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Rencontre avec Denis Côté :« Je n’aime pas beaucoup dire qu’un homme est féministe »

Denis Côté
© Lou Scamble

Comment aborder la sexualité des femmes au cinéma quand on est un homme hétérosexuel ? Pour la sortie du nouveau long-métrage de Denis Côté, Un été comme ça, nous avons échangé autour de ces interrogations avec le cinéaste québécois. Réception du film, regard masculin, sexualité, domination des réalisateurs, bienveillance… Rencontre (ou analyse).

Un été comme ça, serait né d’une discussion sur la pudeur dans le cinéma québécois… c’est ce qui a été réellement le point de départ du film ?

Nous étions dans un bar avec des amis et on s’est posé la question : êtes-vous capable de nommer des films québécois qui abordent ces sujets-là frontalement ? Ou qui traite de la nudité de manière très décomplexée. Il y a Le Déclin de l’empire américain de Denys Arcan où ça parlait relativement cru, mais le film date de 1986. Depuis, on a pu nommer environ cinq films. Et on s’est demandé : les Québécois, sont-ils prudes ? Est-ce que si je faisais un film sur la sexualité, les institutions refuseraient de me financer ? Est-ce qu’on est censuré au Québec ?

Ensuite, je suis tombé sur un bouquin fascinant qui aborde le mot nymphomane à travers les âges. C’est-à-dire, avant Freud, après Freud et jusqu’en 2022. Un livre écrit par une historienne new-yorkaise, et qui n’est ni militant ni rageur. C’est une analyse du mot où elle explique que la nymphomanie a toujours été un synonyme de misogynie. Utiliser ce mot pour parler du désir des femmes n’a aucun sens, c’est un non-mot. Et historiquement, les femmes qui consultent des médecins, ce sont toujours des hommes. Ils parlent de leurs désirs et cherchent une solution, qu’elle soit physique ou mentale. Ils vont trouver un traitement presque toujours farfelu. J’y apprenais des choses en tant qu’homme. Je n’étais pas encore certain du film que je voulais faire. Elle étend son analyse à aujourd’hui et parle de la culture du hip-hop, des vidéo-clips dans les années 1990, de l’accessibilité de la pornographie et du fait que l’on continue d’entretenir une image de la femme hyper sexualisée et que les réflexes misogynes se perpétuent à cause de ces choses-là. Le livre ne m’agressait pas et ne me mettait pas dans une posture où moi, qui suis tant l’allié des femmes, je me devais de faire un film féministe. 

Apparait alors la question : comment on s’empare de la sexualité féminine en tant que cinéaste homme hétérosexuel en sachant que vous allez être attendu au tournant à la réception du film ? 

Je viens du monde anglo-saxon où c’est beaucoup plus tendu que le monde francophone. J’étais chez moi, j’avais le livre et j’avais envie d’écrire mon film avec des personnages féminins et là, je me dis : ok, homme, hétéro, middle-age, privilégié : est-ce que je le fais ? Est-ce que j’ai le droit ? Qui va me dire que je n’ai pas le droit ? Comment je le fais ? Je ne veux pas faire un film pour provoquer. Je me suis alors dit : je vais faire un exercice bienveillant, respectueux, qui va essayer de garder beaucoup d’ambiguïté sur le résultat final. Je vais jeter tous mes collaborateurs masculins habituels et on va voir où je vais aller. C’était intéressant. J’ai appelé une femme, Rachel Graton comme conseillère, qui a écrit sur les agressions sexuelles. Et elle a commencé par me dire des phrases comme « Denis cette scène est écrite par un homme, je t’explique pourquoi ». Et je me suis entouré de femmes sexologues, j’ai parlé avec mes actrices pour faire un film autour de la nudité. Je voulais les impliquer. Elles me faisaient des retours sur les scènes et on changeait. 

J’ai aussi viré mon monteur homme après dix films et j’ai appelé une monteuse française, Dounia Sichov. J’avais l’impression de me présenter sur un terrain miné, mais bien épaulé. Mais après si on veut m’attaquer, il y a des portes. Pour l’instant, je ne veux pas faire de généralités, mais je vois que le film passe bien avec les femmes, mais moins bien avec les hommes hétéros et quand j’essaie de gratter pourquoi…

« J’ai l’impression que ce n’est pas le film qui m’intéresse, mais comment les gens réagissent au film.  »

Denis Côté

Parce qu’ils pensent prendre le parti des femmes…

Oui, ils pensent que le film va être détesté par les femmes et ils veulent se montrer alliés. Ils attendent que les femmes parlent et ils sont certains que je vais me faire réduire en poussière par elles et ça n’arrive pas. Ceci dit, il y a forcément certaines féministes qui vont détruire le film, c’est possible, et j’écouterai les arguments. 

Le film n’est ni noir ni blanc, il n’y a pas de message à la fin. Et quand je me présente, je ne ressemble pas à mon film, je suis un grand mec alpha hétéro. J’ai invité des femmes à ma salle de montage, elles aimaient, mais elles n’osaient pas tout de suite me le dire. J’ai l’impression que ce n’est pas le film qui m’intéresse, mais comment les gens réagissent au film. 

Vous avez donc toujours eu en tête la réception du public pendant toute la durée de conception du film ?

Oui, il y a un côté joueur : comment je vais présenter la chose au public sans les choquer ? Car il n’y a pas de scènes choquantes. Il y a 20 ans, on faisait une scène porno dans un film mainstream que ce soit Catherine Breillat ou Gaspar Noé. Je n’avais pas ce désir-là. Ce que j’aime bien, c’est que le film commence sur un mode : des femmes malades qu’il faut traiter, des folles du cul, une thérapie… Et il finit par se retourner : ces filles-là n’ont pas besoin d’un traitement. Les thérapeutes sont aussi tordues qu’elles si on doit les considérer comme tordues. Je trouve qu’il y a quelque chose de « sex positive » qui dit que nous sommes tous beaux dans nos problèmes sexuels ou de la vie. On a tous nos cheminements, on a tous à être accompagnés dans la bienveillance. D’ailleurs, les sexologues m’ont dit « ton film, c’est presque une célébration des sexualités, fais attention n’utilise peut-être pas ce mot-là, mais on est pas loin de ça ». 

C’est comme ça qu’est née l’idée de les rassembler dans un lieu et un temps donné ? Pour créer une étude naturelle ? 

Les sexologues me disaient : « Ça n’existe pas des études comme ça, mais on en rêve. ». Pour elles, trois femmes pendant vingt-six jours dans une maison avec un homme, c’est non. Mais ce n’est pas loin des groupes anonymes. Il y a certaines cliniques pour des hommes addicts à la pornographie, mais une maison comme ça, c’est une fiction. C’est farfelu, c’est un film. Il y a cette scène où une de filles allait sur le terrain de foot et se fait tous les mecs, pour les sexologues si on vivait dans une société où ce serait permis, une femme en rêverait, «  Imagine si j’avais le droit ». Elles-mêmes détruisaient tout l’aspect moral qu’on peut appliquer sur le film.

©  Lou Scamble / Shellac

En quelque sorte c’est l’idée d’enlever le regard des hommes sur la sexualité des femmes non ? 

Les hommes ont toujours contrôlé le désir des femmes : la médecine, la société, les cadres imposés par des hommes… Ça évolue bien sûr. Dans les années 50, ils ont commencé à faire des statistiques au lieu de faire du traitement direct. Le film, c’est le même principe, on vous met dans un cadre, on va vous traiter. Mais moi, je vais éclater le cadre. Ces femmes-là sont un peu consentantes : « Qu’est-ce qu’on fait ici ? » « Est-ce que je suis vraiment malade ? » « Tu veux que je te parle de sexe ? Je vais parler de sexe ». Et le film se termine par une non-conclusion. On retourne à la maison avec nos sexualités. Ça va bien, il n’y a pas de problèmes. 

C’est ce qui est intéressant justement dans la narration, ce sont des scènes de vies qui s’enchaînent par l’observation à rebours d’une narration classique d’évolution des personnages… 

Ça flotte, ça pourrait être un documentaire. J’avais imaginé un scénario complètement horizontal. J’avais des règles : pas de cris, pas de jurons, pas de crises, pas de désir de suicide ou de se sauver. Elles sont toutes consentantes dans une belle maison où on mange bien. Mais on va mettre un personnage masculin et le public va projeter des choses sur lui tout le film et on va attendre qu’il fasse une gaffe. Ça n’arrivera pas, car il va seulement être dans une position de : « Qu’est-ce que j’ai à faire dans ce monde de femmes ?  »  La présence de cet homme est joueuse avec le public. Le film commence et on se dit « ça va chier » et il ne se passe rien et c’est comme ça, il n’y a pas de pivot, il n’y a pas de transformation.  Et j’ai choisi un acteur charismatique avec une belle voix. 

Mais il y a aussi l’idée de se laisser porter par l’été qui est déjà dans le titre…

Le film dure 2 h 17 et s’appelle Un été comme ça, c’est très rohmerien comme titre, donc oui le film n’est pas solide, il est liquéfié. Soit elles vont se souvenir de cet été, soit ce ne sera pas important et on verra comment cet été s’installe dans leurs vies. Mais c’est assez rare au cinéma aujourd’hui, et c’est ce que j’aime à la réception, les spectateurs ne savent pas s’ils ont aimé, mais y pensent encore une semaine après. Sur le moment, je ne reçois pas beaucoup d’amour. Pendant les Q&A, on me regarde en se disant : « C’est qui ce mec-là ? Pourquoi il a fait ça ? »

C’est un film de dialogues, les personnages parlent beaucoup et le sujet s’inscrit plus dans les échanges que par les corps finalement…

Oui, d’abord, parce qu’il y avait le désir de ne rien jouer de trop explicite. Le côté cru de la parole, ça peut être très beau comme dans La Maman et la putain. Et ensuite, en vieillissant, j’apprends à aimer les dialogues. Quand on est jeune, on se méfie des dialogues, on pense que tout doit passer par les silences. Et jusqu’à 35 ans, on a ni l’expérience, ni le bagage de vie pour écrire. On voit que ce film-là, c’est un peu l’apogée du verbeux pour moi, mais c’est aussi un film de malade. J’ai une maladie chronique que je traîne depuis seize ans. J’ai une insuffisance rénale et je vais vers une transplantation. Donc je suis une personne de plus en plus fatiguée et lente et mes films commencent à ressembler à des films de malades. Hygiène sociale, c’était vingt plans fixes dans la forêt. On sent que c’est quelqu’un de plutôt assis qui fait des films. Et donc je pense à ma condition physique, par le huis clos, une belle maison, la parole, c’est lent, ça ne crie pas. C’est assez étrange. Quand je vois les films des autres avec 53 jours de tournage et de l’action, je ne pourrais pas tourner comme ça. 

On peut donc y voir comme un tournant dans votre filmographie ?

Ça commence à s’endormir, comme moi, je commence à arriver au bout de ma maladie. Et le paradoxe, c’est que j’ai fait 14 films en 16 ans avec une maladie chronique. Je parle vite, j’ai l’air vivant, mais le film ressemble à quelqu’un de fatigué et malade. C’est devenu verbeux par la force des choses. Et puis encore une fois, je n’avais pas envie de complètement déshabiller les actrices, je ne sais pas si ça a un lien finalement avec cette fameuse pudeur.

© Shellac

Et même quand la nudité est montrée, elle n’est pas tant sexualisée…

On pense à la maladie mentale plus qu’au corps. La majorité des scènes sont plutôt désérotisées. Et en tournant, j’essayais de voir comment je me sentais avec la nudité. Avec ce film-là, j’ai pensé à tous les vieux cinéastes, qui ont tourné tant de scènes érotiques. Et je me disais, je suis en train de le faire, mais dans quel état d’esprit je suis par rapport à eux. Je fais un film avec des actrices et de la nudité, mais quand j’ai fini qu’est ce que j’ai dans ma vie personnelle ? Je suis à trois clics d’un porno. Je suis à un coup de téléphone ou de la maison pour avoir du sexe. Donc personnellement ma vie sexuelle, je n’ai pas à la vivre dans mon travail par procuration. Mais ces vieux réalisateurs, venus d’une époque où trouver une revue porno ça prenait trois semaines ou à la maison il ne se passait plus rien, ils utilisaient ce pouvoir de cinéaste. Je me disais : je ne fais pas un film pour draguer mes actrices alors que ça a été maintes fois fait dans l’histoire. C’est sûrement l’époque aussi. Quand j’entends des histoires de réalisateurs comme Brisseau, j’essaie juste de m’imaginer dans la position de ces messieurs-là, comment ils faisaient sur un plateau…

C’est la domination patriarcale installée par le statut du réalisateur dans le cadre d’un plateau de cinéma…

Oui, et je le vois parce que je vieillis. Et je l’ai découvert en faisant un film il y a cinq ans où sur mon plateau, j’étais le plus vieux de dix ans. Et je voyais que dès que je soufflais, tout le monde était effrayé. Quand je me levais, toute l’équipe avait peur. Imagine quand tu rajoutes de la sexualité et de la nudité. Un été comme ça, je l’ai vraiment ressenti comme un film d’apprentissage en tant qu’homme. Je n’aime pas beaucoup dire qu’un homme est féministe. Je soutiens, je suis un allié de la cause, mais je ne peux pas faire d’entrevues et dire, je suis féministe. Les sexologues m’ont dit, « tu as un fort côté féminin comme certaines femmes peuvent avoir un côté macho ». Mais ça n’a rien à voir avec le féminisme. Je reste un mec hétéro. J’aime parler de ce film, car je peux me défendre.

Quand on s’extraie de ces problématiques, ce qui est frappant finalement c’est le sentiment de solitude de tous les personnages du film…

Il faut que l’on puisse voir cette solitude-là en elle-même et non pas comme un jugement. Il ne faut pas se dire : les personnages sont prisonniers de leur sexualité et sont seuls. Mais on est tous seuls dans notre sexualité. Elles ont vécu des traumas, mais elles prennent le temps d’expliquer. Un des personnages a été victime d’agression, elle le raconte, mais est-ce qu’elle traîne encore son trauma ? J’avais lu sur Internet une fois, « C’est absolument dégueulasse d’associer quelqu’un qui a été victime d’abus sexuel et qui aime faire du bondage ensuite. ». Cette personne-là a été choquée par cet arc narratif. Mais la sexologue me disait : « On voit ça tous les jours, les femmes victimes jeunes s’installent dans une dynamique de détestation du corps et la sexualité passe par la douleur ». On peut aussi magnifier cette violence-là et le bondage est une activité esthétique. Pour le Shibari, il y a une part d’artistique et l’actrice disait que c’est une douleur intellectualisée et quand c’est terminé, il y a la fierté de la performance. Le bondage ce n’est pas être victime et il y a l’« after-care ». Le mec qui fait la séance a accepté uniquement à la condition de cette scène dans le film.

Larissa, aime beaucoup la scène finale, quand elles sautent dans le lac. Et elle dit à propos du film, nous vivons dans une société pornographique, nous sommes des être pornographiques, nous étalons nos vies sur les réseaux sociaux et plus les gens nous connaissent de cette manière, plus on est heureux. Le film, c’est un peu ça. Elles disent : vous avez l’impression de nous connaître, de rentrer à l’intérieur de nous. La scène finale, je vois ça comme des sirènes qui, après nous avoir séduits, disparaissent. Elle, n’utilise pas ce mot, mais elle dit : « À la fin, on retourne dans notre anonymat de femmes. On retourne d’où l’on vient. Vous ne connaîtrez jamais le fait d’être femme. » Et même moi, je n’ai pas découvert les femmes en faisant ce film-là et je n’ai pas fait un film sur les femmes, mais avec elles. 

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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