CINÉMA

« R.M.N. » – Voyage au centre de la peur

R.M.N. © Mobra Films
© Mobra Films

En s’attachant à l’une des régions les plus profondes de la Roumanie, la Transylvanie, Cristian Mungiu passe son pays au scanner. R.M.N est drame haletant, qui décrypte la banalisation de la xénophobie en milieu rural.

Comme bon nombre de Roumains en quête d’un meilleur niveau de vie, Matthias (Marin Grigore) part travailler en Allemagne. Au moment des fêtes, le père de famille revient dans son village natal, en Transylvanie. Il veut rattraper le temps perdu avec son fils, Rudi, et tente de lui inculquer des valeurs traditionnelles voire patriarcales. Et de lui faire oublier ses peurs, que le petit garçon rencontre quotidiennement en allant à l’école.

Pendant ce temps, un événement met le feu aux poudres sur la commune : l’arrivée de travailleurs sri-lankais dans la boulangerie du secteur, pour compenser le manque de main-d’œuvre. Le village, pourtant multi-ethnique, se désintègre et se déchire, entre repli sur soi, xénophobie et hostilité à la modernité.

Auscultation d’une société à bout de souffle

Présenté en compétition officielle lors du Festival de Cannes cette année, R.M.N, littéralement I.R.M en français, sonde avec profondeur l’état d’esprit d’un village traditionnel qui perd son âme. Après Baccalauréat en 2016, Cristian Mungiu repart en Transylvanie. Il saisit ici les peurs de toute nature. En premier lieu, la xénophobie, où l’autre devient un étranger dont il faut systématiquement se méfier.

Mais aussi l’expression d’un certain racisme, aux multiples raisons : l’ignorance, le manque d’éducation, ou encore le sentiment d’abandon. Enfin, Mungiu met en exergue une méfiance vis-à-vis de l’Europe telle qu’elle était initialement vantée. Cette dernière peur est plus discrète, moins manifestée verbalement, par peur du « politiquement incorrect ».

Avec R.M.N, le multiculturalisme est abordé de manière paradoxale. Par son histoire, la Transylvanie est une région à la croisée de plusieurs ethnies : roumains, hongrois et allemands cohabitent. Autour de cette diversité se fixent des tensions indélébiles. Mais aussi des moments de communion et de rassemblement.

En l’espèce, dès lors que les travailleurs sri-lankais arrivent, le rejet de l’autre est immédiat, alors même que la plupart des hommes du village travaillent eux aussi à l’étranger, en quête d’un meilleur salaire. Par cette démonstration, Mungiu expose les effets négatifs de la mondialisation, qui devient davantage un problème qu’une solution.

Dans les moments de tension, ou de débats qui s’enveniment, il n’est plus fait de différenciation dans l’exclusion. La colère amène l’expression d’arguments de toute sorte, même les plus infondés. Tous les « étrangers » sont mis dans le même panier. Que ce soit par la nationalité, mais aussi par l’appartenance religieuse, ou encore le niveau de vie.

Un travail sans préjugés

Cristian Mungiu déjoue les clichés qui pourraient être attachés à un village laissé pour compte par l’Europe. Il opère une fidèle retranscription dans les propos tenus, aussi durs soient-ils. Passés les premiers instants du film, une fois le contexte posé, le village est considéré comme un tout. Il possède alors des sentiments et un comportement propres, variables selon l’humeur.

R.M.N. © Mobra Films
R.M.N. © Mobra Films

Grâce à de long plans-séquences, Mungiu parvient à faire monter graduellement la tension. Le plus important, qui dure 17 minutes, est sûrement le passage le plus haletant du long-métrage. Le village, qui se rassemble physiquement, va s’écharper verbalement. Le plan peut être comparé à un repas de fêtes en famille : au fur et à mesure, les langues se délient, puis, quelque part entre la dinde et la bûche de Noël, le débat devient toxique et malsain. Le discours sensé perd toute raison ; la polémique prend une ampleur inconsidérée. Les insultes fusent.

La photographie, sombre et froide, reflète l’environnement dans lequel se passe le film. En l’occurrence un village d’apparence quasi-désert, au fond d’une vallée, dans un hiver plus que glacial. Mais aussi, la froideur de ses habitants, qui, en dehors de fêtes traditionnelles occasionnelles ou moments de rassemblement, s’épient et vivent dans la méfiance constante de ce qui leur est étranger.

Enfin, R.M.N. évoque l’une des problématiques la plus récurrente en Roumanie : le poids de l’Église. L’église perd son image de lieu de culte pour se transformer en hémicycle, où les croyants se déchaînent, persuadés d’être liés par la religion qui les rassemble. Un hémicycle cependant fermé, où la mise à l’écart de l’étranger règne. Cette prépondérance de la religion rappelle Dédales de Bogdan George Apetri, sorti cet été, autre pépite du cinéma roumain contemporain.

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