SOCIÉTÉ

DECRYPTAGE – Crimes contre l’humanité pendant la guerre du Tigré

©Solenfeyissa - Pixabay

Torture, viols, meurtres ou encore disparitions : le 6 avril 2022, Amnesty International et Human Right Watch, deux organismes humanitaires, publient un rapport composé de 427 entretiens et recherches portant sur le conflit au Tigré. Leurs conclusions  : les Forces fédérales éthiopiennes commettent chaque jour des crimes contre l’humanité à l’égard du peuple tigréen.

Le 6 avril 2022, Amnesty international et Human Right Watch publient un rapport intitulé : «  Nous vous effacerons de cette terre  : crimes contre l’humanité et nettoyage ethnique dans la zone du Tigré occidental en Éthiopie  ». Les écrits, vidéos et recherches permettent de mettre en lumière l’horreur de la guerre du Tigré pour la population civile.

Selon le rapport, une partie du gouvernement éthiopien fait subir un nettoyage ethnique de la population Tigréenne. Ce nettoyage consiste à pratiquer des actes de violence sur une partie de la population dans une zone géographique. Les ONG pointent la responsabilité des forces de sécurité amhara. Selon elles, elles ont pratiqué des actes de tortures, de viols et de violences sexuelles, mais aussi des pillages de récoltes de de bétail.

Selon le rapport, « les autorités régionales ont (…) imposé des règles discriminatoires qui privent les Tigréens des services de base et de l’accès à l’aide humanitaire, ainsi que des mesures qui semblent conçues pour supprimer leurs droits et leur présence dans la région. Les Tigréens ont subi des insultes à caractère ethnique qui ciblaient leur identité tigréenne et se sont vu interdire de parler leur langue, le tigrinya ».

De plus, les deux ONG accusent les Forces fédérales éthiopiennes de crime de guerre. Outre les tortures et la maltraitance, le rapport relate plusieurs faits précis d’exécution extrajudiciaires. Comme par exemple l’exécution d’environ soixante hommes près de la rivière Tekezé. Le 17 janvier 2021, des miliciens amharas mettent en détention des dizaines de Tigréens de la ville d’Adi Goshu. Sans raison valable, ils sont presque tous fusillés le jour même sur le pont de la Tekezé.

Quand ils nous ont tiré dessus, je suis tombé d’abord, puis j’ai vu les autres devant moi être touchés et tomber à leur tour, a déclaré un survivant âgé de 74 ans. Ensuite, les gens derrière moi sont tombés et m’ont recouvert […] Après, ils ont dit : “Les Tigréens ne meurent pas facilement, tirez encore.”

“We Will Erase You from This Land” Crimes Against Humanity and Ethnic Cleansing in Ethiopia’s Western Tigray Zone – Amnesty international et Human Right Watch – 6 avril 2022

De l’instabilité aux crimes

Après la chute du Derg, gouvernement socialiste provisoire mis en place en 1973 suite à la révolution, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) dirige l’Éthiopie pendant près de trente ans, de 1991 à 2019. Composé en majorité par le parti du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) qui a dirigé le pays, il est la nouvelle forme du parti social démocrate de gauche qui avait pour nom Organisation nationale du Tigré (ONT).

Pendant ces trente années, quelques changements géographiques et politiques ont opéré dans le pays. En 1993, l’Érythrée, providence éthiopienne, devient un pays indépendant, mais de nombreuses tensions persistent entre les deux pays. Les droits humains sont bafoués en Érythrée et son développement économique est mis à mal par l’Éthiopie.

L’année 2018 marque un changement au sein du gouvernement avec la nomination d’Abiy Ahmed, comme nouveau Premier ministre. Pour la population, cet ancien lieutenant-colonel des services de renseignements éthiopiens est un nouvel espoir. En effet, il propose de grandes réformes politiques et économiques pour le pays. De plus, il souhaite être le médiateur des tensions entre Éthiopie et l’Érythrée. Pour ces efforts politiques de réconciliation entre les deux pays, Abiy Ahmed reçoit le prix Nobel de la paix en décembre 2019.

© GoogleMaps

À ce moment-là en Éthiopie, le Premier ministre transforme la coalition qui compose le gouvernement en un seul et même parti politique nommé Parti de la prospérité (EPP). Par cette réforme, le Front de libération du peuple du Tigré, majoritaire, est exclu. Une des explications de cette exclusion était d’accuser les élites du TPLF de s’approprier toutes les richesses du pays pendant plusieurs décennies. La région du Tigré ne dispose d’aucune richesse naturelle à l’inverse d’autres régions de l’Éthiopie. Mais cette province est vue plutôt comme un lieu géostratégique militaire important en raison de sa proximité avec l’Érythrée et le Soudan.

À partir de cette réforme politique, les tensions plus importantes se forment entre le parti du TPLF et le reste du gouvernement. En 2020, le gouvernement décide de repousser les élections législatives en raison de la crise sanitaire du Covid. Mais le TPLF refuse et maintient ces élections, le 8 septembre, en dépit des avertissements de la Commission électorale nationale sur l’illégalité de cette démarche.

Massacres, victoires et pourparler

En l’espace de deux mois, les tensions ont escaladé jusqu’à une première attaque, le 4 novembre 2020. Une offensive militaire est lancée par le Premier ministre Abiy Ahmed à Mékélé, sur une ville de la province du Tigré, en réponse, selon lui, à des tirs donnés par des combattants Tigréens. Cependant, d’autres sources vont à l’encontre de cette déclaration. Une enquête du New York Times relate que le Premier ministre aurait préparé, bien avant son prix Nobel, le conflit avec le Tigré, ce, avec le dictateur de l’Erythrée, Isaias Afewerki.

Le premier massacre à Mai-Kadra survient cinq jours après la première offensive. L’armée fédérale éthiopienne tue des centaines d’habitants à l’arme blanche (couteaux, machette et hachette). Environ 600 personnes perdent la vie dans cette première tuerie et la ville est laissée à l’abandon. Selon l’AFP, deux semaines après, « des dizaines de cadavres pourri[ssaient] encore au soleil de Mai-Kadra, sans sépulture, entassés dans un fossé en bord de route  ».

Après ce massacre, pendant deux semaines, les forces fédérales éthiopiennes et leurs alliés, comme la milice de la région Amhara, commettent de nombreux crimes de guerre : bombardements à l’aveugle sur des villages, viols en réunion, violences physiques et psychologiques, ou encore enlèvements.

Fin novembre 2020, les forces spéciales amhara lancent une campagne de nettoyage ethnique dans le but de faire disparaître le peuple tigréen. Le 28 novembre 2020, le Premier ministre annonce sa victoire face aux rebelles du Tigré. Par la suite, pendant plusieurs mois, les rebelles se sont cachés dans les reliefs montagneux du Tigré pour s’entraîner et se préparer à reprendre le pouvoir sur leur province. En juin 2021, ils annoncent qu’ils y sont arrivés et que la victoire de novembre 2020 n’était qu’une bataille.

Après 17 mois de combats entre les forces gouvernementales et les rebelles du Front de libération du peuple du Tigré, les premiers pourparlers ont commencé en mars dernier. Les frontières se sont ouvertes aux aides humanitaires — nourriture, médicaments ou encore carburants — jusque-là entravées par un blocus. À l’heure actuelle, le bilan de ce conflit a fait plus de 50 000 morts au niveau des civils. Pour fuir les combats, environ deux millions de personnes se sont réfugiées dans les pays transfrontaliers. Ceux n’ayant pu partir sont maintenant confrontées à des conditions proches de la famine.

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