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Jean-Luc Godard, Suisse et fin

Jean-Luc Godard © Gaumont
Jean-Luc Godard © Gaumont

Le cinéaste Jean-Luc Godard est mort le 13 septembre 2022. Il laisse derrière lui une œuvre protéiforme, ponctuée de chefs-d’œuvre et d’essais passionnants.

Dans les jours qui vont suivre sa mort, on entendra les éditorialistes évoquer l’âge d’or du cinéaste qui ouvre la décennie 1960 : Pierrot le fou, Le Mépris avant le tournant de La Chinoise en 1967. Son art aurait muté en une suite de films militants, sans grand souci de la forme. Il faut être borgne ou feignant pour considérer ce jugement comme recevable.

Il est impossible de revenir sur une si longue filmographie qui s’étend d‘ A bout de souffle au Livre d’image. Avant d’y replonger une nouvelle fois, Godard c’est entre autre chose une image dans JLG/JLG. Autoportrait de décembre. Au bout d’un couloir, une affiche de L’Avventura (Michelangelo Antonioni, 1960) est déposée sur le parquet d’un appartement. C’est aussi une peinture prise entre le flux télévisuel et la sonnerie d’un téléphone. Son travail récent témoigne de cela, ce croisement des arts qui met en scène la pornographie du monde.

Adieu au langage © Wild Bunch

Jusqu’à ce que la mer se fut refermée sur nous

Ses derniers films sont peu vus, ils sont pourtant magnifiques. C’est le cas de Film Socialisme en 2010 où une traversée de la mer Méditerranée en paquebot nous présente un philosophe (Alain Badiou) et d’autres individus qui peuplent ce véhicule de l’Histoire. Il n’y a plus de personnages au sens d’un récit classique, c’est l’image qui devient le moteur, c’est elle qui fait sens.

S’il est hanté par la mort du cinéma, appuyée par la télévision, son œuvre est sans cesse en train de se redéfinir. La 3D, les plans au téléphone viennent valser dans Adieu au langage (2014). C’était déjà un film testament, où la fureur du son vient habiter un monde saturé d’images et de mots. C’est que l’image a perdu de sa sacralité, coincée entre la publicité et le flux sériel. Comment faire du cinéma dans cet environnement semble être une question qui obsède le cinéaste.

La vie et le cinéma

Quand Jean-Luc Godard fait irruption dans le mouvement de La Nouvelle Vague au début des années 1960, il détonne. S’il suit ses camarades sur l’idée de filmer en extérieur, loin des studios, il pousse davantage la logique du montage. Les dialogues ne sont pas toujours audibles, les scènes ne suivent pas la même temporalité. Son cinéma est vivant dans le sens où il ne répond pas à une logique de scénario avec un début et une fin. Pas la peine de cacher les artifices – le générique du Mépris (1963) nous montre les caméras du tournage.

Jean-Paul Belmondo cite régulièrement des livres dans Pierrot le fou (1965), même dans sa baignoire. Anna Karina voudrait que la vie et le roman soient la même chose, avec ses logiques claires et organisées. Belmondo lui rétorque que c’est le cas, trahissant probablement la pensée du cinéaste. Son cinéma coupe les scènes, tranche dans les dialogues. En noyant les dialogues avec d’autres sons, il semble nous dire que c’est l’image qui compte.

Le Mépris © Carlotta

Est-ce que vous m’aimez ?

Il y a des dizaines de livres sur le cinéma de Jean-Luc Godard dont la très solide biographie d’Antoine de Baecque pour mieux comprendre le personnage et son œuvre. Il y a beaucoup à dire sur ce cinéaste et la profusion d’écrits ne semble pas épuiser le sujet. Si on devait choisir une scène, il y aurait bien cette séquence située à la fin de Pierrot le fou avec Raymond Devos et Jean-Paul Belmondo.

Le premier parle d’une rencontre avec une femme et sur sa manière de lui tenir la main. Le piano accompagne la diction si particulière de Raymond Devos. Cette musique n’est entendue que par le personnage et le spectateur. « Cet air, c’est toute ma vie », dit-il. En deux minutes, on est bouleversé par la tonalité tragique du personnage.

Mercredi 14 septembre sort en salle A vendredi Robinson, un film de Mitra Farahani sur la correspondance entre Ebrahim Golestan et Jean-Luc Godard. C’est sa dernière apparition à l’écran et cela nous rappelle à quel point le cinéaste est passionnant à écouter et à observer. Sauve qui peut (la vie).

Jean-Paul Belmondo et Anna Karina © SNC

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