CINÉMA

Festival Jean Carmet 2022 – Rencontre avec Bilel Chegrani, Héloïse Vollé, Victor Bonnel et Léo Fontaine

Avec Les cœurs en chien, Léo Fontaine rend hommage au cinéma. Plus précisément aux salles, qui manquent de visiteurs. Une histoire d’amour sur plusieurs tableaux, présentée au Festival Jean Carmet 2022. Rencontre.

C’est la fin de l’après-midi, Ana et Océane, 17 ans, attendent devant leur petit cinéma local. Elles ont prévu d’aller voir le dernier blockbuster à l’affiche avec Théo et Samy. Plus qu’une simple sortie, il s’agit là d’un date à quatre. Si Ana et Samy sortent déjà ensemble, pour Océane et Théo, c’est le premier rendez-vous. Peut-être le premier d’une longue histoire. La séance pour le film choisi est finalement complète.

Quel a été le point de départ du film  ?

Léo  : Les cœurs en chien, raconte le premier et le dernier jour d’une histoire d’amour à travers les yeux du personnage joué par Manon Bresch : Océane. On suit la journée d’un quatuor d’adolescents incarné par Victor Bonnel, Bilel Chegrani, Héloïse Vollé et Manon Bresch, qui se retrouvent devant un cinéma. Ils ont prévu d’aller voir un film, mais la séance s’avère être complète… Alors, ils se demandent «  quel autre film choisir  ?  »

Victor  : Je joue Théo, le meilleur ami de Samy (Bilel Chegrani). Mon personnage est obnubilé par son ex. La trajectoire de ce film pour lui, ça va être «  Qu’est-ce que je fais de la relation que j’ai eue, avec cette fille qui a été si importante pour moi  ? Est-ce que je tourne la page ?  ». La rencontre avec Océane constituera l’éventuelle issue de secours à sa peine de cœur.

Bilel  : Mon personnage, Samy – contrairement à Théo, est très amoureux de sa copine. Il ne se prend pas la tête, il évite les conflits. Il est très bien avec sa copine, il l’aime plus que tout, et c’est la seule chose qui compte pour lui.

Héloïse  : Anna, le personnage que je joue, est la meilleure amie d’Océane, et la copine de Samy. Elle essaie d’arranger un coup entre Océane et Théo. Anna est très amoureuse de son petit ami. Elle n’a pas sa langue dans sa poche et n’a pas peur de s’imposer, que ce soit sur le choix du film ou bien pour remettre Théo à sa place.

Est-ce que c’est la proximité avec vos personnages qui vous donne envie de faire partie d’un projet  ?

Héloïse  : Pour ma part, ce n’est pas du tout la proximité avec un personnage qui me donne envie de l’incarner, au contraire. Ici, c’est surtout Léo et sa détermination à créer ce projet qui m’a attirée. Après évidemment je conçois qu’on mette toujours un peu de soi dans ses interprétations…

Victor  : Je connaissais Léo avant la naissance du projet. On avait eu l’occasion de travailler ensemble auparavant. Pendant une discussion, il m’a fait part d’un article qu’il avait lu, sur les fréquentations des salles et plus particulièrement la baisse d’affluence des jeunes au cinéma. Le film a été créé autour de ça. Donc pour moi, c’est davantage cette thématique-là que le personnage en soi, qui m’a fait adhérer au projet.

Quand on a réfléchi au personnage avec Léo, on voulait mettre en avant l’analyse de comportement qui s’opère dans la tête de ce jeune homme, surtout à l’ère des réseaux sociaux. Est-ce qu’il y a des likes, des commentaires etc. Il vit complètement au passé et ne voit pas ce qui se passe autour de lui, au présent. Et ça, ça nous semblait très intéressant à étudier.  

Bilel  : La première fois qu’on s’est rencontré avec Léo, on n’a pas nécessairement parlé du scénario, et déjà j’ai senti quelque chose d’évident. La conversation s’est faite toute seule, elle était fluide et passionnante. Il avait fait le déplacement jusqu’à chez moi, et il faut savoir que j’habite à Perpette-les-Oies. Qu’il ait pris la peine de venir aussi loin, c’était fort pour moi.

Au-delà du rôle qu’il me proposait, je sentais que c’était une personne avec qui j’avancerais avec plaisir, et ce, dès notre première conversation. Le rôle me ressemble finalement pas mal. Je suis un vrai cœur d’artichaut moi aussi, je me donne pleinement dans une relation, donc je me suis un peu retrouvé dans mon rôle, oui, c’est vrai.

Pour en revenir à la genèse du film évoquée par Victor, comment le scénario est-il né ?

Léo  : J’avais lu un article dans un magazine, qui annonçait que la fréquentation des salles de cinéma était en baisse. Un phénomène que l’on observe particulièrement auprès du jeune public. Pleins d’aspects étaient soulevés  : le coût des places, le coût des transports, la communication parfois insuffisante autour de la sortie des films… Ça m’a donné envie d’écrire une scène. Et puis j’ai eu envie d’en faire un film très rapidement, de tourner absolument. D’avoir quelque chose d’un peu condensé. J’ai très vite proposé le projet à Victor. On travaillait ensemble, et au début, on a presque co-écrit le scénario, parce qu’on créait tout un débat autour de ce sujet, puis les premiers personnages nous sont venus.

La distribution, était-elle pensée en amont  ?

Léo  : On a écrit une scène, et puis avec cette scène, je suis allé chercher Héloïse, Bilel et Manon. C’était une envie de rencontrer chacune de ces personnes, de travailler avec elles, et de leur proposer ce projet.

Héloïse par exemple, j’avais vu Matriochkas, je l’ai trouvée superbe, je voulais absolument la rencontrer. Pour les autres, c’était sensiblement la même chose. J’avais déjà des caractères en tête, un peu définis. Chaque personnage avait une raison différente de se rendre à cette séance de cinéma. Voir le casting se concrétiser, m’a permis d’établir les liens à tisser entre chacun d’eux.

Ce lien que l’on retrouve dans le titre  ?

Léo Les cœurs en chien  ? Oui, c’est un titre que je trouve très beau et à double tranchant. «  Rester en chien  » c’est rester sur sa faim, les bras ballants. Eux, ils restent en chien devant le cinéma parce qu’ils ne peuvent pas assister à la séance qu’ils veulent. Mais Les cœurs en chien, c’est aussi une histoire de relations entre jeunes, comment ils s’aiment, comment ils s’apprivoisent les premiers jours. Comme disait Victor, son personnage est enfermé dans le passé, alors qu’il n’a qu’à regarder devant lui pour découvrir les gens autour. D’où là encore, Les cœurs en chien. Je crois que c’est le titre qui m’est venu en premier finalement.

Il est poétique  ! Tout comme la symbolique du pull «  La Haine  » dans la scène de fin…

Léo  : J’aime beaucoup La Haine, c’est un film qui continue, chaque fois que je le vois, de m’inspirer. Cette image, de mettre le pull en feu, donne une certaine force au personnage de Manon. Elle brûle à la fois le mot et ce qu’il représente, mais aussi le logo, qui symbolise le film. J’ai cette impression que La Haine plait à toute notre génération. Dans mon entourage, et en dehors à vrai dire, les gens se réunissent autour de ce long-métrage.

Comme on perd un peu l’essence du cinéma avec cette baisse de fréquentation, je trouvais que ce parallèle avait du sens. Une image forte de «  voilà ce qu’on est en train de perdre aussi  ». Après ce n’est qu’un court métrage, on n’a pas vocation à vouloir tout montrer, tout dénoncer.

Victor  : Je trouve que l’image du pull est belle aussi en cela qu’elle représente l’amour. L’amour passé. Le fait qu’elle décide de le brûler comme ça, avec écrit La Haine, c’est une dystopie finalement assez intéressante qui prend fin.

On trouve une certaine dualité dans le fait que toute la première partie se déroule dans ce qui semble être une grande ville, jusqu’à ce dénouement qui a lieu dans un milieu boisé, en forêt. Est-ce un choix délibéré  ?

Léo  : Déjà, je ne voulais pas réaliser un film parisien, qui montre les boulevards ou les grands axes. Plutôt cette envie de raconter une grande ville de province, une métropole tout en coupant avec la forêt, pour brouiller le tout. Pour qu’on ne puisse pas véritablement identifier un seul lieu, qu’on ne sache pas précisément où on est.

C’est réussi.

Dans la documentation que j’ai faite sur le sujet, on constate que c’est surtout hors de Paris, la baisse de fréquentation. Il ne fallait donc pas connoter le film dans un certain endroit. La forêt, c’est une petite envie de retour à la nature, on voulait des plans fixes, un personnage qui s’isole dans un lieu qui est propre à l’écoute et aux sens. Déconnecter également des réseaux sociaux, de la vie sociale. On a tout pour prendre de la distance en fait, on ne prend seulement pas souvent le temps de le faire…

En parlant de distance, au-delà du cinéma, qu’est-ce qui aurait pu vous animer  ? Une autre vocation  ?

Bilel  : Je n’aurais rien fait. Je me serais probablement perdu. Le cinéma est venu à ma rencontre à un point de bascule de ma vie. Je passais du bon élève, à celui qui avait compris qu’il pouvait faire rire la classe entière. Alors c’était certes très amusant, mais ça ne m’a pas vraiment aidé à envisager mon avenir professionnel. Donc le cinéma, quand il arrive dans ma vie à cet instant-là, il tombe bien. Je ne sais pas ce que j’aurais fait, si je n’étais pas comédien, mais ce que je sais, c’est que ça n’aurait pas pu être mieux.

Héloïse  : Je veux jouer depuis que je suis petite, donc je ne me suis jamais vraiment dit «  tiens un plan B et on verra  ». C’était le cinéma ou rien. J’aimerais réaliser et écrire, mais je considère que c’est aussi du cinéma alors …

Victor  : Je suis passionné de décoration, donc je pense que d’une façon ou d’une autre, j’aurais gravité autour du monde du plateau et du cinéma. En écrivant des histoires, en décorant des histoires…

Bilel  : Moi, j’aimerais absolument tourner dans un film ayant pour vocation de rendre hommage aux générations qui ont traversé la guerre d’Algérie. Raconter l’histoire de mes grands-parents de la façon la plus vraie possible, la plus propre et noble, ce serait un véritable rêve. Rien que de tourner en Algérie, ce serait dément. En français ou en arabe, peu m’importe.

Que pensez-vous du format court  ?

Bilel  : Niveau ambiance, je préfère les courts. Parce que pour toutes les personnes impliquées, tu es certain qu’elles sont investies à fond dans le projet. Qu’elles ont envie d’être là et de se donner à fond, de se battre pour sa réalisation. Et puis en tant que comédien, c’est chouette parce que tu apprends très vite, en peu de temps finalement. Tu n’es sur le tournage que pendant un temps restreint, parfois moins d’une semaine. C’est rythmé et condensé.

Après, à regarder, je trouve que c’est aussi une opportunité de trouver une certaine visibilité, notamment à travers des festivals comme Jean Carmet. Ça permet de rencontrer du monde, de découvrir le milieu et ses acteurs.

Héloïse  : J’adore les courts métrages, mais au contraire, je trouve que la visibilité n’est pas encore assez bonne. Dans mon cas, je sais qu’avant d’en faire partie, ces projets-là, je ne les voyais pas. C’est seulement en arrivant sur des festivals moi-même, d’y découvrir des créations, que je me suis rendue compte du potentiel qu’on rate finalement. Ça ne tourne que dans le milieu, c’est assez intimiste/ confidentiel. Quand ça passe à la télé, ça passe à minuit, et une fois par semaine. Ça ne passe pas au cinéma, ou bien dans des séances spéciales qui ne sont pas mises en avant, pas du tout valorisées, et seulement à Paris, pas du tout en Province…

Victor  : Pareil, j’adore le format court. C’est celui par lequel j’ai commencé et que je continue avec plaisir. C’est génial, tu plonges dans un univers, c’est un faible investissement de temps sur le tournage, mais ça demande souvent beaucoup d’énergie, et qui permet beaucoup de spontanéité. Cette faible échelle de temps, c’est un vecteur positif je dirais. Puis en écrivant avec Léo, je me rends compte de tous les rouages que je ne vois pas en tant qu’acteur. Parce que dans ce cas-là, j’arrive presque à la fin du processus finalement. Là, chaque projet continue de me surprendre et j’en apprends chaque fois davantage. Ça permet une liberté folle.

Le réalisateur, c’est celui qui fait des essais, des recherches, il travaille sur un produit de laboratoire finalement. C’est un peu de la chimie finalement un court métrage. Chacune apporte un peu son ingrédient, pour créer cette émulsion gustative et visuelle… (rires)

Auteur·rice

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