LITTÉRATURE

« Maison Atlas » – Une autre histoire de l’Algérie

Maison Atlas
© Le bruit du monde

Publiée dans la toute fraîche maison d’édition Le bruit du monde, la professeure de littérature spécialiste de Camus Alice Kaplan s’essaie au roman avec Maison Atlas, une fresque imparfaite mais prometteuse, sur une famille au temps de la guerre civile en Algérie.

C’est une histoire en plusieurs étapes, qui se constitue, pièce par pièce, comme un puzzle. Au commencement, il y a Emily, américaine originaire du Minnesota de passage à Bordeaux, et jeune femme en quête d’absolu. Sur les bancs de la faculté, elle rencontre Daniel. Leur rencontre est un déclic.

Un peu dandy sur les bords, le jeune homme pousse Emily à intervertir les rôles. À elle les cheveux à la garçonne, à lui les tenues coquettes et les tissus raffinés chinés dans les friperies. Contrairement à elle pour qui l’ascendance juive a peu d’importance (ses amies la voient même comme une « mauvaise juive »), le garçon semble hanté par son arbre généalogique. C’est par ce biais qu’Emily entre dans le foisonnant univers de la famille Atlas.

Inspiré par la dernière famille juive algéroise pour l’écriture de ce roman, Alice Kaplan retrace dans Maison Atlas, avec une minutie quasi documentaire, les évènements politiques et personnels qui ont jonché l’histoire familiale de Daniel, et de ses ancêtres avant lui. Tout y est : le magasin familial en 1920, la sous-citoyenneté que les colons français « accordaient » aux Algériens – en réalité, ils n’avaient aucun droits civiques -, les attentats, la guerre qui s’annonce et la volonté d’indépendance. Dans tout ce tumulte, s’accumule à la fois la bonne volonté, celle du grand-père, Henri, élu représentant du peuple algérien avant d’être floué par les Français.

Fresque algérienne

« Regarde ce que la France a fait de nous  » souffle Daniel, quelques soixante-dix ans plus tard, à Emily, en montrant une photo de sa famille. « (…) Un décret a fait de nous des français, du jour au lendemain. Voilà comment mon grand-père est devenu un homme politique français ». Loin des récits désincarnés des livres d’histoire, Alice Kaplan donne un visage aux crimes français en Algérie, et pose un regard sur la colonisation. Raconte l’arbitraire. Après avoir obtenu la nationalité française, les droits des Algériens leur seront ôtés par les Français de la même façon qu’ils les ont obtenu. Soudainement. Sans raison.

« Henri dit souvent à son fils, puis à son petit-fils, qu’il y a une bonne France et une mauvaise France. La bonne France, c’est de Gaulle, la Résistance, le décret Crémieux, la Libération. La mauvaise France c’est Vichy et les antisémites français en Algérie. (…) Au cours des années 1950, Henri commence à estimer que le contrôle de l’Algérie par les Français n’est pas moins légitime que sous Vichy. Il n’y a plus de bonne ou de mauvaise France, il n’y a plus que la France. »

Alice Kaplan, Maison Atlas

À travers le parcours iconoclaste de cette famille qui se fissure, mais refuse de quitter sa terre natale, Alice Kaplan parvient à mettre en boite une petite histoire de l’Algérie. L’exercice de la fresque, difficile, contribue à densifier un texte dont les personnages ne s’affirment parfois pas assez. On passe de l’un à l’autre, de Daniel à Henri, du récit quasi historique à celui de l’intime, dans un flou qui perd parfois son lecteur. Et pourtant, lorsqu’Alice Kaplan arrive au bout de son tableau et fait le récit de son dernier personnage – la fille d’Emily -, c’est toute la destinée des Atlas qui se reconstitue, comme une impressionnante mosaïque.

Maison Atlas, d’Alice Kaplan, éditions Le Bruit du monde, 21 euros.

Auteur·rice

Journaliste

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