dans le scénario ? Tu avais des influences particulières pour ce glissement vers cette forme de magie ? 

Je voulais faire une fiction dans ce territoire avec les gens du coin et avec cette fille qui se transforme en loup. Je n’avais pas envie d’en faire un film de genre avec la pleine lune, la transformation… Je trouvais ça très lourd à porter. J’avais envie de le réaliser comme une vieille histoire française, un vieux conte ou une légende. C’est pour ça que le film a pris cette forme-là. 

© Best Friends Forever

C’est venu peu à peu dans l’écriture ? 

Oui, c’est possible. Dans les premières versions, il y avait des passages en ville et au fur et à mesure, j’ai essentialisé l’histoire en écrivant avec Olivier, pour n’en garder que le sentiment. 

Dans ton film, il y a tout un travail de contraste entre la nature, l’organique, la sensualité et en même temps l’invisible et le travail du son qui crée un univers singulier…

Le défi du film était de filmer le magnétisme et l’invisible. C’était mon plus grand souci : comment dramatiser une séance de magnétisme où il ne se passe rien de visuel et où tout est dans l’impalpable ? Je me suis beaucoup posé la question et je ne voulais pas faire un film avec de grands effets spéciaux. Je le voulais faire avec les moyens très simples du cinéma donc le son, le zoom, le travelling et les corps des acteurs. Il y avait ce contraste pour moi qui était le coté très nature : les arbres, la montagne, la purge… Et le coté très civilisé du magnétisme, c’est-à-dire des formules, une forme de rituel, la table à offrandes… Ça m’est venu en rencontrant des magnétiseurs où j’ai compris que c’était tout le temps en négociation entre les deux. Quelque chose que l’on peut penser comme une loi archaïque parce que ce sont des croyances anciennes, mais ritualisée donc très civilisée et qui fait du lien entre les gens. C’est un ensemble de signes qui font une civilisation dans laquelle les gens se rencontrent, se reconnaissent et se donnent une place. Et parce que les séances de magnétisme sont très ritualisées, ça fait partie de la séance et de la guérison possible. 

Qu’est ce qui t’a donné envie de faire un film qui partait du magnétisme ? 

J’ai grandi en Sarthe, juste à côté de la Mayenne. C’est un endroit où il y a plein de rebouteux. C’est une des régions où ça a existé très fortement et ça existe encore. Il y avait un bouquin de Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort et les sorts sur les rebouteux en Mayenne et dans le bocage. J’ai toujours entendu parler de sorciers et de magnétisme quand j’étais gosse. J’en ai rencontré beaucoup pour écrire le film. Des charlatans un peu tordus qui me disaient qu’ils pouvaient guérir le sida ou faire gagner un procès et des gens beaucoup plus simples. Souvent ce qui se retrouvait dans ceux qui me plaisaient, c’est qu’ils n’avaient pas besoin de trop de mots pour expliquer, « Ça passe par moi, mais je ne sais pas d’où ça vient ». Et souvent, ils étaient assez religieux d’ailleurs. Et un jour, j’ai rencontré une dame qui disait qu’elle entretenait son don avec un maître et je ne comprenais pas trop pourquoi. Elle avait beaucoup de volonté pour avoir du magnétisme. Elle m’a expliqué au détour d’une phrase que son fils avait une maladie incurable et qu’elle espérait pouvoir le soigner. Quand j’ai compris ça, cet espoir là, ça m’a  touché et avec cet espoir et l’invisible je pouvais faire du cinéma. Donc l’espoir, je l’ai mis évidemment dans les gens qui viennent, mais aussi chez Elsa quand elle arrive avec cet espoir un peu contrarié parce qu’ils ne sont pas surs et surtout chez Jacky qui est celui qui espère toujours qu’un truc fantastique va arriver dans la vie. C’est ça qui m’a suffisamment intéressé. 

Et tu en fais quelque chose de très pictural avec un vrai travail de composition photographique dans chaque plan…

Ça me plaisait de créer des contrastes. Ça vient beaucoup de l’actrice qui joue Gisèle, Edwige. Elle a ce truc très terrien avec son accent du nord, son espèce de gouaille. Elle n’est pas du tout éthérée, mais très concrète. J’avais envie de contraster en lui donnant comme décor une immense baraque de famille avec des tableaux d’ancêtres peints à l’huile. Et de la même façon, filmer les gens du coin en pensant à la lumière sur leur visage, en ayant le souci d’une forme un peu bourgeoise à certains moments. Par exemple, la séquence de magnétisme avec Elsa où il y a cette lumière un peu dorée quand elle se retourne peut faire penser à La Jeune fille à la perle. Ça me plaisait bien. Je ne me compare pas, mais c’est un truc que Bruno Dumont fait très bien. Il a filmé des gens du nord, les gens les plus terriens possibles mais en 35 mm avec les « gros » moyens du cinéma et ça crée dans ces films à lui une espèce de sacré chez les gens. C’est le fait de donner une attention très forte à des choses assez simples. 

C’est un film très écrit non ?

Oui. J’ai essayé de le déjouer en prenant des gens qui n’avaient jamais joué, mais il n’y a pas d’improvisation. Je leur ai fait apprendre le texte et après, j’ai accepté d’enlever des répliques quand ça ne collait pas, car il fallait quand même rapprocher le scénario d’eux. Mais par exemple, celui qui joue l’éleveur dit souvent « Anyway » dans sa vie courante, car il a vécu avec une Canadienne et ça, je lui ai dit de le mettre dans le film. Thomas Parigi n’arrivait pas à dire « je m’appelle Jacky », ça ne sonnait pas et je n’y croyais pas donc je lui ai conseillé de dire «   Je m’appelle Thomas, mais tout le monde m’appelle Jacky » et ça permettait de raconter quelque chose sur qui il est. Le fait qu’on change son prénom, ça lui donne une place dans le village.

© Best Friends Forever

Ça rajoute du mystère au réel non ?

Oui, ça raconte l’histoire de ce mec à qui on a changé le prénom et qui n’a pas protesté. Ça ne le pose pas en victime mais ça lui donne une place de rêveur, un peu à côté. 

D’ailleurs, le personnage est musicien comme Thomas…

Dans les premières versions du scénario, c’était plus une sorte d’idiot du village, mais l’idée ne me tenait pas vraiment et j’avais vu Heureux comme Lazzaro et sur cette question de la naïveté, j’avais le sentiment qu’Alice Rohrwacher avait tout fait. Donc, plutôt que l’idiot, c’est devenu le musicien, le rêveur. Dans le sud, ils disent imaginaere : celui qui vit dans l’imagination, et l’idée me plaisait bien. Ça exprime son monde intérieur quand il chante. 

Avec Jacky, tu as voulu construire l’idée d’un véritable personnage principal où le spectateur assiste à son apprentissage très romanesque et qui est de presque tous les plans ? 

Je voulais vraiment construire le film comme un roman d’apprentissage, que l’on soit collé à lui pour comprendre comment il va arriver à devenir magnétiseur. Et le faire par étapes. Il se trompe, il devient super orgueilleux, il croit qu’il va sauver tout le monde et une fois qu’il a les mains pleines de sang et qu’il a mis tout le monde en danger, il va trouver quelque chose de plus simple. Je l’avais imaginé comme une espèce de trajet vers l’amour. 

Dans les récits d’apprentissage, en général, le personnage désire partir de sa région et s’émanciper en ville comme dans les romans du XIXe alors que là, l’espoir est ailleurs et pourtant, il apprend, il grandit…

À un moment il se pose la question mais c’est plus une réaction à son désespoir. Je trouvais ça beau de prendre le contre-pied, c’est pas un mec qui va se réaliser par le travail, la ville et le succès. C’es beaucoup plus profond, par le fait d’aider les gens. Avec Olivier on a pensé le personnage comme ça, l’idée que c’est un mec qui a envie de faire du bien, qui a le sens du commun, de son village, des gens… Et là où j’ai tourné il y a des jeunes qui restent là bas. 

Comment s’est faite la rencontre avec Thomas Parigi, qu’est ce qui a fait que c’était lui Jacky ? 

Au début, je cherchais des acteurs et ça ne collait pas vraiment. Je ne trouvais pas ce que j’imaginais du personnage. Ils étaient bons, mais c’était un peu fabriqué et parfois trop intense. J’étais assez désespéré. Dans un bar à Marseille, il y avait un concert et ce musicien jouait alors que personne ne l’écoutait. C’était pourtant très beau. Je suis allé lui parler pour le lui dire et il m’a dit qu’il avait fait n’importe quoi, que c’est la première fois qu’il jouait en public… Et ça ressemblait beaucoup au personnage. Je lui ai proposé de faire un bout d’essai le lendemain et tout de suite, il y avait à la fois la naïveté que je cherchais et en même temps cette chose plus sombre et possédée de la deuxième partie du film. Et je ne me lassais pas de le regarder. Sa musique est très belle. Ce n’est pas la sienne dans le film. J’ai travaillé avec un compositeur qui s’appelle Clément Decaudin et on a imaginé la musique du personnage. Comme c’était le premier film de Thomas et que je lui disais beaucoup que c’était un personnage et pas lui, je ne voulais pas lui donner la musique en plus pour ne pas brouiller le message. Il n’aurait pas fabriqué sa musique comme le rôle. Après, il interprète les deux musiques du film. 

Et Lou Lampros vient apporter en contre-point son jeu plus brut, plus sauvage…

Je l’ai rencontrée par un système plus classique d’agents. Mais ce qui m’a plu, c’est l’intensité qu’elle a dans les scènes. Ce côté sauvage… Physiquement, elle ressemble à un loup. C’est comme si elle jouait avant de mourir. Ça créait un beau binôme de cinéma. Elle travaille plus le rôle en amont. On avait vu une coach pour travailler la transformation, pour trouver quelque chose de sauvage du corps à ce moment-là. 

© Best Friends Forever

Comment le cinéma est arrivé dans ta vie, qu’est ce qui t’as poussé à devenir réalisateur ?

Quand j’étais adolescent, mes parents étaient en train de divorcer. J’étais dans un petit village de la Sarthe et c’était l’enfer à la maison. Je me suis dirigé vers un internat au Mans dans un immense lycée. Je n’avais pas beaucoup d’amis donc j’allais tout le temps au cinéma pour m’échapper. C’est le moment de ma vie où j’ai vu le plus de films et ils m’ont marqué. Ensuite, je suis tombé amoureux d’une fille dans un autre lycée donc j’avais dit à mes parents qu’il y avait une option cinéma pour pouvoir y aller. J’écrivais déjà, mais plutôt des histoires ou de la poésie. Je suis parti en fac de lettres et cinéma à Montpellier. Et là, j’ai fait des films avec des amis et ensuite La FEMIS. 

Est-ce qui’l y a des films vus pendant cette période de l’adolescence qui ont une influence sur ton travail de cinéaste aujourd’hui ?

C’est difficile à dire, car les références que j’ai ne sont pas les mêmes au moment de l’écriture, du tournage et du montage et j’ai une tendance à les oublier un peu. Je me suis rendu compte qu’on faisait rarement les films qu’on admire. Et parfois, les gens te disent : « Ça m’a fait penser à ça » et il se trouve que oui, c’est un cinéaste que j’admire. Quand j’étais ado, j’avais vu les films de Dumont, de Guirraudie, donc des sensations et impressions liées à l’adolescence sont présentes. 

Tu penses créer ton cinéma dans cette inscription entre d’un côté le documentaire, la naturalisme et de l’autre la fiction et le magique ?

Je n’ai pas trop de dogmes. Là, cette histoire était liée au magnétisme. Pour qu’on y croie, je l’ai ancrée dans un territoire avec des gens du coin, mais pour le prochain film, je voudrais des acteurs, plus connus et dans un autre genre. Ce n’est pas un dogme de cinéma. Après, je pense que c’est toujours une force de faire jouer des acteurs non-professionnels et qui sont liés au territoire, car ça ancre le film. Parfois, ça aide beaucoup à y croire surtout dans un film comme ça. Peut-être que pour une comédie romantique, ce serait moins important, mais là le magnétisme, la foi, la croyance, ça aide. Et mon prochain film sera peut-être un peu différent. Je commence à écrire un peu. J’aimerais faire un film plus noir à Nice, sur l’envers de la Côte d’Azur, peut-être une histoire de fantômes, mais ce sera sûrement avec des comédiens. 

Donc quand même cette idée de croyance et d’invisible ? 

Oui, les esprits. Ça me fait toujours envie de filmer l’invisible. Aujourd’hui tout le monde dit ça dans le cinéma, mais le fantastique et le magique de l’existence me plaît. Je pense qu’on parle de ça aussi à cause du covid. Je voulais faire un film sans effets spéciaux et je crois beaucoup que le cinéma gagne à être simple dans sa fabrication. J’ai pensé le côté artisanal, comme c’était un film sur un magnétiseur, j’ai fait un film sur des mains avec des gros plans et je l’ai fabriqué de la même façon. Cette idée de « fait à la main » avec le zoom qui est plus manuel que le travelling, les tremblements de caméra que j’ai gardé. Et pour la déco, les objets choisis, c’était important pour moi de charger le film de cette âme. Je voulais qu’on sente la fragilité. C’était plus émotionnel ou sentimental de le faire de cette manière-là. 

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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