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Rencontre avec Théodore Pellerin :« Voir un bon acteur, ça me bouleverse »

Théodore Pellerin
© 2022-BANDITA-LOSANGE-4KB

Pour la sortie du dernier film du cinéaste Lionel Baier, La Dérive des continents (au sud), nous avons rencontré l’acteur Théodore Pellerin. Le jeune Canadien, encore aux prémisses de sa carrière, s’est confié sur sa vision passionnée du jeu, son amour des acteur.rices, et sa rencontre déterminante sur ce film, en salle depuis ce mercredi 24 août.

Avant de parler de La Dérive des continents (au sud), comment le cinéma est arrivé dans ta vie ? Tu as des parents artistes, est-ce qu’il y a eu une transmission ?

Pas du cinéma, non. Ma mère est chorégraphe. Mon père est peintre. Ce n’est pas par le cinéma que j’ai découvert le jeu. C’est plutôt le contraire. Quand j’avais 12 ans, il n’y avait rien qui m’intéressait d’autres que les acteurs, je crois. Je ne comprenais pas trop ce qu’était un réalisateur. Je pensais que l’acteur prenait toutes les décisions de déplacements. Quand je regardais des films, je vivais un peu avec eux, je leur disais : « Non ! Ne va pas là ! ». Je pensais vraiment que l’acteur était libre de faire ses propres choix. Ça m’a pris du temps avant de comprendre ce que c’était vraiment. 

Est-ce qu’il y a des acteurs qui te fascinaient plus que d’autres à cette époque-là ou que tu admirais ? 

Oui, j’ai grandi avec quelques acteurs québécois que j’aimais beaucoup. Et après, quand j’ai commencé à m’intéresser plus au cinéma, j’admirais les grands comme Meryl Streep ou Daniel Day-Lewis dans des films comme Le Choix de Sophie ou There Will Be Blood. Ce sont ces performances impressionnantes qui sont venues réveiller cette passion-là. Aujourd’hui, je suis bouleversé par des choses plus variées. Mais à ce moment-là, c’étaient vraiment des films et des performances qui me mettaient à terre. 

Et le jeu est arrivé à ce moment-là ?

J’ai commencé à jouer à 12 ans. C’est un espace où je me suis senti vraiment validé et à ma place. C’est ce qui m’a fait m’intéresser aux acteurs et après au théâtre, au cinéma, et à voir ces arts-là pour ce qu’ils sont. 

Tu te rappelles de ta première fois devant une caméra ?

Ma vraie première fois, c’était pour une série quotidienne, qui s’appelle 30 vies, au Québec. J’avais 16 ans et c’était terrifiant. Mais je me souviens de cette première journée sur le plateau. Mon père me conduisait et évidemment, il y avait le trac. Tu arrives sur le plateau et tu réalises qu’il y a toute une équipe qui te regarde en mâchant du chewing-gum (rires), en disant « Fais tes trucs allez » et ils n’ont pas le temps. C’est hyper rapide, la télé en quotidienne. C’est loin d’être du cinéma. Tu as tous ces éléments qui rentrent en compte. J’ai un peu compris que le cinéma, la télé, quand on joue avec une caméra, on est vulnérable aux circonstances du tournage. On ne peut pas vraiment être dans le contrôle. Il faut accepter les éléments extérieurs puis les intégrer. Un vrai travail de cinéma, selon moi, c’est d’accepter ce laisser-aller et d’être dans un mode de solution. Tu ne peux pas te bloquer, il faut que tu y ailles avec tout ce qui vient. 

Qu’est ce qui t’as plu dans le scénario de La Dérive des continents (au sud) ? 

Premièrement, le ton vraiment singulier du film auquel je n’avais jamais été exposé. Je n’avais pas vu les films de Lionel [Baier] avant de lire le scénario. Et d’ailleurs, il est vraiment à son image. C’est rare de voir une proposition cinématographique et scénaristique qui est autant à l’image de son réalisateur. Donc, ce que ça me dit, c’est que c’est une proposition qui est honnête. Ce n’est pas quelqu’un qui essaie de faire quelque chose, c’est un metteur en scène qui a réussi à traduire consciemment ou non sa voix en un langage cinématographique. Ça m’ impressionne beaucoup. Lionel est quelqu’un de brillant, donc ça ne m’étonne pas de lui mais c’est très rare.

Dans ma courte carrière, je n’ai pas vu ça souvent. Ce ton-là, ce rapport singulier entre le tragique et l’humour, ce tiraillement entre les deux, qui me plaît assez généralement. Puis, mon personnage, Albert, porte en lui un feu qui est de se venger de sa mère, de la faire souffrir et en même temps d’avoir une relation avec elle, d’être aimé inconditionnellement. Il est un fils qui peut être chiant et vouloir malgré cela recréer une relation. C’est aussi un personnage actif dans le monde face à l’injustice, il est sensible aux souffrances qui l’entourent. Il est à fleur de peau et ça, ça m’attire. Un personnage qui porte une violence et qui en même temps a une vraie capacité de douceur.

Oui, j’imagine qu’en tant qu’acteur, ça a du être vraiment passionnant de s’amuser avec ces différentes tonalités entre l’humour, l’émotion pure dans la relation mère-fils et l’engagement militant

Oui, c’est ça qui était intéressant avec Albert. Il y a une analogie d’ailleurs dans le film. C ’est un personnage qui n’est pas fini d’être formé. Il est entre l’enfance et l’âge adulte. Il est traversé d’élans contraires. Comme si certains de ses côtés étaient puérils et d’autres plus matures. Mais comme nous dans la vie, on est toutes sortes de choses à la fois. C’est un personnage pas particulièrement aimable, et c’est ça qui m’intéresse.

C’est le cas de tous les personnages du film non ? Aucun n’est sympathique en apparence…

Oui, tout à fait, mais Albert, il cherche la provocation. Il vient titiller, pousser, appuyer là où ça fait mal. Ça me libère dans le jeu. Je n’ai pas besoin d’être aimable. Je ne veux jamais avoir à me faire cette réflexion-là parce que c’est un piège. Tu n’es pas libre quand tu penses à ça. Et après, on est tous comme ça, je crois, mais à des niveaux différents. Albert, c’est un personnage qui est en transformation. Il est tout le temps en train de changer de forme. 

L’audace qu’il a est très proche de personnages que tu as déjà interprété, des personnages plutôt «  bruts  » avec une douceur au fond...

Je pense que j’aime ça. Ce n’est pas quelque chose que je me permets tellement dans la vie.  

Ce ne sont pas des personnages qui te ressemblent donc ?

Je ne sais pas. C’est difficile à dire. En même temps, si je suis intéressé par ça, ça veut dire que ça fait partie de moi. Et je suis attiré par les personnages dans lesquels je me reconnais sous une forme ou une autre. Mais clairement, c’est quelque chose que j’aime.

© 2022 BANDITA LOSANGE

Tu parlais de ta relation avec le réalisateur, Lionel. Dans l’interview du dossier de presse, il fait une éloge de toi assez forte : «  Travailler avec lui, c’est un plaisir rare mélangeant l’audace de la jeunesse avec la force de l’expérience. Filmer Théodore, c’est comme mettre ses doigts dans les plaies du Christ : on ne doute plus de rien ! Je suis un Théodorien convaincu !  »…

Je ne sais pas s’il le pense vraiment (rires). C’est très flatteur…

Il y a eu vraiment une belle rencontre réalisateur/acteur entre vous, non ? 

Oui, tout à fait, je l’aime beaucoup. C’est une des premières fois où je me suis vraiment laissé aller. Je parlais de l’idée du contrôle. Je suis habitué à pouvoir imposer mon espace de recherche physique dans la mise en scène, pour trouver mon propre truc et ensuite rentrer dans la mise en scène du cinéaste. Et Lionel, dès le début, impose une vision qui est sa mise en scène. Il voit. Il sait comment il veut que les corps bougent dans l’espace et dans son cadre. C’est très précis. Dès qu’on arrive sur le plateau, il nous met en scène. Ça peut paraître banal, mais c’est rare de vivre ça. Ça m’a fait peur. Ça m’a comme bloqué, j’avais peur d’être restreint là-dedans, de ne pas avoir l’espace de laisser mon instinct se déployer et de tout de suite être dans quelque chose qui ne m’appartienne pas. C’est-à-dire, de ne pas avoir le temps d’adapter ce que je ressens à la vision de l’autre. La première scène, j’ai eu peur et je crois que Lionel aussi, à me voir dans le contrôle.

Ensuite, il y a eu deux choses qui m’ont libéré de cette peur-là et qui m’ont fait me laisser aller. C’est de voir Isabelle (Carré) complètement dans une ouverture et une écoute. Elle jouait dans une véritable confiance envers Lionel. Et évidemment de le voir travailler et d’avoir confiance en lui, en son intelligence. Se dire : « Ok, je fais le truc même si je ne comprends pas ou même si je ne le sens pas parfois ». Je comprends que c’est réfléchi ou que ça un but. Je suis au service de sa vision à lui. Ce n’est pas mon film donc c’est normal si parfois mon corps ne comprend pas certaines choses. Après, mon corps va hésiter dans un cadre particulier et ce n’est pas grave.

Et il y a une scène où le personnage d’Isabelle fait ses excuses à son fils. Lionel nous met en scène, nous place dans l’espace et on est hyper loin l’un de l’autre. Je n’avais absolument pas imaginé cette scène comme ça. C’était à l’opposé de ce que je pouvais penser. Au début, je me dis : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Et à cinq minutes de la fin ça me fait comprendre qui est Lionel et sur le fait qu’il ait fait ce choix-là de mise en scène consciemment ou non. Ça me permet d’apprendre à le connaître lui et donc comprendre la vision que porte son film sur les genres, sur les situations émotives. Ça révèle quelque chose de qui il est lui et ça, c’est intéressant. Accepter une mise en scène quand elle est réfléchie, c’est vraiment se laisser aller. Ça m’a permis de découvrir un truc que je n’aurais jamais compris si j’avais imposé mon instinct et mes désirs. Ça a été aussi une vraie rencontre pour ça, pour moi non pas seulement pour Lionel et son intelligence, mais aussi une compréhension de l’importance de suivre parfois un réalisateur. 

C’est amusant car c’est à l’encontre de ce que tu pensais de l’acteur quand tu étais jeune…

Oui, absolument. C’est fou que ça m’arrive à 23 ans… Parce que je ne pense pas que ce soit ça avec tout le monde. Il y a des cinéastes qui ne savent pas. Ce sont vraiment des styles différents, des intérêts. Tu ne sais pas nécessairement à quoi ils pensent. Et donc toi en tant qu’acteur, tu te dis : « Si toi, tu ne sais pas, moi, il faut que je sente ». Il faut que je me fasse confiance. 

Et là tu as la sensation qu’il s’est passé quelque chose de différent dans ta jeune carrière d’acteur ? 

Oui, grâce à Lionel.

C’est peut-être également lié au travail avec des partenaires comme Isabelle Carré ? 

Isabelle est évidemment une grande actrice. C’est aussi rare d’être face à quelqu’un qui a une vraie sensibilité. Elle est lumineuse. Elle est complètement ouverte et dans l’écoute. Elle porte une véritable bienveillance envers les gens et la vie. Elle aime la rencontre. Quand tu es dans une salle avec elle, tu vois qu’elle reçoit les trucs pour de vrai. C’est rare ça. Presque systématiquement, j’ai l’impression que c’est quelqu’un qui doit se retenir de vivre les choses trop intensément, plutôt que l’inverse se pousser à les vivre. Alors que pour moi, c’est tout un travail d’incarnation, de me connecter au personnage. C’est un espace où je dois travailler pour me libérer dans ce cadre-là. J’ai l’impression qu’Isabelle est dans une hypersensibilité, une empathie débordante. C’est évidemment beau à voir, mais ce sont surtout ces acteurs-là avec qui c’est le plus agréable de jouer. Parce qu’ils sont présents, parce que tu joues avec quelqu’un pour de vrai. Tu vis les choses, il y a un véritable échange. Tu ne vois pas quelqu’un qui est en train de faire quelque chose.

Est-ce qu’il y a un type de personnages que tu aimerais incarner, que tu aimerais qu’un cinéaste te donne à jouer un jour ? 

C’est difficile à dire, car évidemment, il y a plein de style de personnages. Si un style m’intéresse et qu’il est mal écrit ou que ce n’est pas intéressant… Avant de lire la proposition pour ce qu’elle est, c’est un peu difficile de dire si t’es connecté à la chose. J’aime les personnages qui portent une intensité du dévouement au but qu’ils ont que ce soit bien ou non. J’aime un peu quand ce sont des personnages qui sont comme une flèche et qui sont prêts à se battre. Mais sinon non, j’aime être surpris par ce que je vois. Si j’avais lu plus de théâtre peut-être que je serais capable d’en nommer quelques-uns, mais je ne sais pas.

C’est pareil pour les projets de films qui t’intéressent ?

Oui, c’est quand tu lis et qu’il se passe un truc.

© Les Films du Losange

Tu parlais du théâtre, tu continues en parallèle ?

Je viens de faire une pièce au TNM à Montréal juste après le film d’ailleurs, et une autre à La Licorne à Montréal également. Professionnellement, c’est tout pour le moment.

Mais tu aimerais dans ta carrière pouvoir alterner théâtre et cinéma ?

Oui, absolument, c’est parfois difficile dans les horaires, mais c’est un vrai espace de recherche et de découverte. Puis en tant qu’acteur, c’est là qu’on a le plus de plaisir de jouer. Tu vis l’entièreté de l’histoire en une fois et tu la refais. Pour moi, les répétitions, même au cinéma, il faut pouvoir en faire le plus possible. Je veux pouvoir dire les mots, explorer les relations et développer un langage avec le réalisateur. Ce n’est pas du tout un truc qui me bloque, c’est ce qui me permet d’être spontané, d’être libre. Je crois qu’il y a beaucoup d’acteurs de cinéma qui ne veulent pas trop faire les scènes avant d’arriver devant la caméra. Moi, j’avoue que je ne crois pas trop à ça.

Après, c’est sûr que quand tu l’as fait une fois, il y a un truc un peu magique qui se passe. Mais je crois que si tu l’as fait une première fois et que tu y retournes un mois plus tard, le truc magique va se repasser, tu vas avoir dormi dessus, tu vas avoir rêvé de la scène. Certains trucs vont se déposer et ça va être encore plus incarné. Si tu l’as fait la veille, il y a peut-être un truc qui va se perdre un peu, mais jouer, c’est un travail qui se fait dans le temps et on a besoin de temps. Il faut s’ouvrir et pour ça, il faut un certain confort et donc il faut une recherche, une connaissance de l’espace et des rapports avec les corps, avec les autres acteurs, les personnages. Ce sont des trucs qui se déposent, qui s’intègrent. Et quand tu arrives pour la première fois sur un plateau, c’est trop d’informations à prendre en compte comme ça.

Pour moi le travail, c’est en amont, ça nourrit énormément. Et si j’étais réalisateur je ne pense pas que je pourrais me passer de ce travail-là presque comme un processus de théâtre. Je viens de tourner un film avec Sophie Dupuis avec qui j’avais fait Chien de garde puis Sous-terrain dont pour l’instant le titre de travail est Drag. C’est une relation toxique entre deux drag-queens. J’y joue avec Félix Maritaud. Et Sophie travaille comme ça. Là, pour le film, on a eu deux mois où on travaillait presque quatre heures par jour à relire le scénario et réécrire les scènes. Et c’est ce qu’elle veut elle, que l’acteur apporte sa sensibilité, ses désirs de jeu aussi dans le scénario et ça confère une liberté, une vraie place à la spontanéité.

Le fait de travailler pour la troisième fois avec Sophie Dupuis, ça facilite aussi ce travail-là non ?

Oui, c’est une amie. Pour Chien de garde, j’avais 19 ans.

Tu parlais de réaliser, c’est quelque chose que tu aimerais, où tu te considères uniquement comme un acteur ? 

Je n’ai pas trop envie d’en parler et de ne pas le faire, mais oui je pense que ça m’attire. J’aime les acteurs, j’ai envie de diriger des acteurs. Et puis de plus en plus, je commence à comprendre le langage de la caméra, de la mise en scène et je crois qu’éventuellement quand j’aurai plus de choses à dire, j’aurai ce désir-là de porter une histoire, mais surtout d’accompagner les acteurs et de les voir jouer. C’est pour ça que je suis acteur, ça reste la chose qui me touche le plus. Quand je vais au théâtre, même si je trouve que la pièce est mauvaise quand je vois un acteur ou une actrice et qu’il se passe un truc, qu’il ou elle proposent quelque chose, ça me happe vraiment. Même si le personnage n’est pas nécessairement touchant, voir un acteur que je trouve bon, ça me bouleverse. 

Il y a d’autres projets en cours dont on peut parler ?

Là, je suis en train de tourner une série sur Benjamin Franklin, c’est pour ça que je suis en France, pour Apple +. C’est une mini-série de huit épisodes. Je joue le marquis de La Fayette et ça va sortir l’an prochain.

C’est une chance en tant qu’acteur d’être aussi à l’aise dans le cinéma anglophone que francophone en étant Canadien  ?

Oui, c’était un peu mon but de pouvoir avoir ces opportunités-là. Je n’ai pas envie d’appartenir à un lieu, à un territoire, à une industrie. J’ai envie de pouvoir butiner, d’aller faire ce qui me plaît le plus, de voyager aussi, de ne pas toujours être à la même place. C’est ce qui est plaisant dans ce métier, d’appartenir à des cultures différentes, de naviguer seul, c’est beaucoup plus nourrissant pour moi. Sinon on s’inscrit dans un truc auquel on peut correspondre. Bouger tout le temps me permet de ne pas appartenir à quoi que ce soit, de flotter un peu. 

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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