CINÉMA

Rencontre avec Charlotte Colbert  : «  Pour moi, le film de genre est la forme la plus honnête pour traiter de l’expérience du traumatisme  »

She Will de Charlotte Colbert
© Slug Love Films Ltd

She Will est le premier long métrage de l’artiste plasticienne Charlotte Colbert. Elle choisit le terrain de l’horreur psychologique pour mettre en scène des thèmes qui traversent son œuvre comme l’expérience traumatique et ses conséquences.

C’est votre premier long métrage, quel souvenir gardez-vous de cette expérience  ?

Je crois que le premier long est toujours épique. C’est un effort un peu fou. Le tournage en lui-même, c’est une aventure de boue, d’amour, de sang. C’est un peu comme être tirée derrière un camion avec le visage par terre et en même temps, danser sur les étoiles. C’est un rollercoaster.

She Will est caractérisé comme un film de genre, fantastique et horrifique. Et en même temps, j’ai l’impression de n’avoir jamais vu un film traiter de façon aussi réaliste les enjeux qui tournent autour de la mémoire traumatique.

Pour moi c’est vraiment ça  : le film de genre est la forme la plus honnête pour traiter de l’expérience du traumatisme. Car le traumatisme c’est difficile à appréhender. Ça relève aussi de l’horreur.

C’est la ré-expérience quasi continue de l’expérience passée. Quelque chose qui se passe toujours au présent. Ce n’est pas comme si notre tête, ni notre corps, pouvaient dire «  il n’y a pas besoin d’avoir peur  ». C’est un véritable processus de guérison. Donc, la rupture du temps chronologique liée au film de genre me semble très appropriée.

Vous avez donc trouvé dans le cinéma un medium adapté pour traiter de ces questions  ?

Ce que je trouve tellement magique dans le cinéma, c’est son rapport avec l’inconscient. On voit un film, et on existe. Surtout quand on le voit dans une salle de cinéma, car on est dans un espace fermé, sombre, où on rêve ensemble. En plus, je crois que la durée de 90 minutes correspond à une phase de sommeil. Donc il y a quelque chose de très beau. Et le film reste dans le spectateur, dans son inconscient  : c’est une chose très intéressante dans ce cas.

Par le travail du son, les émotions glissent, voyagent, et ce de manière presque inconsciente. C’est comme partager un rêve avec quelqu’un. Parfois, je regarde un film et des images vont me revenir dans un rêve, mélangées à d’autres. C’est une manière instinctive et presque inconsciente de communiquer.

Justement, comment avez-vous travaillé le son de She Will  ? J’ai l’impression qu’il y a une circulation entre le son et les magnifiques paysages que vous filmez, qui sont eux-mêmes chargés d’une très forte histoire.

Dès le scénario, l’intrigue se situait en Écosse. Le tournage a donc eu lieu là-bas, à côté d’Aviemore. C’est l’endroit où la dernière femme a été brûlée pour sorcellerie. C’est aussi le lieu du plus grand massacre de sorciers et de sorcières. Le paysage porte donc en lui-même cette histoire. Dans le film on reprend cette idée que ces personnes qui ont été oubliées, réduites en cendres, sont en fait encore là, dans la terre profonde de cet endroit. Donc, je pense que le paysage lui-même, que ce décor, portent cette histoire. Elle existe dans le film de cette façon.

On a donc ensuite effectivement pensé le travail du son et de la musique en relation avec ça, afin de donner une voix à ces paysages. On a enregistré des murmures, des sons corporels, pour donner une dimension physique à la terre et aux femmes d’avant.

Avec Clint Mansell, le compositeur, on a travaillé avec les voix. On avait l’idée de créer un vrai chœur qui donne les voix des femmes du passé. Et en écho, la voix de la jeune fille qui communique avec l’ensemble. Le moment de l’enregistrement était très beau car on voyait cette voix seule gagner en confiance au fur et à mesure de sa performance.

C’est venu structurer le film, donc  ?

Complètement. Même dans la performance on voulait que la voix solitaire soit d’abord très vulnérable, pour finir beaucoup plus forte. C’était intéressant de voir Clint travailler avec les musicien·ne·s de la même manière que je travaillais avec les acteur·ice·s.

Alice Krige et Kota Eberhardt dans She Will © Slug Love Films Ltd
Le corps a une place très importante dans ce film, notamment avec la mastectomie que subit Veronica (Alice Krige). Elle doit apprendre à faire avec les cicatrices laissées par l’opération.

C’était très important pour Alice Krige, et pour moi aussi, de manifester le désir de se réapproprier une cicatrice pour en faire sa force. C’est cette opération qui pousse son questionnement originel sur son passé. Et c’est ce questionnement qui devient sa force. Elle devient une Amazone, une super héroïne.

C’est une question de ne pas oublier mais de réorganiser ce vécu  ?

Oui, exactement. En termes de développement de personnage, il y a moment très important pour Alice Krige. Celui où Veronica se regarde dans le miroir avec ce nouveau corps marqué par les cicatrices. C’est un moment clé de changement et de réinterprétation.

Comment s’est construite cette relation entre le personnage de Desi (Kota Eberhardt) et celui de Veronica  ?

On a eu beaucoup de chance au moment du tournage. On n’avait pas beaucoup de temps mais la plupart des scènes d’intérieur entre les deux femmes étaient planifiées à la fin. Donc les deux actrices ont pu faire évoluer leur relation.

On a aussi bénéficié du fait que Kota soit une grande admiratrice du travail d’Alice. Il y avait une distance entre elles, comme une forme de révérence, sur laquelle je pouvais jouer au début. Et puis après, évidemment, s’est développée une grande amitié et tendresse entre elles.

Les scènes qui m’ont le plus marquée sont celles qui concernent le réalisateur accusé (Malcolm McDowell) de harcèlement et d’agression par et sur Veronica. Elles se passent dans un grand hôtel qui semble démesurément grand. Comment avez-vous travaillé ce décor  ?

Dès le départ c’était super important pour moi que les décors qui seraient associés à ce réalisateur soient très urbains et géométriques. Des lignes assez fortes dans cet espace.

On devait tout tourner en Ecosse et sans beaucoup de budget. J’ai vu tous les endroits possibles qui existent en Ecosse  ! L’espace de la fin c’est un hôtel qui nous a autorisés à tourner, mais sans fermer  ! Donc ça a donné lieu à des situations très drôles. Par exemple, quand Malcolm McDowell demande «  is anybody here  ?  » et que le réceptionniste répond «  yes  ! do you need anything  ?  »

Pour revenir à l’esthétique, je suis très obsessionnelle. Les tableaux présents dans le film ont été reproduits… et l’hôtel les a gardés  ! Tout le travail des décors a été pour moi très important. Comme dans le train au début du film.

Je voulais trouver une esthétique particulière pour que le film puisse exister dans une temporalité presque à part. Comme un conte de fées.

She Will est un film qui aborde des sujets très contemporains par le prisme d’un parti pris esthétique fort. C’est aussi une coproduction britanno-étatsunienne. Pensez-vous qu’il aurait pu être produit en France  ?

Honnêtement, je ne connais pas assez bien le contexte de production français pour savoir si cela aurait posé un problème. Mais la production a aussi posé un problème en Grande-Bretagne.

En fait, je suis très intéressée par les contes de fée. Il y a une théoricienne des contes, Marina Warner, qui les analyse comme des messages codés entre femmes. Elle explique par exemple l’histoire de Raiponce comme une fable sur l’avortement. C’est quelque chose de très intéressant cette façon de pouvoir aborder des problématiques qui me tiennent à cœur mais de manière détournée. En utilisant le film de genre comme un petit cheval de Troie  ! Pour pouvoir glisser de petits messages.

Alice Krige dans She Will de Charlotte Colbert
Alice Krige dans She Will © Slug Love Film Ltd
Beaucoup de films dans l’histoire du cinéma ont mis en scène des violences sexuelles. Mais le plus souvent de façon très réaliste, et en s’en tenant à cet acte comme événement, sans prendre en charge l’après violence. Ce manque de représentations vous a-t-il inspirée pour faire She Will  ?

Il y a toujours quelque chose qui me choque, c’est quand les gens disent  : «  si ça s’est passé il y a 30 ans, pourquoi elle parle maintenant  ?  ». Mais ça met une vie de pouvoir adresser quelque chose qui est extrêmes dur  ! Ce n’est jamais acquis. C’est dur de se raconter cette histoire. C’est tout un processus immense de réparation.

Donc oui, c’est quelque chose qui m’a poussée à mettre en scène cette histoire. Veronica est une femme âgée qui, après avoir été rongée par quelque chose toute sa vie, arrive enfin à la réclamer. Presque quand c’est trop tard.

Il y a presque une scène de viol dans She Will mais vous vous arrêtez juste avant. C’est une question qui s’est posée de savoir jusqu’où aller  ?

Dans le monde du film, où ces forces passées sont tellement fortes, je ne pense pas que ça aurait pu se passer. Car la nature prend presque trop parti. Mais c’est un monde un peu utopique.

Il y a une citation anonyme qui a beaucoup marqué l’équipe, et qui dit ceci «  Pourquoi nous apprend-on à avoir peur des sorcières et non pas de ceux qui les ont brûlées vivantes  ?  » Je trouve qu’institutionnellement, et socialement, c’est tellement vrai. Les victimes sont les personnes dont on a peur. Et qui ont honte.

Donc je voulais pouvoir revenir à ces images dans le film. Que l’on se rende compte que le corps est ailleurs. C’est aussi de ça que je suis partie comme spectatrice.

Avez-vous des influences théoriques ou formelles qui nourrissent votre travail  ?

J’adore Nicolas Roeg, notamment Don’t look now (1973). Il est incroyable en termes d’invention et de formes. D’ailleurs le technicien qui nous a aidé·e·s pour faire tous les trucages du film, c’est celui qui faisait les effets visuels de Nicolas Roeg.

Comme ça là, je pense aussi à Under The Shadow (Babak Anvari, 2016) qui est un fim d’horreur iranien, super intéressant sur la guerre. Suspiria (Dario Argento, 1977), évidemment  !

La colère est un moteur important de l’action dans She Will. On sent qu’il y a cette colère rentrée chez vos deux personnages, Veronica et Desi.

C’est vraiment Alice Krige, qui est incroyable, qui a apporté ça en plus, je pense. Elle a pris à cœur tous les thèmes du film. Elle a un rapport à la nature et à son passé qui sont très similaires à ce qu’elle explore dans le film. C’est vraiment le rapport à la douleur et à son corps qui sont un moteur pour elle pour son action. Elle arrive à leur donner cette épaisseur-là. Je ne me lasse pas de regarder son visage  !

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