CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2022 – « Triangle of Sadness » : Eat the rich !

Triangle of sadness
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SELECTION OFFICIELLE – COMPETITION – Cinq ans après sa Palme d’or obtenue pour The Square, Ruben Östlund a fait un retour remarqué sur le Croisette. Farce grossière pour les uns, géniale satire pour les autres, Triangle of Sadness n’a laissé personne indifférent.

Référence à la zone du visage où se nichent les premiers signes de vieillesse, le Triangle of Sadness de Ruben Östlund s’attaque sans surprise, en première partie, au monde du mannequinat et à toutes les représentations qu’il charrie. La séquence d’ouverture jette les bases de ce qui est à venir. Fini le cynisme grinçant et suffisant de The Square, les personnages de Triangle of Sadness ne seront pas seulement tournés en dérision pour le bon plaisir d’un public bourgeois auto-satisfait. L’humour östlundien viendra cette fois-ci corrompre directement leurs corps pour les jeter à terre et ne plus jamais les voir se relever. En s’attaquant de façon corrosive au lieu où s’origine le mythe de la superbe bourgeoise, Ruben Östlund signe un grand film, résolument jouissif.

Au commencement était le corps

Structuré en trois chapitres, Triangle of sadness progresse à rebours de ce récit mythique. Malgré quelques détours parfois superflus (la troisième partie aurait mérité un petit élagage), Ruben Östlund propose un récit alternatif des origines de la société capitaliste où le corps des dominants cristallise de nombreux enjeux. Pas étonnant alors que le réalisateur suédois ait choisi de mettre au centre de sa fiction un couple de jeunes influenceurs dont la relation amoureuse trouve sa raison d’être dans son potentiel bankable.

Carl (Harris Dickinson) et Yaya (Charlbi Dean Kriek) font de leur plastique idéale leur fond de commerce et mènent la vie des ultra-riches seulement à travers leur rôle marketing. Mais, iels s’en rendront vite compte, iels ne possèdent rien sinon leur corps et devront, à un moment ou à un autre, se résoudre à accepter leur place sur l’échiquier social.

Il ne s’agit pas pour Ruben Östlund de reprendre les lieux communs d’une satire de la vacuité de telles occupations reconnues par toustes – y compris les premier.es concerné.es – comme superficielles. Le personnage de Carl donne l’occasion au réalisateur de moquer un orgueil masculin blessé par la mise à mal du mythe de la virilité toxique. Le premier chapitre voit en effet le jeune mannequin réclamer, en boucle et dans une irritation mal contenue, «  l’égalité  » à sa compagne. Comprendre  : elle doit aussi payer l’addition au restaurant.

Le ruissellement à la lettre

Passé cette exposition, Ruben Östlund accélère son chantier de déconstruction. Le deuxième chapitre met en scène une croisière de luxe sur laquelle sont invité.es Yaya et Carl. Le navire à 250 millions d’euros se compose d’oligarques et autres patrons au sens moral corrompu. La croisière vire au cauchemar pour ses hôtes le soir du dîner du comandant. Le roulis lié à la tempête va enfin réaliser la grande théorie libérale du ruissellement ! Malades les passager.es se vident de leurs fluides corporels qui se répandent dans tous les sens. Sueur, vomis, excréments, déplacements à quatre pattes  : retour à l’imbécillité des premiers âges pour tout le monde  !

The Square s’appropriait complaisamment les codes d’une classe pour leur donner leur dose annuelle de dérision satisfaite. Avec cette débauche corporelle, Triangle of Sadness, va bien plus loin. Il ne se contente pas d’un cynisme cantonné à l’ordre du discours. Ruben Östlund semble avoir pris conscience que l’insolence conduit souvent à la bonne conscience bourgeoise. Le cinéaste prend ici la précaution de dynamiter le piège de la convenance en faisant suivre chacune de ses saillies satiriques par une exultation physique proprement dégueulasse.

Le renversement de l’ordre établi n’est donc plus seulement de l’ordre du symbolique. Ce renversement-là est le moteur idéal du rire gras bourgeois qui s’accorde à intervalles réguliers une petite dose d’auto-dérision méprisante – et méprisable. Ici, il est constamment prolongé par un renversement physique.

En témoigne le destin du couple dont le mari est producteur de produits « dont on se sert partout dans le monde pour maintenir la démocratie » c’est-à-dire, des mines anti-personnelles et des grenades. Ruben Östlund ne se satisfait pas de ce trait de cynisme bien placé – il en tire les conséquences narratives et visuelles appropriées.

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Östlund le moderne

La farce östlundienne tire donc sa force de la création d’un espace propre aux riches mais dans lequel ceux-ci n’ont plus aucun repère. La longue séquence du dîner du commandant se déroule lors d’une tempête dont le roulis chamboule le décor en même temps que le cadre. Celui-ci tangue pour mieux accompagner la chute des corps nouvellement affaissés.

Il y a une inversion entre intérieur et extérieur, opérée par la surabondance d’excréments, de vomis et de sueur. En mettant au jour tout ce que les corps bourgeois s’efforcent de cacher, Ruben Östlund fait vaciller les rapports de domination au sein du navire.

La troisième partie s’inscrit dans la suite logique de cet affaissement. Quelques rescapé.es du naufrage se trouvent isolé.es sur une île déserte. Si le chapitre souffre de quelques longueurs, il permet à Ruben Östlund d’achever son récit des origines. Le réalisateur suédois propose au bout du compte sa propre version de l’état de nature, fiction heuristique si chère aux philosophes modernes.

Et le cinéaste comprend très bien Hobbes en faisant du désir de conservation et de reconnaissance le moteur des relations entre les rescapé.es. Il s’en éloigne cependant en suggérant qu’à l’état de nature comme à l’état civil, chez une certaine classe, il n’y a pas de vertu morale qui tienne.

Si «  cynisme opportuniste  » il y a, il s’agit bien de celui d’une certaine partie du public qui, offusquée par une telle obscénité, cache son dégoût derrière la croyance que l’outrage se doit toujours d’être subtil. Mais pardonnons leur, le film de Ruben Östlund se prête à l’exercice de la mauvaise foi. Triangle of Sadness n’est ni subtil ni élégant, il est même parfois violemment méchant, voire ridicule – quelques caractéristiques que la bourgeoisie ne peut supporter.

Il en ressort en tout cas que l’obscénité des possédants demeure incommensurable à l’inverse de la réussite de Ruben Östlund  : toute humaine donc, elle est imparfaite mais tellement, tellement réjouissante.

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