ART

« Eugène Leroy » – Dissoudre la figure

Eugène Leroy, La belle blanche © Jörg von Bruchhausen

Flirtant avec les limites de la représentation, Eugène Leroy a dédié sa vie à la peinture. Cette exposition rétrospective, au Musée d’Art Moderne de Paris, propose de découvrir la particularité d’un artiste qui a avancé comme un funambule sur le fil ténu entre figuration et abstraction, sans jamais chuter d’un côté ou de l’autre. 

Peintre et professeur de français, latin et grec, Eugène Leroy est né à Tourcoing en 1910. Il commence à peindre avec une boîte de peinture qui appartenait à son père, décédé alors qu’il n’avait qu’un an. A 15 ans, il découvre l’œuvre de Rembrandt. En 1928, il rencontre Valentine Thirant, qu’il épousera en 1933 et avec qui il aura deux enfants. Ils s’installent en 1935 à Roubaix, où l’artiste peint nombre de ses toiles. Puis, ils déménagent à Wasquehal. Son épouse décède, mais Eugène Leroy restera dans cette maison jusqu’à la fin de sa vie, aux côtés notamment de sa seconde compagne Marina Bourdoncle.

Eugène Leroy, Valentine, vers 1940, huile sur papier © Marie Viguier

Qui est Eugène Leroy  ?

Celui qui a peint nombre d’autoportraits ne peut être réduit à une liste de dates et d’évènements. Il faut prendre le temps d’observer sa manière de se peindre : une oreille rouge comme ensanglantée, sa face bipartite entre une part obscure et une autre plus claire et une tête, comme une patate  ; dans un fond noir. Sur le dessus de la tête, une tache tel un oiseau, est-ce un corbeau  ? Qui sait  ?

Eugène Leroy, Autoportrait, vers 1958, huile sur bois, 73 x 58 cm © Alain Leprince
Eugène Leroy, Petit nu profond, 1997, huile sur toile, 100 x 81cm © Lothar Schnepf

Sa vie est consacrée à la peinture. Ce bon vivant travaille quotidiennement dans son atelier, au dernier étage d’une maison éclairée du nord au sud. C’est à cet endroit, entre deux sources lumineuses, qu’il cherche à faire naître ses œuvres. Il ne se consacre jamais à une unique toile, il en peint toujours plusieurs en même temps. On peut le voir au travail dans le très beau documentaire d’Alain Fleischer, Eugène Leroy, La voie royale de la peinture (2010), visible à la fin de l’exposition.

L’artiste passe d’une toile à une autre, retouchant, attaquant la peinture d’un coup de couleur ici ou là. Ses toiles restent longtemps dans son atelier. Il reprend, retouche, ajoute des couches, ajuste un détail, laisse reposer, y revient, peint et repeint encore. La couche s’épaissit et s’empâte sur plusieurs centimètres d’épaisseur. Elle prend du relief et s’émancipe en prenant cette troisième dimension habituellement réservée à la sculpture. Eugène Leroy peint le temps. Il peint la sédimentation de ses reprises successives. Le temps passé à peindre. 

Où est passé le sujet du tableau  ?

La pratique d’Eugène Leroy traverse les genres de la peinture traditionnelle et de l’histoire de l’art. Il réalise des portraits de ses proches, reprend des œuvres de grands maîtres, travaille les marines, les nus ou encore des scènes bibliques comme la nativité ou la crucifixion. 

Eugène Leroy, Dorade, 1996, huile sur toile, 38 x 46 cm © Aurélien Mole

Cependant, les tableaux d’Eugène Leroy diluent ces sujets qui ne prennent jamais la voie d’une représentation réaliste et figurative. Les scènes se brouillent sans que l’on sache si elles sont en train d’apparaître ou de disparaître. Une violence se dégage des toiles. L’image présente une lutte entre dissolution et visibilité. Leur lecture n’est pas aisée. Il faut rester devant les toiles pour observer les motifs se faire, se défaire et se recomposer. 

Les figures se confondent avec les fonds. Elles sont comme pulvérisées. Les aplats de couleurs sont difficilement identifiables à des objets, des arbres ou des corps, mais on y parvient encore. C’est une lutte. On regarde le tableau, on recule, on ne voit rien, et puis, tout à coup, on voit, cet aplat, là, horizontal, c’est une femme nue, étendue. Les yeux et les bouches, au fil de la vie du peintre, ont disparu, ne laissant plus que des formes floues. Paul Audi écrit à propos de l’œuvre d’Eugène Leroy qu’il rend «  suffisamment méconnaissable  » le sujet. Qu’est-ce à dire  ? L’image est brouillée sans jamais être abolie. On peut encore, avec patience et effort, saisir cette image «  retenue et dépassée  ». Leroy dit lui-même chercher à «  enfouir l’anecdote  », c’est-à-dire à faire disparaître le sujet pour faire apparaître autre chose, quelque chose de nécessaire et de vivant. 

L’exposition Eugène Leroy nous met face à une peinture en train de se faire et de se défaire, qui ne cherche pas à représenter ses sujets mais à les enfouir sous la peinture et le temps. Faire image, pour Eugène Leroy, c’est montrer la vive présence des êtres et des choses. 

Exposition « Eugène Leroy. Peindre  », Musée d’Art Moderne, 11 Av. du Président Wilson, 75116 Paris. Jusqu’au 28 août 2022. Contact au 01 53 67 40 00.   Horaires  : mardi au dimanche de 10h à 18h (nocturne les jeudis jusqu’à 21h30).

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