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« Flee » – Vivre libre

Copyright Final Cut for Real
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Le documentaire animé Flee suit le quotidien difficile d’Amin et sa famille fuyant Kaboul pour se réfugier à Copenhague. Après avoir été présenté dans les plus grands festivals du monde, et avoir été présenté en avant-première sur Arte, le film sort en salle.

Sélectionné à Cannes en 2020, nominé dans trois catégories aux Oscars 2021, récompensé dans la catégorie « Meilleur film d’animation » aux Golden Globes, le long métrage danois Flee s’est fait remarquer partout où il a été présenté. Son réalisateur, Jonas Poher Rasmussen, y présente l’histoire « remémorée et filmée en temps réel » de l’un de ses anciens camarades de lycée.

Pour des raisons qui deviennent vite évidentes en visionnant le film, de nombreux noms de lieux et de personnes ont été modifiés pour préserver l’anonymat. C’est Kyan Khojandi (Bref, Le Discours) et Damien Bonnard (Les Misérables, Les Intranquilles) qui prêtent leur voix pour la version française de cet ample projet, qui a nécessité six années de travail.

Le chemin de la maison

Alors qu’il vient d’obtenir un postdoctorat à l’Université de Princeton, Amin accepte de raconter sa vie à son ami. Au début du film, il est allongé comme pour une séance de psychanalyse. Une caméra est braquée sur lui, les microphones sont allumés et son ami l’écoute. Il se remémore d’abord son enfance et le plus lointain souvenir qu’il puisse faire apparaitre du fond de sa mémoire.

Un souvenir heureux : on est en 1984, il court en robe dans les rues de Kaboul, « Take On Me » dans les oreilles. En tant que benjamin d’une famille de cinq enfants, il est celui qui se souvient avec le moins d’acuité mais peut-être avec le plus d’émotion. L’arrestation brutale de leur père, militaire, et la fuite de son grand frère posent le premier jalon de l’horreur.

Flee mélange les temporalités. La narration alterne entre les souvenirs d’Amin et son quotidien au moment du tournage. On comprend vite que le décalage entre ces deux moments de vie le bouleverse. À Copenhague, il doit acheter une maison avec son compagnon, mais il ne pense qu’à fuir à Princeton. Dans ses souvenirs de Kaboul au contraire, il doit fuir son foyer pour se retrouver dans l’hostilité transitoire de Moscou.

Là-bas, leur visa expiré met la famille dans une situation précaire, qu’ils réussissent à contourner en soudoyant des policiers corrompus. 1989 à Moscou signifie à la fois Guerre froide, début des révolutions et de la chute du régime communiste. Les heures et les années à attendre se perdront devant des télénovelas espagnoles. Le frère aîné, qui a réussi à fuir Kaboul dès le basculement de régime doit leur envoyer de l’argent. Mais les passeurs sont chers et les trajets dangereux.

De l’archive aux dessins

Au premier chef, le dessin a pour fonction de renforcer l’anonymisation d’Amin. Cette contrainte posée, les images animées apportent une liberté formelle en plus. Comme le confiait le réalisateur au festival d’Annecy en 2021 : « On peut vraiment faire que les choses prennent vie d’une nouvelle manière avec l’animation, que l’on ne peut pas faire avec la prise de vues réelles ». Flee mêle en effet trois régimes d’images : les images d’archives, les dessins et les dessins au fusain, presque abstraits.

Les images d’archives frappent d’autant plus violemment qu’elles nous rappellent que les faits racontés sont réels. Lorsqu’un évènement est décrit par Amin, l’archive correspondante vient appuyer son témoignage en miroir. L’une des plus terribles étant l’ouverture d’une célèbre chaîne de fastfood américaine à Moscou avec ses marionnettes géantes qui dansent.

Pendant que tous·tes regardent cette petite fête, Amin et son frère se font arrêter en coulisse dans une camionnette de police, à vingt mètres de là. Ils devront leur libération à la présence d’une jeune fille réfugiée, elle aussi arrêtée, que les policiers décideront de violer en guise de paiement. La scène est difficile et les regrets d’Amin, jeune ado, immenses.

Copyright Final Cut for Real
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Abstractions

Les images animées sont reliées au format documentaire grâce aux images d’archives. Sans cela, elles pourraient en effet mettre parfois à distance le réalisme souhaité ou du moins l’atténuer. Mais elles ont cependant l’avantage d’être paradoxalement plus proches et fidèles des souvenirs d’Amin. La mémoire étant elle-même incomplète à cause du temps, les dessins n’essaient pas de gommer le décalage entre ce qui a été et ce qui est reconstitué.

Le dernier type de dessin enfin, ceux au fusain, sont utilisés lorsque l’horreur décrite se fait trop violente ou inconcevable. Il s’agit souvent des moments de souffrance ou de fuite, ce qui permet de les présenter de façon abstraite aux spectateur·ices. Ce sont surtout les traversées guidées par les passeurs qui sont dessinées ainsi. Amin dit clairement se souvenir assez peu de certaines de ces expériences.

L’abstraction qu’apporte ces dessins en noir et blanc rend intemporelles ces traversées. Dans la cale d’un bateau, dans l’espace serré d’un container ou sur une route enneigée, c’est tous les déplacements de populations contraintes qui ressurgissent.

Grâce au récit singulier mis en scène dans Flee, c’est la difficile traversée de tous·tes les réfugié·es qui est mise en perspective. Le régime de confiance instauré dès le départ entre le réalisateur et Amin à un effet rassurant pour les spectateur·ices. On comprend d’ailleurs très vite qu’Amin raconte pour la première fois son récit sans omission ou mensonge en toute confiance. En 2021, Flee a été récompensé du Cristal de l’animation à Annecy, pour ses thématiques et son animation très travaillée.

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