LITTÉRATURE

« Variations de Paul » – Au nom du plaire

Variations de Paul
© éditions Actes Sud

Après Le Grand Vertige, la fable écologique qui l’a placé au centre du paysage littéraire français, Pierre Ducrozet signe un portrait de famille, guidé par son goût pour la musique. Pour un résultat mitigé.

On pourrait résumer les Variations de Paul en une phrase : c’est l’histoire de Paul, passionné de musique, et plus brièvement de sa famille. Tout commence lorsque Paul meurt, à sa naissance. Son cœur s’arrête, puis repart. Drôle d’anomalie qui continuera à le poursuivre tout au long de sa vie. Paul aura ainsi plusieurs vies, puisqu’il est mort plusieurs fois. Fils d’un pianiste, Paul devenu grand quitte les pentes de la Croix-Rousse, à Lyon, pour aller étudier à la Sorbonne, où il sèche allègrement les cours pour aller au concert et plonger tête la première dans le grand bain de la musique. C’est la grande époque du rock qui commence et qui le prend aux tripes, débuts d’un périple qui durera toute sa vie.

Au cours d’une véritable odyssée musicale, Paul découvre tour à tour le jazz, le rock, le punk, le hip-hop, puis la techno plus tard, lorsqu’elle sera inventée dans les sous-sols des avant-gardes berlinoises. Il devient producteur pour une maison de disque américaine, chargé de découvrir les grands artistes qui feront demain, assiste médusé à un concert des Scrooge, mené par un Iggy Pop assoiffé d’autodestruction, aura deux enfants, dont une fille, Chiara, qui deviendra DJ. Ça ne s’invente pas.

Fresque ultra-maîtrisée

L’auteur confirme avec Variations de Paul un talent qui avait déjà fait de lui un incontournable de la scène littéraire française. Ducrozet avait beaucoup fait parler de lui avec son Grand Vertige, qui comptait parmi les premiers romans consacrés à la catastrophe climatique qui s’annonce ; reconnaissance assortie de son lot d’interventions dans le débat public, parmi lesquelles une chronique récurrente dans le quotidien de gauche Libération.

Et pour cause, Ducrozet signe ici une fresque – exercice déjà difficile – ultra-maîtrisée, alternant dans ses chapitres les différents âges de la vie de Paul, d’Antoine, son père, et vers la fin du roman, de Chiara, sa fille. La vie de ces trois personnages est imbriquée dans celle des innovations musicales de leurs époques : alors que Chiara est une enfant des musiques électroniques, Antoine, lui, a appris la musique classique aux côtés de Debussy lui-même, rien que ça.

Et pourtant, le livre n’emporte pas. On s’agace rapidement de toutes ces démonstrations de talent ; des ellipses temporelles compliquées, de l’étalage pas toujours nécessaires de connaissances musicales gargantuesques, de ce qu’on devine être un souci de la belle phrase, avec un vocabulaire parfois inutilement pompeux. Pierre Ducrozet en fait des tonnes et espère, avec son personnage de Paul Maleval, mettre le monde en boîte. D’ailleurs, des aphorismes contenant l’expression « le monde  », on en trouve toutes les trois pages, quand ça n’est pas plus régulièrement.

Un Paul comme vous et moi

Pourquoi parler de Paul plutôt que d’un autre ? Il n’y a pas de raison, signale l’auteur dès les premières pages, il s’agissait ici de choisir une vie, qui aurait pu être celle de n’importe qui d’autre. Seulement voilà, on se demande bien ce qu’a d’ordinaire ce personnage de grand bourgeois, qui glisse sur l’existence avec une facilité presque déconcertante. Notre héros devient producteur, rapidement de génie, aussi génial que son père pianiste, et que sa fille qui devient une grande DJ. L’autre enfant de Paul, un fils timide, s’intéresse rapidement aux astres et à la physique (pour s’éloigner du fameux monde, qui l’effraie), s’en passionne et entame des études à l’ENS, un parcours liquidé en à peine quelques phrases. L’auteur ne prend pas cinq minutes pour pointer du doigt cette lignée de grands bourgeois, tout occupé qu’il est à tracer le destin iconoclaste de tous ces génies, que l’on croirait sortis de la cuisse d’un Zeus musical.

En fin de compte, tout aussi maîtrisé qu’il soit, le roman ennuie. Ce qui devait être une grande épopée musicale se change subitement en une série d’aphorismes poétiques sur l’existence, préférant les descriptions interminables et souvent pompeuses aux récits de concerts, rapidement balayés, alors qu’ils auraient pourtant dû être la matrice de l’ouvrage. Dans la célébrissime ouverture de son essai King Kong Théorie, Virginie Despentes écrivait : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. » Pierre Ducrozet, lui, semble écrire de chez les grands gagnants, les privilégiés, les génies, les vainqueurs. Pour un résultat nettement moins intéressant.

Variations de Paul de Pierre Ducrozet, éditions Actes Sud, 22,90 euros.

Journaliste

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