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Rencontre avec Léna Paul-Le Garrec : « On envoie un livre à un éditeur comme on envoie une bouteille à la mer »

© Philippe Matsas

Avec Lulu, Léna-Paul Le Garrec narre l’histoire d’un petit garçon qui devient grand, passionné par les objets charriés par la mer. Un conte écologique, qui interroge notre rapport à la norme et la consommation.

Lulu est le personnage principal d’un conte initiatique et contemporain. L’ouvrage s’ouvre sur un Lucien devenu adulte et savant qui se replonge dans son enfance pour nous la raconter. Avec une écriture sensible, Léna Paul-Le Garrec trace les traits de Lulu, un enfant élevé par une mère seule et inquiète, qui réalise des expérimentations et collectionne les coquillages, les plumes, les bois flottés, les déchets et surtout les bouteilles à la mer. C’est un enfant un peu à part, un peu à côté de ce qu’on atteindrait de lui et des préoccupations des enfants de son âge, soit davantage du côté de l’imagination et du rêve. 

Qui est Lulu  ? 

Lulu est un anti-héros et un enfant malmené à l’école. Je souhaitais traiter de la différence sans la nommer directement. J’ai voulu faire le kaléidoscope d’une multitude de singularités et montrer la force de la différence. Lulu possède un imaginaire qui le protège comme un bouclier fictif. Aussi, ses camarades acceptent progressivement ses particularités et perçoivent qu’elles peuvent être un atout. Lulu est un enfant et, comme tous les enfants, il n’a pas de limite. Il va au bout de ses rêves. Ce sont les adultes qui lui mettent des freins. 

La mer, deuxième maison de Lulu, est victime de la pollution humaine. Devenu adulte, Lucien invente une nouvelle espèce de poisson, le piscis detritivore, qui se nourrit de nos déchets. Votre récit est un conte écologique plutôt qu’une fable qui se charge, elle, de véhiculer une morale. 

Absolument. Je ne voulais surtout pas être moralisatrice. C’est à l’humain de chercher des solutions et une des solutions que Lucien trouve est faite de façon fortuite. Son environnement le forge. La nature est une éducation silencieuse. Nous sommes construits par notre famille mais également par notre territoire. Dans « nature humaine », il y a  « nature » et nous l’oublions trop souvent. Parler de son milieu social c’est aussi parler du lieu d’où l’on vient. Lulu puise son caractère dans l’océan. Il fait corps avec la nature et désire trouver une solution pour ce lieu avec lequel il vit en fusion. Finalement, c’est en abandonnant son attitude prométhéenne, en devenant contemplatif et en acceptant l’extase, qu’il trouve une solution. 

Sur la plage, Lulu découvre de nouvelles sensations puis commence à faire des collections. L’enfant, pour Walter Benjamin, est la figure originaire du collectionneur qui à chaque découverte d’un nouvel objet a la sensation de «  renouveler le monde  ». 

C’est exactement cela. Chaque découverte est un trésor qui réenchante le monde. C’est pour cette raison que Lulu collectionne et récolte de façon extrêmement minutieuse ces objets : avec méthode et avec classement.

Lulu ramasse, identifie et inventorie les objets qu’il trouve. Est-ce là une ode à la connaissance ?

Oui  ! C’est une ode à la connaissance et à l’observation qui le mène à l’épanouissement. Lulu adopte malgré lui une posture scientifique qui l’aidera dans sa vie future. Les institutrices jouent aussi un rôle important dans son apprentissage en acceptant qu’il ait d’autres activités comme celle de parcourir le grand livre bleu. Grâce à ce livre qu’il amène à l’école il cherche à identifier les coquillages qu’il découvre. Un jour, il a un déclic : il désire trouver la totalité des coquillages référencés dans son livre. Il accroît alors ses horizons, change de plage et multiplie ses connaissances. 

Lulu a soif de savoir, il cherche à opérer de façon scientifique et objective mais il découvre aussi l’importance du sensible qui passe par le corps. 

Il se rend progressivement compte que nous sommes avant tout des corps et que la connaissance doit passer par le corps et la sensation. S’il n’y a pas d’émotion corporelle, il n’y a pas de connaissance. Il faut une alliance entre corps et esprit. Lorsqu’il arrive sur les côtes atlantiques, son regard ne s’ouvre que petit à petit. D’abord il y a les châteaux de sables puis les coquillages et ce n’est que plus tard qu’il se rend compte de la présence des nageurs. 

Cette course à la connaissance oblige Lucien à faire le constat de l’impossibilité de tout connaître. Il ignore notamment les conditions du départ de son père et se questionne sur le doute, l’incertitude et l’oubli. 

Lucien n’est pas au courant que son père a quitté la maison peu de temps après sa naissance. Sa mère lui cache ce secret. En partant, son père a laissé une veste sur un portant de l’entrée que sa mère ne touche pas lors de la première année. Quand elle comprend qu’il ne reviendra pas, elle brûle la veste et garde une des poches de la veste. Elle décide de coudre cette poche dans la doublure de la veste de Lulu. C’est une poche dans une poche à la manière des poupées gigognes. Une sorte d’effet kangourou inversé. De cette façon, le secret qu’il ignore s’infuse au travers de son vêtement. Sa mère mène dans le même temps une réflexion sur l’oubli. Pour avancer, il lui est impossible de se souvenir de tout, il faut donc qu’elle puisse amnésier. Et, ce sont peut-être les non-dits de sa mère qui feront comprendre la nécessité de l’oubli à Lulu. 

Les objets sont omniprésents dans votre récit  : les collections, les porte-bonheurs. Certains objets semblent acquérir un pouvoir magique. La littérature a-t-elle pour tâche de s’adresser aux objets en leur demandant comme Lamartine «  Objets inanimés, avez-vous donc une âme  »  ? 

Oui. Ce n’est pour autant pas un roman matérialiste car les objets sont trouvés ou recyclés. L’objet peut être très fort. L’objet a du sens. Il raconte une histoire et a une âme. Lulu croise une chercheuse d’or sur la plage. Elle vit des trésors qu’elle trouve sur la plage mais elle entretient aussi une réflexion sur la beauté des objets. J’ai été très marquée par Les Choses de Perec et je pense qu’il faudrait repenser notre rapport à la consommation. Je ne voulais pas que cette réflexion soit directe et moralisatrice mais c’était important de l’aborder. 

Votre roman questionne notre façon de consommer  : nous achetons trop d’objets. Pourtant, le remède à cela n’est pas nécessairement de ne plus posséder aucun objet.  

Nous avons toujours été entouré d’objets. Cependant, à l’origine, l’homme fabriquait les objets en regardant autour de lui dans la nature et se transmettait les objets de génération en génération. Je voulais renouer avec ces dimensions-là. Quand les gens disparaissent, nous gardons de petits objets mais nous les chérissons fort. La quête des origines de Lulu passe aussi par l’objet. 

Lulu est un être solitaire mais deux rencontres sont déterminantes dans son itinéraire. Vous tracez les contours de deux amitiés inattendues et puissantes. 

L’amitié n’a pas de frontières ni géographique ni temporelle. Il tisse ces amitiés avec des personnes plus âgées mais il ne voit pas la différence d’âge. C’est leur passion commune qui les unit au-delà de tout. Le personnage de Félicie est une hurluberlu qui, à l’aide de son radar de sol, cherche les objets oubliés par les touristes. Elle le fait avec une belle attention. Elle apprend à Lulu qu’il faut creuser pour ne pas s’arrêter à la surface et à la superficialité des choses. Creuser demande un effort pour trouver. 

Vous citez Jules Verne, Le Petit Poucet ou Shéhérazade l’héroïne des Mille et une nuit. Quelles sont les œuvres qui vous ont guidée dans votre écriture ? 

C’est un plaisir que vous évoquiez de Shéhérazade. Elle est un modèle d’écriture et Les Mille et une nuits est définitivement le livre que j’emporterais sur une île déserte. La littérature m’a beaucoup aidée à vivre et à panser mes blessures. Je lui dois énormément. Écrire est une petite contribution à cette littérature. 

Les films comme Benjamin ButtonTruman ShowLe Kid de Chaplin m’ont également accompagnée. La mère dans l’histoire a aussi un aspect Requiem for a dream quand elle est avec sa robe rouge et écoute la télé. Et puis, il y a bien sûr les peintures de Jérôme Bosch, pour l’accumulation, et celles de Nicolas de Staël, pour la sérénité. J’avais toutes ces images là en écrivant et aussi des musiques. 

J’ai écouté en boucle «  Mon enfance  » de Barbara que je trouve absolument sublime. Elle dit  : «  Parmi les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires  ». Mais j’ai aussi écouté Serge Reggiani, Michel Polnareff, Ferret. C’était assez hétéroclite. Quand j’écris, je suis dans le silence total. La musique est un prélude à l’écriture. Elle fait naître la mélancolie et l’espoir.

Lucien collectionne aussi les «  bouteilles à la mer  ». N’est-ce pas une merveilleuse métaphore pour parler de la tâche de l’écrivain et d’un livre que l’on publie  ?

C’est exactement ça  ! On envoie un livre à un éditeur comme on envoie une bouteille à la mer. La rentrée littéraire est un tsunami dans lequel on publie un livre sans savoir si celui-ci sera lu ou pas. Dans le livre, Lulu reçoit des bouteilles et crée une amitié avec Ferry, un collectionneur de bouteilles à la mer. Quand Ferry décède, Lulu rassemble toutes ses bouteilles pour créer une phialethèque, une bibliothèque de bouteilles. Un livre, comme une bouteille à la mer, demande du temps pour être ouvert et découvert. 

Lulu de Léna Paul-Le Garrec, Editions Buchet-Chastel, 12,99euros.

Auteur·rice

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