ART

Rencontres de la photographie d’Arles 2022 – Huit expositions à voir

Daniel Jack Lyons. Wendell travesti, juillet 2019, série Comme une rivière.

Comme pour de nombreuses autres manifestations artistiques, les Rencontres de la photographie reprennent un fonctionnement normal cette année, après une annulation en 2020 et une édition allégée en 2021. Les expositions sont à découvrir du 4 juillet au 25 septembre inclus dans la ville d’Arles.

Pour sa deuxième année à la présidence de l’évènement, le directeur du festival Christoph Wiesner a rassemblé un programme engagé, abordant les luttes sous tous leurs aspects. Ainsi, des droits des femmes à ceux des peuples autochtones en passant par la défense de l’environnement et du vivant. Ces Rencontres 2022 nous donnent des pistes et de l’espoir pour les nombreux combats des années à venir. Petit tour d’horizon de huit expositions à ne pas manquer.

Mika Sperling, Je n’ai rien fait de mal 

La photographe Mika Sperling s’empare du douloureux tabou familial de l’inceste et pose la question de sa représentation imagée. À travers trois séries d’œuvres, dont un ensemble très puissant de photographies de famille dûment découpées, elle aborde les crimes de son grand-père commis lorsqu’elle était enfant.

Le titre même de l’exposition, polysémique, semble évoquer à la fois les paroles du coupable ainsi que celles de l’artiste devenue adulte et prenant conscience de la gravité des faits subis. Un travail d’acceptation du passé qui ne laisse pas indifférent.

Eglise des frères prêcheurs, jusqu’au 28 août

Bruno Serralongue, Les gardiens de l’eau

Dans cette série commencée en 2017 et toujours en cours, Bruno Serralongue a suivi les Indiens sioux de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du nord, lors de leur opposition à l’enfouissement du fameux Dakota Access Pipeline sous l’immense fleuve Missouri. Une opposition médiatisée qui avait d’abord obtenu gain de cause lors de la suspension des travaux décrétée par Barack Obama, lorsque ce dernier était encore en exercice, avant que Donald Trump ne relance et finalise la construction à son arrivée au pouvoir.

Dans cette série documentaire, le photographe a suivi ce difficile mais nécessaire combat contre les industries polluantes liées aux pipelines, qui fait aujourd’hui écho à l’actualité avec un autre projet : l’oléoduc Eacop de TotalEnergies. Bombe climatique très décriée, qui passerait par l’Ouganda et la Tanzanie et qui menacerait l’eau potable du lac Victoria, dont dépendent plus de 40 millions de personnes. 

Jardin d’été (exposition gratuite), jusqu’au 25 septembre

Julien Lombardi, La terre où est née le soleil

C’est aux territoires sacrés que Julien Lombardi s’est intéressé pour ce travail présenté à l’occasion des Rencontres. Il s’est plus particulièrement intéressé à Wirikuta, terre des mythes fondateurs pour les Indiens Huichols, au Mexique. Lieu de pèlerinage annuel pour honorer la naissance du soleil et du feu, il est un objet de fascination depuis la conquête espagnole, notamment par ses richesses naturelles.

Aujourd’hui, il est menacé par les industries minières et agricoles. Il ressort de ce travail un ensemble d’oeuvres éclectiques, dont une magnifique série de visuels au noir et blanc somptueux, entre scènes d’ambiance au style documentaire et images oniriques à la dimension fantastique. Soucieux d’éviter l’écueil de l’exotisation ou de l’appropriation culturelle, le photographe français a semble-t-il réussi son pari, en nous proposant une œuvre à la fois engagée grâce à son sous-texte anti-capitaliste et décolonialiste et profondément étonnante par l’imagerie ainsi créée.

Croisière, jusqu’au 25 septembre

Julien Lombardi. Analyse, série La terre où est né le soleil, Mexique, 2017-2021

Un monde à guérir : 160 ans de photographie à travers les collections de la Croix-rouge et du Croissant-rouge

Deux ans de recherches dans les collections du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ont été nécessaires pour mettre sur pied cette dense exposition de plus de 600 images. Elles nous interroge sur la manière de représenter l’action humanitaire. À travers des photographies datant d’aussi loin que 1850 jusqu’à la période actuelle, elle donne à voir à la fois des clichés de photographes issus des plus grandes agences, mais aussi d’autres pris par les travailleurs humanitaires ou encore par les populations concernées elles-mêmes.

Les images de conflits ou de catastrophes naturelles sont omniprésentes dans les médias et finissent souvent par se perdre dans le flot de clichés quotidien que l’on reçoit. Il convient pourtant de s’y arrêter plus longuement, afin d’analyser leurs codes de représentation et la manière dont ces derniers ont évolué au fil des années.

Palais de l’archevêché, jusqu’au 25 septembre

Léa Habourdin, Images-forêts : des mondes en extension

C’est un travail à la fois poétique et engagé que nous propose Léa Habourdin dans son exposition Images-forêts. La photographe, accompagnée de forestiers et de conservateurs, a arpenté durant deux ans les forêts de France les moins touchées par la main humaine. Si les forêts primaires n’existent plus dans le pays, il subsiste des bois relativement préservés, lieux que l’artiste a choisi de représenter par de grandes sérigraphies réalisées à partir de pigments de plantes. Ainsi, le jaune vient des feuilles de bouleau, tandis que l’on doit le rose poudré aux pétales de coquelicot.

Deux autres tirages singuliers viennent s’ajouter à la série – il s’agit d’anthotypes, tirages écologiques utilisant des substrats de végétaux, dont l’image est révélée grâce à la chlorophylle dont on extrait la photosensibilité. Ces œuvres, sensibles à la lumière, sont cachées derrière de petits volets : libre au spectateur alors de les regarder en participant un peu plus à leur effacement, ou de les préserver décidant de les laisser loin de son regard. Une métaphore inédite de l’impact de la main humaine sur le vivant.

Croisière, jusqu’au 25 septembre

Daniel Jack Lyons, Comme une rivière

Photographe américain, Daniel Jack Lyons s’est rendu au coeur de la forêt amazonienne où il a immortalisé les portraits de jeunes brésiliens queer et trans d’une Maison de la Jeunesse, partagés entre les traditions locales et le désir d’affirmer leur identité. Issu d’une formation en anthropologie sociale, l’artiste présente une part du caractère humain de cet immense écosystème qu’est l’Amazonie, que l’on imagine souvent comme peu hospitalière.

Il insuffle également une puissante dimension politique à son travail, qui fait d’autant plus écho lorsque l’on connaît l’intolérance dont fait preuve l’actuel président brésilien envers la communauté LGBT+. Il émane finalement de Comme une rivière une douceur et une grâce peu anodine, alternant entre scènes d’ambiances et portraits de jeunes adultes au sein de cette forêt luxuriante et protectrice.

Eglise des frères prêcheurs, jusqu’au 28 août

Daniel Castro Garcia, I Peri N’ Tera

Au milieu de la quarantaine d’expositions proposées à la fondation Manuel Rivera Ortiz, on retient en particulier celle de Daniel Castro Garcia, qui explore les différents aspects de la migration en Italie. Sont représentés les difficultés rencontrées par ceux qui entreprennent ces périples – après un voyage éprouvant et souvent traumatisant, ce sont la xénophobie, la ghettoïsation, et les difficultés à trouver un emploi et à obtenir des papiers qui viennent s’ajouter à un tableau déjà sombre.

À travers de nombreux portraits et témoignages touchants, le photographe nous donne à voir un autre regard sur la migration, loin du traitement médiatique réduisant le récit à « des structures binaires polarisées », comme l’explique le texte de présentation de l’exposition. Castro Garcia, qui a lui-même travaillé dans un centre d’accueil pour mineurs non accompagnés en Sicile, remet ainsi en question la couverture habituelle de la question migratoire.

Fondation Manuel Rivera Ortiz, jusqu’au 25 septembre

Rahim Fortune, Je ne supporte pas de te voir pleurer

Autre puissante série à découvrir à l’église des Frères Prêcheurs, celle du photographe Rahim Fortune, Je ne supporte pas de te voir pleurer, raconte l’adieu à son père gravement malade après être revenu à son chevet, dans une Amérique à la fois en pleine pandémie et bouleversée par les violences racistes peu de temps après le meurtre de George Floyd. Ces clichés au style documentaire mais intimiste, pris au Texas et dans les États environnants, émeuvent par leur force et leur sincérité. La série a obtenu le prix du jury du Prix Découverte Louis Roederer. 

Eglise des frères prêcheurs, jusqu’au 28 août

Les rencontres d’Arles, 34 Rue du Dr Fanton, 13200 Arles. Expositions du 4 juillet au 25 septembre inclus. Entrée lieu à l’unité de 5,50 € à 15 €. Informations au 04 90 96 76 06 ou sur le site internet.

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