LITTÉRATURE

« Apocalypse work » – Travailleurs, bifurquez !  

Apocalypse work
© éditions Dunod

Dans un essai impressionnant de précision et d’intelligence, le sociologue spécialiste des questions liées au travail Frantz Gault propose de le «  démystifier  », pour mieux affronter les défis majeurs qui accompagneront le XXIe siècle.

«  Bifurquez  !  » Debout les uns contre les autres, sur l’estrade de la prestigieuse Agro Paris Tech, les huit jeunes diplômés racontent tour à tour leurs histoires personnelles et la prise de conscience, croissante et lancinante, de la catastrophe écologique qui s’annonce. Avant de proférer un mantra qui se répandra comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux et dans la presse  : les emplois que nous occupons sont nocifs. C’est de ce malaise dans le monde du travail que s’empare le sociologue Frantz Gault, dans son essai Apocalypse Work, paru ce printemps aux éditions Dunod.

Dans cette somme de cent cinquante page, Gault tente de mettre des mots et des explications sur notre relation collective et individuelle avec le travail. Désigné encore aujourd’hui comme une valeur par les politiques de tout bord (mais surtout de droite, ne nous mentons pas), celle-ci est fortement remise en question depuis l’arrêt forcé de la crise du Covid et la remise en cause de nos modes de production, causée par l’urgence climatique. En 2022, le travail, plutôt qu’une nécessité vitale, s’apparente davantage à une religion qui peine à convaincre.

Religion moderne

Religion, le terme est fort, mais proportionné. Car comme le relevait Céline Marty dans son essai Travailler moins pour vivre mieux (éditions Dunod), l’entreprise, qui soumet le salarié à une hiérarchie, est incompatible dans les termes avec l’exercice de notre liberté de citoyen. Certaines organisations tentent bien de se révolutionner de l’intérieur, et de donner une nouvelle liberté à leurs travailleurs, pour réinjecter du sens dans la production. Une parfaite arnaque, juge le sociologue, selon qui ces nouvelles méthodes managériales qui donnent l’apparence de la liberté, nécessitent en réalité une mobilisation totale du salarié, physique et psychique.

Plus intéressant encore, comment penser le travail comme un moyen d’émancipation, quand celui-ci ne permet plus d’en vivre dignement, notamment depuis les lois de «  flexibilisation  » et l’ubérisation, érigées en normes  ?

Dans un passionnant détour par l’histoire, Frantz Gault rappelle que pendant longtemps, le salariat tel que nous le connaissons aujourd’hui n’a pas été considéré comme une norme, mais comme l’apanage de classes sociales inférieures. Loin d’être un mantra, il était répudié par les Grecs qui le confiaient aux esclaves, et était moins contraignant sous la féodalité. Nouvelle époque, nouvelle doctrine, le capitalisme fait du travail une évidence et le but ultime de l’existence. C’est le marché qui décide, «  un marché qui se légitime par la logique froide et déshumanisée des chiffres, reléguant le politique à la sphère privée comme on le fit naguère avec le religieux  », tranche l’auteur.

Pourquoi travaille-t-on  ?

La question s’impose, cinglante, étrange presque, tant la centralité du travail est peu habituée à être remise en cause. Et pourtant, la réalité matérielle est là  : quels besoins essentiels satisfait-on encore lorsque l’on consomme  ? «  Dix pour cent des emplois suffiraient pour satisfaire nos besoins vitaux  », d’après l’économiste Andong Zhu, cité par l’auteur. Et lui de conclure  : «  dans les sociétés modernes, il est d’ailleurs souvent plus difficile de trouver un emploi que de quoi se nourrir.  »

«  (…) L’importance accordée par les Occidentaux au travail ne dépend pas de leur niveau de richesse ou de leurs progrès technologiques, mais plutôt de leur environnement socio-économique. Plus il y a de chômage et de précarité, plus les individus accordent de l’importance au travail, en particulier dans les pays offrant peu de filets de protection sociale. (…) C’est de la mauvaise répartition des richesses ou de l’incertitude du lendemain que semble découler la dépendance qu’ont les individus envers le travail.  »

Frantz Gault, Apocalypse Work

Cette incertitude, peu rationnelle, aurait même à voir avec les premiers mythes bibliques, qui souhaitaient faire advenir le paradis de Dieu sur terre. Ici, l’abondance (des biens, de l’argent, de la nourriture), qui, à force de travail, devrait advenir. Loin d’interroger seulement les termes de notre dépendance au travail, Frantz Gault dresse aussi l’inventaire des solutions pour remettre de l’humanité (et des règles) dans l’entreprise. Une feuille de route passionnante, à mettre entre toutes les mains.

Apocalypse Work de Frantz Gault, éditions Dunod, 14,90€

Auteur·rice

Journaliste

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