CINÉMA

Jean-Louis Trintignant, l’homme cent noms

Le Grand Silence (1968) - Sergio Corbucci © Studiocanal
Le Grand Silence (1968) - Sergio Corbucci © Studiocanal

Jean-Louis Trintignant s’est éteint vendredi 17 juin à l’âge de 91 ans. L’immense acteur français a tout connu : la comédie à l’Italienne, l’âge d’or de la Nouvelle Vague française, le cinéma politique. Une carrière s’étalant sur plus de 70 ans durant laquelle il a travaillé avec beaucoup de grands cinéastes, de Costa-Gavras à Alain Robbe-Grillet.

Jean-Louis Trintignant est projeté rapidement sous les feux des projecteurs dans Et Dieu… créa la femme (1956) de Roger Vadim aux côté de Brigitte Bardot et Christian Marquand. À cause de son service militaire, il abandonne la profession pendant trois ans. Coup de génie, il choisit le grand plasticien Valerio Zurlini pour son retour. Le réalisateur italien est encore vert, mais il parvient à saisir l’essence du jeune premier. Tout est déjà là. Trintignant incarne parfaitement la figure du boy next door élevé par le particularisme de la situation dans Été violent (1959).

Été violent (1959) – Valerio Zurlini © COCINOR-MARCEAU

Réservé, discret et mystérieux, Carlo Caremoli est le rôle type de la carrière de l’acteur. Il bénéficie de la part de son interprète d’un magnétisme si particulier. À y regarder de plus près, ce magnétisme, cette présence peuvent se décliner en deux compartiments de jeu. Lors du très célèbre slow avec Carlo et Roberta Parmesan (Eleonora Rossi Drago) — une jeune femme récemment veuve — Zurlini se sert de la part non-verbale de Trintignant pour sublimer sa mise en scène, son choix de photographie et de musique. Le désir naît sans paroles, à 28 ans. Jean-Louis Trintignant maîtrise à la perfection tous les fondamentaux. Ses hésitations, l’artificialisation de ses postures, sa transcription du malaise succombant à la passion rendent sa performance remarquable. Sergio Corbucci réutilise à l’extrême cet exercice dans Le Grand Silence (1968) en lui conférant le rôle-titre complètement muet.

Romances sans paroles

Fruit d’une époque pendant laquelle Jean-Paul Belmondo et Alain Delon étaient les têtes d’affiches du cinéma français, Trintignant forme beaucoup de couples de cinéma mythique avec d’autres légendes : Marie-France Pisier dans Trans-Europ-Express (1967) d’Alain Robbe-Grillet et Stefania Sandrelli dans Le Conformiste (1970) de Bernardo Bertolucci, notamment. Par-delà une collection, une énumération désincarnée, se trouve parmi les plus belles histoires d’amour du cinéma moderne : dans Un homme et une femme (1966), Jean-Louis Duroc rencontre Anne Gauthier (Anouk Aimée). Des intérêts proches des acteurs les interprétant — la course automobile pour Trintignant, une relation basée sur la compréhension de l’autre, le travail du deuil font l’immensité du film de Claude Lelouch.

Pierre Barouh – À l’ombre de nous (1966)

La scène d’amour entre les deux personnages est absolument mythique. Un baiser en noir et blanc en très gros plan, puis deux, puis trois. Le bruissement du drap exacerbé en harmonie avec le cadrage de la scène. Et puis, Lelouch amorce un montage en parallèle sur la voix de Pierre Barouh avec le mari décédé d’Anne s’embrasant, roulant dans la neige. Cela rappelle qu’importe le moment partagé, si intime soit-il, dépasse souvent le cadre de la simple relation. Enfin, la scène finale emporte tout dans un tourbillon, un plan circulaire magique.

Ceux qui m’aiment le prendront

À vrai dire, Jean-Louis Trintignant a peu frayé dans le courant de la nouvelle vague. Sa technique d’acteur est essentiellement théâtrale, et sans faire du Sacha Guitry, il est aisé de rapprocher son style de celui d’acteurs tels que Pierre Fresnay ou Pierre Brasseur. Ainsi, il s’est tourné vers des réalisateurs moins en vogue, plus classiques dans leur manière de travailler comme René Clément, ou le très sous-estimé Serge Leroy. Souvent considérés dans l’imaginaire cinéphile comme des réalisateurs de cinéma à la papa certifié « qualité française » au mieux, comme faiseurs de seconde zone au pire.

Pourtant, c’est par cette école de pensée qu’il fait une rencontre décisive : Romy Schneider. Dans Le Mouton enragé (1974) de Michel Deville, mais surtout Le Train (1973) de Pierre Granier-Deferre. Il incarne de nouveau un homme sans histoire, Julien Maroyeur, un réformé — un sans courage pour les autres — bien installé dans son couple petit-bourgeois. Lors du grand exode de 1940, les habitants du village que Julien habite sont contraints de fuir par le train. Julien est séparé de sa femme et se voit cantonné dans la voiture de queue. Avec lui, Anna Küpfer (Romy Schneider) , une femme mystérieuse, étrangère.

Même procédé que dans le Zurlini, cette aventure va bouleverser l’équilibre du personnage incarné par Trintignant. Ce dernier va s’emballer, s’extirper du marasme, tout simplement aimer. L’épilogue est déchirant : après avoir perdu de vue Anna, Julien est convoqué par la gendarmerie collaboratrice, ces derniers demandent s’il reconnait la photo de la jeune femme qui se fait passer pour sa femme, il dément, l’inspecteur la fait rentrer pour le piéger en lui faisant miroiter qu’il pouvait la sauver, Julien s’apprête à partir, s’élance, puis s’arrête, se retourne, fais quelques pas vers elle et lui caresse la joue, et ce faisant, lie son destin à celui d’Anna.

La beauté de la complicité entre Romy Schneider et Jean-Louis Trintignant réside dans leur entente tacite. Schneider était une actrice comme Monty Clift ou Patrick Dewaere, une artiste à fleur de peau dont on semble deviner les malheurs parce qu’ils ne trichent pas avec leur tristesse. Et si un acteur avait l’humilité de s’écarter pour laisser l’autre s’exprimer, c’était bien Trintignant.

Au Chapitre

Jean-Louis Trintignant jouissait d’une arme fatale qui faisait sa renommée au-delà des connaisseurs. En effet, il est souvent rapporté qu’il est et maintenant qu’il était la plus belle voix du cinéma français. Difficile de contredire une telle affirmation malgré son caractère péremptoire. Encore une fois, sa diction superbement claire et précise provient du théâtre qu’il n’a jamais vraiment quitté. À l’entendre, il usait sûrement d’une voix de bande qui lui permettait de ne pas érailler tout en ayant un son un peu rauque et râpeux. Maîtrisé au niveau d’un acteur si intelligent, le résultat est évidemment phénoménal. Le grain de sa voix est comparable au crissement d’un diamant dans les rainures d’un vinyle. Un monologue de Jean-Louis Trintignant se justifie en soi. D’ailleurs celui d’Un homme et une femme pendant le trajet pluvieux Monaco-Deauville n’aurait pas la même saveur sans son interprète.

Fort de cette capacité, la rencontre avec Éric Rohmer n’est pas étonnante. Toujours un peu timide, presque torride, Jean-Louis, ingénieur catholique, rencontre Maud (Françoise Fabian), une femme libre-penseuse, dans Ma nuit chez Maud (1969). Plus question de faire l’économie de sa salive, Maud est entreprenante et a de la conversation. Le timbre est légèrement plus aigu. Trintignant transmet sa manière de jouer sans parole dans sa technique vocale. Finalement, le marivaudage convient à Trintignant même si son débit est peut-être trop direct. Le réalisateur français préfère les acteurs avec une diction plus circonvolue, plus ampoulée comme Fabrice Lucchini, Arielle Dombasle ou Marie Dombasle. Avec pour pendant le western de Sergio Corbucci, Trintignant a aussi participé à des œuvres seulement par sa voix comme dans La Cité des enfants perdus (1995) de Caro et Jeunet ou dans le doublage, sur Shining (1980) de Stanley Kubrick.

Qui prétend faire de l’art sans prendre position ?

Jean-Louis Trintignant se considérait comme sensible à la gauche. Par conséquent, sa filmographie est teintée d’engagement politique. D’abord avec Costa-Gavras dans Z (1969) où Trintignant joue un juge d’instruction face à un gouvernement autoritaire, allégorie de la dictature des colonels en Grèce, pays dont est originaire le réalisateur. Les lunettes rectangulaires, imposantes, Trintignant affilie une posture plus marmoréenne qu’à l’accoutumé pour la fonction judiciaire. Plus tard, il tourne dans L’Opium et le Bâton (1971) d’Ahmed Rachedi sur le sujet très épineux de la guerre de l’indépendance de l’Algérie. Yves Boisset choisit l’acteur pour L’Attentat (1972), s’inspirant de l’affaire Mehdi Ben Barka et évoquant frontalement le parti tiers-mondiste et le panafricanisme.

– Bon, je vous laisse dormir. Je m’en vais.

– Restez un instant… s’il vous plaît

– Vous y tenez vraiment ?

– Bon, et ben partez ! Rentrez chez vous. Partez. Au revoir.

– Au revoir… je suis confus, on m’avait dit… Non excusez-moi, ne vous vexez pas, on m’avait dit que les gens ici aimaient à se faire prier.

– Oui c’est un peu vrai. Mais pour l’instant l’auvergnat c’est vous. Moi quand je dis oui c’est oui ; et quand c’est non c’est non. Si je veux qu’on parte, je dis partez.

– Vous avez dit : partez ! Je… reste seulement un instant.

Ma nuit chez Maud (1969) – Éric Rohmer (1969)

L’ultime Razzia

Avec une fin de carrière cinématographique forcément plus discrète, Trintignant s’illustre auprès de Jacques Audiard ou encore Krzysztof Kieślowski. L’élément marquant restent les deux films de Michael Haneke. Trintignant a commencé par doubler le narrateur du Ruban blanc (2009), puis débute dans Amour (2012) avec Emmanuelle Riva. Touchant, la contemplation impuissante de la décrépitude de l’épouse du personnage joué par Trintignant se révèle être une merveille de mélancolie. Lorsqu’elle fait un accident vasculaire cérébral, la détresse jouée par l’acteur met en implique la technique certes, mais aussi ce que le public sait de lui : un acteur vieillissant. Par conséquent, Trintignant jouait énormément sur son image publique, la troisième dimension de son jeu étant la conscience de la contiguïté entre l’idée qu’un spectateur a d’un artiste et ce que ce dernier veut transmettre comme émotion.

Avec Happy End (2017) Trintignant se voit confié un rôle plus standard, plus hanekien. Celui d’un grand bourgeois inaccessible, cynique, dont la voie de sortie est plus ou moins macabre. Il peut être pertinent d’interpréter ce rôle comme une auto-critique, non pas de lui même, mais de son image publique. Distante souvent, froide parfois.

Jean-Louis Trintignant est une grande légende du cinéma occidental, une certaine conception de l’interprétation. Sa constance et la densité de son héritage seront chéris de génération en génération.

Auteur·rice

You may also like

More in CINÉMA