CINÉMALITTÉRATURE

« La Fée-cinéma » – Qui suis-je ?

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Fille zélée, fine observatrice et artiste de talent, Alice Guy est la première réalisatrice de l’histoire du cinéma. Dans son autobiographie, elle raconte son enfance, ses gammes dans le monde professionnel, les péripéties d’une vie et son amour pour le cinéma. 

Publiée par Gallimard, l’autobiographie d’Alice Guy est préfacée par trois voix importantes  : celles de Céline Sciamma, Nathalie Masduraud et Valérie Urrea. Cet ouvrage est l’occasion de découvrir la vie de celle qui fut réalisatrice, scénariste et directrice de studio de cinéma. Elle ouvre son ouvrage sur cette fabuleuse fable de l’origine du cinéma :

Il me semble que le premier enfant qui eut l’idée de placer ses petites mains devant une source lumineuse en agitant les doigts pour voir leur ombre démesurément grandie danser sur les parois d’une grotte ou sur un mur inventa le cinématographe. Mais l’opinion la plus courante est que le cinéma est fils de la lanterne magique, de la photographie et de l’électricité.

La Fée-cinéma, Alice Guy

Une fille du ciné-monde

Alice Guy est une fille monde et une fille cinéma. Sa vie durant, elle voyage et déménage de pays en villes. Alors que sa famille a émigré au Chili, sa mère décide de revenir en France pour accoucher de sa fille en 1873. Elle repart ensuite au Chili et confie Alice à sa grand-mère à Genève. Trois ans plus tard, sa mère la ramène à Valparaiso, où l’auteure raconte avoir découvert un nouveau monde. Mais deux plus tard, elle revient en France, où elle vit d’abord avec ses sœurs puis seule avec sa mère. En 1895, elle est embauchée comme sténodactylographe au Comptoir Général de Photographie, dirigé par un certain Félix-Max Richard. Elle découvre tout de cet art dont elle ne connaît rien. Elle observe, apprend, découvre. 

Madame a des envies, Alice Guy (1907) © Gaumont

Son ouvrage fait le récit de ses déménagements successifs, des rencontres marquantes de sa vie et des avancées progressives du cinématographe. Elle retrace aussi une généalogie du septième art en passant en revue les divers mécanismes pré-cinématographiques : de l’invention du phénakistiscope de Joseph Plateau, système ludique donnant l’illusion d’une figure en mouvement, à la photographie de Niepce et Daguerre, en passant par l’invention de la pellicule de gélatine et des recherches sur la chronophotographie, captation d’une séquence d’images dans un temps restreint. Elle qualifie ces appareils de « chronographes », c’est-à-dire de mécanismes qui « photographiaient des séries d’images, mais n’en permettaient pas la projection ». Le cinématographe naît avec les frères Lumière. Elle raconte son expérience de spectatrice pour cette première projection historique :

A notre arrivée, un drap blanc était tendu contre un des murs de la salle ; à l’autre extrémité, un des frères Lumière manipulait un appareil ressemblant à une lanterne magique. L’obscurité se fit et nous vîmes apparaître, sur cet écran de fortune, l’usine Lumière. (…) Puis ce furent les films devenus classiques du train arrivant en gare, de l’arroseur arrosé. Nous venions tous simplement d’assister à la naissance du cinéma. 

La Fée-cinéma, Alice Guy

Plus tard, Louis Gaumont rachète le Comptoir Général de Photographie, donne son nom à la société et prend Alice Guy comme secrétaire attitrée. Passionnée, Alice Guy est au centre d’un monde qui se construit et de ceux qui le font. Elle désire plus que tout pratiquer elle-même cet art. Cela lui est concédé : elle peut réaliser des films, si cela est fait en-dehors de ses heures de travail. 

La Fée aux choux, Alice Guy (1896) © Gaumont

Elle réalise son premier film La Fée aux choux (1896), qui sera le début d’une centaine d’autres films réalisés comme Vie du ChristMadame a des envies, Une femme collante.  En 1907, elle se marie à Herbert Blaché, cadreur pour la société Gaumont. Ils déménagent aux États-Unis où ce dernier est chargé de promouvoir le chronophone. Alice Guy continue son ascension dans le monde cinéma et fonde en 1910 son studio, le Solax Film, dans le New Jersey. Pourtant, l’histoire tourne mal. Hollywood devient la nouvelle plaque tournante du cinéma. Son mari, Herbert Blaché, qui gère très mal les comptes, fait couler son studio.  Alice Guy nous livre alors le récit d’une lente dégringolade : perte d’argent, divorce, retour en France et cessation de sa pratique de réalisatrice. Alice Guy tombe tout simplement, comme de nombreuses femmes avant et après elle, dans la fosse aux oubliettes de l’Histoire. 

Le syndrome Alice Guy

Son autobiographie raconte les joies des tournages, des confections des décors, des accessoires et du travail avec les actrices et acteurs. Elle a l’art du récit des anecdotes et la malice des mots. Son écriture est simple et poétique. Les faits biographiques concrets laissent parfois place à des descriptions lyriques et magiques quand elle arpente les nombreux paysages qu’elle a connus. Mais son histoire est aussi symbolique de toutes les vies de femmes qui ont été mises sous silence.

Pourtant, dès le début, elle se définit comme « doyenne des femmes metteurs en scène », consciente de l’influence qu’elle représentait déjà dans l’art cinématographique. Elle travaille beaucoup et son caractère bien trempé lui permet d’obtenir son premier poste et d’avancer dans un milieu machiste. Dans son film Les résultats du féminisme (1906), Alice Guy met à l’image une histoire où les personnages voient leurs rôles sociaux genrés permutés. « Le cinéma de fiction a immédiatement produit des images pour les luttes » explique Céline Sciamma dans sa préface, puisque dès sa naissance, le cinéma a tordu le cou aux stéréotypes. 

Ainsi, Alice Guy raconte la censure qui s’est abattue sur son film,The Lure, jugé trop scabreux, l’anonymisation de certains de ses films, l’attribution de certaines de ses créations à ses pairs ou encore la disparition de ses films des archives. « Il faut dans ce métier savoir encaisser ». Puis, elle a été effacée de l’histoire du cinéma, pendant bien trop longtemps, elle qui contribua à faire naître cet art. Nathalie Masduraud et Valérie Urrea proposent d’inventer le syndrome Alice Guy, qui « devrait s’appliquer à toute femme effacée de sa propre histoire ».

La Fée cinéma – autobiographie d’une pionnière, Alice Guy, Editions Gallimard, 12,50 euros.

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