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FESTIVAL D’AVIGNON – « Le Moine noir », intense mais pesant

© Krafft Angerer

Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov ouvre le Festival d’Avignon 2022 avec Le Moine noir de Tchekhov, une pièce montée à la demande du Théâtre Thalia d’Hambourg. L’ensemble de deux heures quarante est toutefois un peu indigeste.

Scène de la cour d’honneur du Palais des papes, 22h. Le mistral souffle depuis une semaine. Le décor, trois petites serres aux parois de plastique est éprouvé. La veille, un violent feu de garrigue a fait tomber des cendres dans le centre ville d’Avignon. À quelques milliers de kilomètres, une nouvelle attaque de la Russie, pays d’origine de Kirill Serebrennikov, a fait plusieurs dizaines de victimes civiles ukrainiennes. L’ambiance fin du monde qui règne semble particulièrement propice à passer la soirée en compagnie de Tchekhov. 

Tchekhov retrouvé 

Le Moine noir est une courte nouvelle d’Anton Tchekhov assez méconnue à l’étranger mais relativement populaire en Russie. Serebrennikov confie qu’il compte à l’avenir remonter Tchekhov mais que, pour sa première fois, il y avait quelque chose de plaisant à faire découvrir aux publics d’Hambourg (où la pièce a été créée) et d’Avignon un texte presque oublié. 

On y trouve toutes les constantes du théâtre tchekhovien : un domaine à la campagne, un petit vieux passionné par ses cultures et l’art de la bouture, des estivants bruyants. On a aussi un écrit maudit venu de la ville et une jeune femme vouée à faire un mauvais mariage. La recette est connue mais une dimension pseudo fantastique vient la relever.

Le personnage principal est Andrei, un écrivain qui vient se mettre au vert dans le domaine dans lequel il a grandi. Il y retrouve Pessotski, un vieil homme qui l’a en partie élevé et le considère comme un génie et sa fille Tania.  Le bon air de la campagne lui fait fort effet, jusqu’à lui provoquer des hallucinations. Il commence à voir et parler avec un Moine noir, figure centrale d’une histoire qu’il raconte au début de son séjour à la campagne. Une fois de retour en ville et marié avec Tania, l’état d’Andrei se dégrade au point que ses proches finissent par le considérer comme fou.

© Christophe Raynaud de Lage

La méthode Serebrennikov

Si depuis quelques mois Kirill Serebrennikov réside à Berlin, il a passé les dernières années assigné à résidence en Russie sur décision de justice. Cela ne l’a pourtant pas empêché de créer et même d’être assez prolifique. Ainsi, à Cannes on a pu découvrir successivement Leto (2018), La fièvre de Petrov (2021) et La femme de Tchaïkovski (2022).  À Avignon, sa dernière création, Outside, datait de 2019. On connait donc bien la « méthode Serebrennikov ». 

Sur le fond, des thèmes récurrents se dégagent. La question de la passion, de la folie et la figure de l’artiste torturé. Sur la forme, un plaisir à croiser les récits et les formats et à faire preuve d’une grande inventivité. Tous ces éléments se retrouvent dans ce Moine noir, parfois avec succès.

Ainsi, le travail sur les projections dans des cercles de bois fonctionne très bien. De même, les changements de point de vue à chaque acte permettent de saisir toutes les subtilités du récit et remettent habilement en perspective les avis que l’on peut avoir. La folie d’Andrei n’est-elle pas la source de son talent ? Faut-il l’interner ? Talia a-t-elle vraiment été malheureuse ? Bref, rien n’est clair ni évident car la « vraie » vie ne l’est pas. 

Inégal

Malheureusement, dans ce Moine noir la recette Serebrennikov met un certain temps à fonctionner. Il faut attendre le (très réussi) troisième acte, après plus d’une heure quarante de représentation sans rythme  pour que le spectacle démarre vraiment. Mais à ce stade, une bonne partie du public est probablement déjà perdue. Et le soufflet retombe très vite durant la quatrième et dernière partie.

Dans cet ultime acte, c’est surtout le niveau des interprètes des passages dansés qui interpelle. Les aspirations chorégraphiques font évidemment penser au style d’Akram Khan, le talent et la qualité d’exécution en moins. Ainsi, dans son ensemble, le spectacle apparaît comme boursoufflé et trop inégal pour vraiment convaincre. La nouvelle d’origine fait une vingtaine de pages alors que Serebrennikov en tire un spectacle de deux heures quarante. Sur ce coup, le « chef » a peut-être eu les yeux plus gros que le ventre. 

Le Moine noir mis en scène par Kirill Serebrennikov. Spectacle de 2h40 en allemand, russe et anglais surtitré en français. Du 16 au 19 mars 2023 au Théâtre du Châtelet à Paris. Informations et réservations : ici

Auteur·rice

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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