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Rencontre avec Nicolas Peduzzi : « Houston fait naître des gens profondément punk »

Nicolas Peduzzi
© Pénélope Chauvelot

Pour la sortie de son hypnotisant deuxième long-métrage, Ghost Song, sélectionné à l’ACID 2021, nous avons discuté avec le réalisateur Nicolas Peduzzi. Les trésors underground de Houston, les rencontres instinctives qui offrent des films, la liberté du documentaire… Rencontre.

Ghost song est ton deuxième long-métrage après Southern Belle, cette envie de réaliser,  de prendre une caméra pour raconter des histoires, ça vient d’où ? 

J’adore le cinéma depuis que je suis petit. J’avais un vidéoclub à côté de chez moi et j’y allais tout le temps. J’étais friand de films d’horreur. Et assez jeune, je racontais des bobards, ça a un lien avec le cinéma. Mais je n’ai pas fait d’école donc c’est plutôt comme spectateur. C’est quelque chose qui m’a sauvé la vie. J’ai eu une adolescence très turbulente et le cinéma m’a guéri. Voir la vie des gens, voyager à travers les films, ça m’a réveillé à une époque où j’en avais besoin. Au départ, ça m’a plutôt amené sur les planches de théâtre comme comédien. Mais j’étais trop introverti. En parallèle, j’ai commencé à faire des stages de cinéma, travailler dans des productions et j’ai appris le cinéma comme ça. J’ai fait un stage à New-York pendant trois semaines et j’ai commencé à faire des films avec des potes. Puis pour mon premier film, j’ai rencontré Taylor, l’actrice principale. Nous étions dans une relation amoureuse pendant deux ans et on est resté très longtemps amis. Étant proche d’elle, j’ai vécu à New-York et Houston et ça, c’est fait un peu comme ça, instinctivement et naturellement.

Et c’est comme ça que tu as trouvé ton histoire ? 

Il y avait un truc qui me plaisait. Il n’y avait pas d’histoire. Tout le monde me disait que j’étais taré de la filmer. Elle n’intéressait personne. En apparence, c’est la blonde, américaine, fille de riches et tout le monde me disait « On s’en fout de sa vie » mais il y avait un truc qui me touchait profondément chez elle qui allait au-delà de tout ça. J’ai été touché par sa vie, son histoire, son oncle qui est dans Ghost song aussi. J’avais envie de faire un film sur elle. Il y avait quelque chose de sa vie et de sa famille qui ressemblait un peu à de la fiction justement. Ça m’a attiré. 

Et il y a d’ailleurs une filiation visuelle entre les deux films… à la fin de Southern Belle, on voit le personnage de Will silencieux en voiture et Ghost Song s’ouvre sur une scène de voiture où on aperçoit Taylor par la fenêtre sur un parking…

Exactement. C’est son cousin, ils ont grandi ensemble. J’avais envie de continuer à raconter cette ville. Je n’en avais pas fini. Je voulais creuser le côté underground, et la musique. Je trouvais que c’était un bonne idée, de passer de Taylor à Bloodbath, mais à travers Will et la ville, c’est quelque chose qui me parlait.

Tu pensais déjà à Ghost song pendant le tournage de Southern Belle ?

Un peu… Par exemple, j’avais déjà rencontré Bloodbath. J’avais commencé à la filmer. 

Comment tu l’as rencontré ?

On était en train de faire des repérages avec mon ami et chef opérateur italien, Francesco di Pierro. On recherchait quelque chose pour Southern Belle, pour avoir des images de la ville. On arrive dans le quartier de Bloodbath et à une station essence, il y a une cinquantaine de jeunes, adolescents de 16 à 25 ans, qui faisaient la fête. On trouve ça sympa et on se rapproche. Il y avait de la musique à fond. On était un peu curieux. Et là… Bloodbath s’approche avec un gun, elle nous pointe, façon clip… Et on se rend compte qu’ils étaient tous armé. On fait mine de partir et je dis à mon chef op’ : « Elle a un gun ». Elle nous interpelle et rigole. Elle voit qu’on n’est pas habitués à la culture de Houston où les armes sont présentes dans tous les milieux. Un échange se fait assez vite, peut-être de l’ordre de l’exotisme, on est français et italien. Et tout de suite, ça crée un truc. On discute et on s’échange nos numéros.

Pendant un an, on se parle sur Instagram. Elle me fascinait, au début, je croyais que c’était un mec, ensuite, je comprends qu’elle sort de prison, qu’elle rappe depuis qu’elle a neuf ans, mais qu’elle écrivait aussi de la poésie. Ses premières musiques parlent beaucoup d’Angela Davis. Elle s’inspire de ça. Ce qui m’intéressait, ce sont les premières choses qu’elle m’a dit. Elle a dû simplifier sa musique pour attirer l’attention de son jeune public. Elle n’avait pas envie de faire un prêche aux jeunes. Elle avait tout un plan très organisé pour faire passer certains messages sans faire la leçon. Et il y avait un truc hyper poétique dans ses paroles. Ça, c’est fait un peu comme avec Taylor, il y avait un quelque chose qui me touchait chez elle, de très profond qui laissait entrevoir une apparence qui pouvait se complaire dans un jeu et finalement ça me bouleversait. C’était un peu pareil avec Will. Et les deux venaient d’univers différents. 

©  GOGOGO FILMS

Et ensuite, comment tu crées et écris ces deux vies parallèles dans la même ville mais comme s’ils étaient dans deux villes différentes… Comment ces deux destinées s’entrecroisent ?

D’abord, c’étaient des bribes d’idées, d’envies de raconter la ville, mais pas d’un seul point de vue. Ça n’aurait pas marché d’être sur un seul. Je trouvais qu’il y avait un truc très fort dans cette ville et je n’arrivais pas trop à mettre le doigt dessus au départ. C’est une ville conservatrice qui faisait naître énormément d’artistes, mais du même quartier. Je ne sais pas si c’est un hasard, mais il y a une espèce d’intensité. L’aspect conservateur fait que les gens sont en marge et ça crée sûrement des artistes uniques. Au départ, on voulait plus filmer Houston et il y a eu la pandémie et on a dû arrêter le tournage. On avait des idées de les faire se rencontrer à la fin et en voyant les rushs, les images, ça s’est discuté au montage avec Nicolas Sburlati, et avant avec la monteuse Jessica Menendez. On a beaucoup écrit le film au montage. Et avec la musique, tout le côté psychédélique, on voulait appuyer en essayant de respecter le rythme de Houston en lien avec la géographie et l’environnement, le climat très chaud l’été, les ouragans qui menacent tout le temps, les pluies, les inondations…

Mais il y a dans le film des réécritures de scènes déjà vécues non ?

Oui, ce sont des scènes qui sont rejouées. Par exemple, dans la scène d’improvisation de Will et son oncle, on a essayé de la rejouer sans vraiment la rejouer, en donnant des indications. Après, comme en amont, j’avais beaucoup parlé avec eux, je savais un peu les boutons sur lesquels appuyer pour faire sortir des trucs qui viendraient des tripes. J’avais vu Will chanter comme ça avec une copine et j’avais vu David chanter avec ses tripes. On a essayé de refaire, mais ça s’est fait très spontanément, car ils l’avaient en eux. David chante tout le temps quand il est en colère. Il a ce personnage exagéré de lui-même comme un alter ego qui ressort souvent à des moments de climax. Et Will, pareil, c’est un joueur de blues et il improvisait selon ce qui se passait sur le moment. Après, on a cherché quand même, cette scène s’est faite un peu comme au théâtre justement. On essayait des trucs et je leur ai dit « Allez, chantez moi quelque chose ». Et on avait beaucoup parlé de leur histoire, ils s’étaient un peu engueulés. Will était parti. On l’a rappelé, on l’a convaincu de revenir. Il y avait tout un drama. David nous a dit «  Mais sortez de chez moi ! »

Et au-dessus de ces personnages atypiques, il y a cet ouragan qui menace, donnant à ton film un côté tragique presque apocalyptique, comme un troisième personnage…

Je les suivais sur les réseaux, je les stalkais un peu, surtout Bloodbath. Et deux ans, auparavant, il y avait à ce moment-là, l’ouragan Harvey qui était aussi violent que Katarina. Ils étaient quand même préparés à Houston. C’est une ville avec une structure moins pauvre et les quartiers pauvres n’étaient pas sur le bord. Le quartier de Bloodbath avait été épargné, mais le centre-ville de Houston était sous l’eau. C’était Venise, les gens se baladaient en canoë. Et en discutant avec Will, Nate et Bloodbath, à chacun, je leur ai demandé ce qu’ils faisaient à ce moment-là. J’avais vraiment envie de creuser un côté fictionnelle dans ce film et je trouve que l’ouragan ça pouvait donner quelque chose aux personnages un peu de l’ordre de la fiction. Donc on a décidé d’y aller pendant la saison des ouragans, c’est une ville qui est souvent menacée. Ils connaissent ça. Il y a souvent des fausses menaces aussi. Je voulais jouer avec ça en parlant de leur vécu deux ans avant. L’ouragan avait été énorme entre Southern belle et Ghost song et je trouvais que c’était une belle métaphore de leur vie. Ça représentait un peu tous les fantômes de leur passé qui balayent quelque chose à la fin. Il y a pas mal de gens qui m’ont dit que c’était pessimiste. Ce n’était pas forcément l’envie, c’était plus un truc de cinéma, d’essayer d’avoir un geste où ça finit par un ouragan qui balaye l’histoire, les personnages, mais pas forcément pour rendre ça apocalyptique. 

Mais cette menace c’est ce qui les rend encore plus vivants, comme s’ils se donnaient entièrement dans la création musicale, et  les liens avec leur entourage…

Oui même dans la musique, j’en parle avec Bloodbath, il y a un truc climatique dans le fait d’être tout le temps menacé par les ouragans et la moiteur de la ville. Ça nourrit cette musique, ce n’est pas forcément beau, mais ça crée quelque chose d’unique : la musique de Houston. Et ce n’est pas que le hip-hop. Il y a de la musique punk aussi. Et même ce hip-hop est proche du punk. Il y a vraiment quelque chose comme ça dans une ville conservatrice. Il y a une culture énorme de musique. Et pareil dans le cinéma, il y a des gens intéressants qui viennent de cette ville-là. Par exemple, Wes Anderson… Ça crée des genres complètement originaux à leur façon et très indépendants. Surtout les premiers films de Wes Anderson, il y a un truc de Houston, comme Bottle Rocket, c’est inclassable. J’ai envie de me raconter ça.

Justement pour la musique, il y a aussi ce mélange des genres entre le rap et le blues qui racontent l’engagement des personnages dans cette ville… et en même temps tu rajoutes le tragique de l’opéra et la BO de Jimmy Whoo qui lient les images… Comment tu as pensé tout ça ? 

Pour le blues, c’est marrant, car dans le quartier de Bloodbath avant le hip-hop dans les années 1980, il y avait les musiciens de blues et tout un mouvement parallèle de blues très influent que l’on ne connaît pas forcément. De grands musiciens de blues venaient de là et sont partis après vers Chicago et donc il y a cette culture du blues qui n’est pas étrangère au hip-hop. Et pareil pour l’opéra où il y a ce truc d’exagération de la vie, de tragédie, de guerres, de vie ou de mort que l’on retrouve dans la vie de Bloodbath. Ce sont vraiment des guerres et on ne sait pas où elles ont commencé. L’opéra, c’est souvent ça, un truc passionnant. Et ça m’intéressait de jouer avec tous ces genres. Il y a vraiment des liens. La musique de Jimmy faisait le pont. Et c’est marrant, car avant que je ne connaisse Houston, c’est lui qui m’avait parlé de tout ce mouvement de DJ Screw. Ce hip hop un peu bizarre, très indépendant et pas du tout commercial où les mecs rappaient sur des mixtapes et qui avaient influencés de nombreux musiciens. Pour moi, c’était un peu une évidence. Avec Jimmy, on a passé deux soirées en studio et il avait compris le truc. On n’a pas beaucoup échangé. 

Il avait vu les rushs quand même ? 

Il avait vu un premier montage où on avait posé des musiques pour donner un rythme. Après, on l’a laissé complètement libre de faire ce qu’il voulait. Inconsciemment, on donnait une petite indication et il avait bien aimé les musiques que l’on avait choisies. Ça a pu l’aider à avoir quelques petites intentions.

C’est assez rare une bande-originale qui a autant d’importance et qui a sa place autant que les personnages et la ville. Il y a vraiment une symbiose…

Oui, moi, j’adore. Je ne suis pas trop puriste des documentaires sans musique. J’adore en faire trop, mettre plein de musique et je trouvais que la musique de Jimmy avait vraiment cette place à avoir, oui, comme un personnage et que ce ne soit pas une petite musique juste de temps en temps, un petit violon. Et il a vraiment bossé sur ça, il avait des instruments assez incroyables comme un synthé des années 1970 qui donnait un son particulier. Après, c’est l’histoire aussi du film d’avoir beaucoup de musique.  

©  GOGOGO FILMS

Et ta vision à toi de Houston c’est laquelle ? 

C’est une ville que je ne connaissais pas au départ. Je savais juste que c’était la ville de la NASA. Et quand j’y suis allé, j’ai été complètement fasciné par Houston. Je vivais aux Etats-Unis à ce moment-là et j’avais été invité par Taylor. Ce qui est intéressant, c’est que c’est une ville en apparence très laide. Tu n’y vas pas en touriste. Tu y vas si tu bosses à la NASA ou si tu t’es échappé de Katarina. Et il y a cette architecture qui est faite pour vraiment diviser les quartiers. Tu as ces autoroutes qui tournent autour de la ville et qui séparent comme si la ville était faite avec des univers parallèles. Et si tu côtoies un monde d’Américains blancs comme au départ quand j’étais avec Taylor, tu as l’impression que c’est une ville très blanche du sud conservatrice et finalement, c’est une ville qui regorge de trésors. Et j’aime beaucoup les villes comme ça, je suis attiré par les endroits assez moches, mais qui ont des coins cachés. Mais il faut chercher. 

Le véritable «  underground  » ? 

Oui. Là, il y a quelque chose qui m’intéresse plus. Une recherche, une espèce de chasse aux trésors. Des outsiders, mais qui ont influencés énormément de personnes dans le hip-hop et dans d’autres domaines. Ça fait naître des gens profondément punk, mais qui ne le revendiquent pas comme Bloodbath. Elle incarne dans son attitude et dans son corps, une certaine liberté. Tu ne peux pas lui demander de faire des choses, même pendant le film, il faut vraiment la laisser vivre. Après, c’est compliqué de dealer avec des gens comme ça. Pareil pour Will, tu ne peux pas leur demander de faire certaines choses. Il faut s’adapter à leurs vies. C’est pour ça qu’au montage, on a beaucoup travaillé à essayer de faire ressortir des moments plutôt que d’autres.

Et paradoxalement, ils essaient de rechercher une forme de stabilité non ?

Oui complètement, surtout Will. Mais Bloodbath aussi. À leur façon, sans faire de compromis. Tu ne peux pas les récupérer, les deux. Pareil pour les personnages plus troublants comme David. C’est son moment, c’est lui qui décide. Et il faut suivre ça et le respecter.

David c’est un acteur né…

Oui ! Je pense qu’à un moment, il a voulu être comédien sauf que ça n’a pas marché et il est devenu business man. Et ça a toujours été. Taylor m’avait raconté que c’était un peu le comique, quoique un peu tragique aussi, de la famille. Il aurait dû être artiste. 

Et il y a aussi la forte présence de la drogue chez tes deux protagonistes et à Houston plus généralement…

Ça aussi, c’était un des trucs que je voulais creuser avec Ghost song, l’influence de la drogue sur beaucoup de musiciens. Chaque musique a sa drogue. Le hip-hop, c’est la codéine ou la weed. C’est l’héroïne pour le rock. Et c’est quand même assez tragique, ce truc-là qui crée quelque chose d’hyper créatif et en même temps des addictions mortifères. Beaucoup de rappeurs de Houston sont morts, DJ Screw est mort à trente ans d’une overdose de codéine. Toute cette clique de mecs des années 1990 qui ont inventé des trucs formidables ont réussi avec l’influence des drogues, car ils se sont inspirés de ça. Et en même temps, il y a ce côté tragique que je voulais creuser. La drogue, c’est un truc qui me parle pas mal. J’ai des proches artistes qui, jeunes, avaient des addictions à l’héroïne. Inconsciemment, j’essaie de comprendre l’addiction. Et puis autour de mes parents, il y a plein d’amis artistes dont la moitié sont morts… C’est quelque chose qui me tracasse. Et je suis souvent attiré par des personnages qui flirtent avec ça. 

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Et en ce moment tu prépares un documentaire c’est ça ? 

Oui, totalement. Ça se passe à Paris et c’est avec ma productrice Carine Ruszniewski de GoGoGo Films qui a produit Ghost song. Elle a été super, car on arrivait à trouver aucun financement. Elle a vraiment cru au projet et commencé à investir en fonds propres. Elle m’a aidé à faire un Kickstarter et vraiment sans elle, on n’aurait pas pu faire ça. Et là, pareil, on se lance sur un projet du même type. Au départ, on voulait faire un truc sur le covid et les internes. C’était pendant le premier confinement et je suis allé faire des recherches à l’hôpital à Clichy. Je n’en pouvais plus d’entendre parler du covid, de voir le covid. Il y avait des gens intéressants, mais qui ne ressortaient pas comme des personnages de cinéma.

Et là, j’ai rencontré un jeune psychiatre qui s’appelle Jamal. J’étais dans les urgences en train de filmer et ça, c’est fait un peu comme avec Bloodbath… Il commence à m’embrouiller. Il me braque, mais avec les yeux : « Qu’est-ce que vous faites ? Je déteste les journalistes ». Il était énervé et s’était embrouillé avec des flics qui lui ont ramené un mec qui faisait semblant d’être fou. Il avait feinté une pendaison pour ne pas aller en prison. Et lui comprend ça, sauf qu’il voit que le mec a un bleu, un coquart. Il voyait qu’il faisait semblant, mais il a temporisé. Et je me suis dit qu’il avait quand même une façon assez marrante d’appréhender la situation. Je me rends compte que le mec est très humain et hyper jeune. Je comprends que c’est le seul psychiatre de l’hôpital et qu’il est au chevet de patients qui sont malades et en train de mourir. Il s’occupe des urgences tout seul. J’ai flashé sur le personnage. Le mec a 33 ans, il est très intelligent et il a une façon de parler, on dirait qu’il sort d’un roman de Dostoïevski. Donc je l’ai suivi et là, on est en train de monter le film. Et ce qui est difficile, c’est de faire ressortir la première impression qu’on a en voyant quelqu’un. Ce n’est pas toujours évident. Parfois, tu flashes sur des personnes, tu ne sais pas trop pourquoi et au montage, il faut vraiment que ça se ressente.

On peut dire que ton cinéma part de là, de ces rencontres, de ces personnages de la vie réelle que tu amènes au cinéma ? 

Comment les regarder. J’ai l’impression que c’est souvent des personnages qui ont des côtés « dark », même Jamal, il peut être border dans sa façon de prendre des risques, de s’énerver et en même temps d’être très humain. Et donc, c’est essayer de les faire ressortir, de les mettre en lumière, mais pas que ce soient des héros. Par exemple Will au montage, ça a été dur parce qu’il peut agacer aussi donc il faut trouver la dose. 

Et tu ne te verrais pas écrire une pure fiction ? Inventer ce type de personnages ? 

Si, j’ai toujours eu envie d’écrire des fictions et c’est pour ça qu’il y a un côté documentaire, je n’ai jamais réussi. Et en même temps, ce qui est génial avec le documentaire, c’est que tu as une liberté folle. Et tu peux vraiment créer de la fiction. En même temps, il y a un truc de vie qui est là. Et j’adore le fait d’être qu’à trois, à deux ou tout seul. Ça ne fige pas les choses. J’ai des envies de fictions et en même temps, j’ai peur de perdre cette liberté, de me retrouver avec des équipes… Après, tu peux sûrement jouer avec les deux. 

Amener la liberté du réel dans la fiction et la fiction dans la liberté du réel ? 

Essayer de jouer encore plus avec ça. Après Jamal, j’aimerais bien justement essayer de trouver un truc un peu plus écrit, avec une équipe quand même réduite, mais pouvoir avoir l’espace de créer un peu plus de fiction, mais tout en restant avec des personnages qui joueraient leurs propres rôles. 

Tu n’as pas forcément envie de travailler avec des acteurs ? 

Ça pourrait. Pourquoi pas mélanger un peu les deux. Ça se fait souvent. Les frères Safdie par exemple. Bon, après les Américains, ils ont les moyens.

Justement, il y a des cinéastes qui influencent ta réalisation ?

Les premiers films des frères Safdie, comme Heaven Knows What. Je l’ai vu au cinéma par hasard. C’est fait avec très peu de moyens, j’ai l’impression… Enfin plus de moyens que mes films. Et c’est sur une héroïnomane à New York. Ils recherchaient un truc sur les diamantaires et ils ont rencontré une fille habillée en tailleur et pensaient que c’était une diamantaire. En fait, c’était une fille qui vivait dans la rue, qui était addicte et ils sont tombés amoureux du personnage. Ils en ont fait un film de fiction avec des mecs de la rue, et elle en personnage principal. C’est très fort et hyper poétique. Il y a une liberté folle.

Tu penses qu’avec moins de moyens, on a plus de liberté  ?

Je n’ai jamais eu trop de moyens, donc je ne sais pas trop. Là, on a commencé avec un Kickstarter. Et en même temps, ça te crée des contraintes aussi. Je suis content de pouvoir être à Paris et d’être libre, presque trop libre d’ailleurs, j’ai trop de matières. Mais j’aimerais bien voir avec plus de moyens (rires). Franchement, je ne sais pas, je pense que ça dépend des productions. Après, j’ai l’impression qu’en France, on est plus libres par rapport aux Américains où les producteurs ont vraiment leur mot à dire. Après, on est assujetti à d’autres trucs. J’ai l’impression qu’ici, c’est plus l’avant, les commissions qui peuvent peut-être façonner.  

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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