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« Gabriel » – Trouble dans le genre

Gabriel
© Vincent Pontet

Spécialiste de Musset, Laurent Delvert innove et propose une relecture de Gabriel, roman-dialogue signé George Sand et injustement tombé dans l’oubli. Le texte et la mise en scène captent à merveille l’air du temps.

Le prince Gabriel de Bramantes a tout de l’héritier idéal. Intelligent et fort, il a été éduqué dans le secret par l’abbé Chiavari, qui lui a inculqué les bonnes manières, loin du monde. Gabriel est avide d’aventure et de liberté. Bientôt, comme tous les hommes puissants de son époque, il héritera.

L’intrigue, imaginée par George Sand (née en 1804), se déroule à l’époque de le Renaissance italienne. Sur scène, Claire de la Rüe du Can, comédienne de la Comédie-Française, enfile pantalon et bottes. Elle est Gabriel. Gabriel est une femme. Sauf que, pour hériter (et s’éviter le couvent), notre héroïne a choisi de se travestir et de vivre en homme. Un jour, elle rencontre Astolphe, le cousin déshérité à son profit. Ils tombent amoureux.

C’est du roman Gabriel, presque entièrement dialogué et tombé depuis dans l’oubli, que le metteur en scène Laurent Delvert propose une adaptation. Les interrogations sur le genre ont beau paraître récentes, l’exhumation de cette œuvre de la romancière prouve le contraire. Il y est question de plafond de verre et d’emprise – le couple que formeront Astolphe et Gabriel donnera lieu à de nombreux abus -, autant de thématiques contemporaines que Delvert revisite avec une acuité impressionnante. On en oublierait presque les deux cent ans de l’œuvre.

Pari réussi

Claire de la Rüe du Can campe tantôt un Gabriel courageux et détenteur « d’une force d’homme », tout en ne se sentant pas l’envie « d’attribuer certaines qualités à un genre plutôt qu’à un autre.  » Autant de dialogues et de situations qui tournent en dérision une vision étriquée du genre. À Gabriel, on attribue des qualités masculines (force et courage), tout en critiquant la sottise des femmes, sans se rendre à l’évidence, pourtant incarnée devant les spectateurs, du sexe féminin de son interprète.

La mise en scène, dynamique et ingénieuse, parvient à rendre toute la beauté de la langue de George Sand tout en lui insufflant un souffle moderne. Les interrogations de Gabriel résonnent gravement avec celles du mouvement #MeToo, qui secoue le monde depuis plus de cinq ans. Un choix audacieux de la part de la maison de Molière, peu coutumière des prises de risque dans ses choix d’œuvres. Une grande réussite.

Gabriel de George Sand, par Laurent Delvert au Théâtre du Vieux-Colombier, jusqu’au 30 octobre.

Auteur·rice

Journaliste

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