ART

FESTIVAL D’AVIGNON –  « Le sacrifice » sacré de Dada Masilo

Christophe Raynaud de Lage

Après deux reports dus au covid, la chorégraphe sud-africaine Dada Masilo présente enfin à Avignon sa création tirée du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. Le résultat, magnifique, valait la peine d’attendre. 

Dada Masilo s’est fait une spécialité de retravailler les grandes oeuvres du répertoire classique. Le Lac des cygnes, Carmen, Roméo et Juliette. La chorégraphe sud-africaine née en 1985 à Soweto revient cette fois-ci avec Le Sacrifice, un ballet tiré du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky.

Nombreux sont les chorégraphe qui ont souhaité donner «  leur  » version de cette oeuvre classique. Vaslav Nijinski évidemment dès 1913 mais aussi, et peut-être surtout, Pina Bausch en 1975. Sauf exception, les versions plus récentes ont souvent du mal à s’émanciper de cet héritage. Dans un genre «  minimaliste et sans prétention  », on peut toutefois citer la version de Daniel Linehan (2015). Dada Masilo opte avec succès pour une approche plus grandiose qui sied parfaitement à son style. 

En majesté 

Comme beaucoup,  Dada Masilo est fascinée par l’oeuvre du compositeur russe : sa discordance, son ancrage dans le rite. Paradoxalement, c’est via cette oeuvre que la chorégraphe réussit pour la première fois à explorer son propre héritage botswanais. Après être passée par le flamenco et le classique, elle est allée puiser dans la danse traditionnelle du Botswana, le tswana. En ressort une chorégraphie très ancrée et rapide, avec beaucoup de passages au sol. Peu de portés (réservés à la scène du sacrifice) ou de sauts. Et pourtant, que d’expressivité et d’émotions tout au long du spectacle. 

Si Dada Masilo  se donne le premier rôle (celui de l’élue sacrifiée) elle n’oublie pas le groupe, loin de la. Au contraire, beaucoup de générosité se dégage de son travail et elle sait placer en majesté les neufs danseurs qui l’accompagne. 

© John Hogg

Stravinsky revisité 

Pour la première fois, la créatrice a fait le choix d’un accompagnement musical live. Si ce sont les discordances de la partition de Stravinsky qui l’ont au départ intéressée, on en retrouve assez peu sur scène. En effet, toute l’oeuvre a été retravaillée par trois musiciens et une chanteuse présents sur scène. Au final, on obtient une version lounge et jazz de Stravinsky, enrichie de sonorité sud-africaines et botswanaises. Et si cela peut désarçonner les puristes, c’est pourtant une vraie réussite qui apporte une intense richesse au spectacle et permet à Dada Masilo de proposer une version profondément originale et personnelle de cette oeuvre. 

Émotions

La vraie réussite du spectacle réside dans la multiple des émotions qu’il procure. Chose étrange dans un Sacre, on parvient même à rigoler. A plusieurs reprises, les danseurs parlent avec les musiciens, leur demandant de ralentir ou d’accélérer le rythme. Plus qu’un échange factice avec la salle, ces interactions consacrent vraiment le caractère «  vivant  » de ce spectacle. Il y a une  vraie bonne humeur globale qui se dégage de la première partie du spectacle et qui tranche avec l’interprétation habituelle de cette oeuvre. 

Dada Masilo sait également émouvoir. Les dernières trente minutes du spectacle à partir du passage du sacrifice sont particulièrement intenses de ce point de vue. Le rythme de la chorégraphie se ralenti et une plus grande place est faite au chant d’Ann Masina. La chanteuse lyrique livre une performance impressionnante qui conclue le spectacle dans une véritable apothéose.  

Présenté au Festival d’Avignon en même temps que t u m u l u s de François Chaignaud et Geoffroy Jourdain, Le Sacrifice de Masilo explore avec beaucoup plus d’intelligence et d’intensité les questions du rite et de la communauté. A bon entendeur. 

Le sacrifice de Dada Masilo. Au Festival d’Avignon (Cour du Lycée Saint Joseph) jusqu’au 25 juillet 2022 puis en tournée. A La Villette à Paris du 7 au 10 décembre 2022. Durée : 1h20. Informations et réservations : ici 

Auteur·rice

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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