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LE FILM CULTE – « César et Rosalie » : Polyamour avant l’heure

© CIC
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Tous les mois la rédaction de Maze se penche sur un film culte. La dernière fois, nous avons retrouvé Neige (1981), du duo Juliet Berto et Jean-Henri Roger. Cette fois-ci, c’est du côté de Sautet que nous nous penchons, avec la beauté de César et Rosalie (1972).

Un an après Max et les Ferrailleurs, deux ans après Les Choses de la vie, Claude Sautet retrouve Romy Schneider. Cette fois-ci, il en fait une femme moderne, indépendante, mais qui se débat avec un côté Bovary. Tiraillée entre son amour d’enfance et son partenaire actuel, Rosalie va évoluer en tango à trois, habillant César et Rosalie d’un costume de douceur, d’amour et de modernité.

Sami Frey, Romy Schneider et Yves Montand. ©CIC.

Un scénario vivant, un écho du réel

L’intrigue du film, finalement, est plus que commune. César et Rosalie sont en couple. Celle-ci a un enfant issu d’un précédent mariage. Lorsque David, son amour de jeunesse, fait à nouveau irruption dans sa vie, elle se retrouve tiraillée entre les deux hommes. Cette situation pourrait parfaitement être le sujet d’une discussion entre personnes dans la vie réelle.

C’est d’ailleurs ce que Sautet affirme lui-même en racontant la genèse du film. Pour les besoins d’un autre film, il cherchait une voiture chez un ferrailleur : «  Le type se trouve être un «  rustre assez beau, très bien sapé, le cigare au bec, l’œil rusé, avec une façon de s’exprimer aussi grossière que pittoresque. Or une jeune femme élégante, très distinguée, accompagne le ferrailleur rouleur de mécaniques. Tout de suite, le contraste entre elle et lui s’était imposé à moi. Et je m’étais dit  : Supposons que je tombe amoureux de cette femme, comment me débrouillerais-je en face d’un tel loustic  ?  ». Le scénario prend forme en collaboration avec Jean-Loup Dabadie, et le tournage commence à Paris, Sète et Noirmoutier.

Romy Schneider et Yves Montand. © CIC

Cette intrigue plutôt classique permet d’ancrer le film dans la réalité, et surtout de lui donner une portée abordable pour le spectateur. Les personnages sont réalistes, il n’y a rien qui paraît impossible ou bien tiré par les cheveux. On se plaît à s’immerger dans une situation proche du monde réel, tout en y ajoutant la poésie inhérente à la fiction. C’est comme vivre un morceau de vie sous les feux des projecteurs.

Cet écho du réel est bouleversé par les relations entre les personnages. Lorsque David débarque dans leurs vies, la première réaction de César, qui se sent menacé, est agressive. Au fur et à mesure de l’intrigue, ces relations se complexifient, jusqu’à prendre une tournure inattendue. L’amitié entre César et David grandit, face à l’incompréhension de Rosalie. Ces petits détails scénaristiques, alliés à la tessiture particulière de nos protagonistes, insufflent au film une certaine profondeur.

Sami Frey, Yves Montand et Romy Schneider. © CIC

Une palette de protagonistes aussi diverse que lumineuse

Nous l’avons dit plus haut, l’intrigue du film est relativement banale. Ce qui l’habille véritablement, ce sont ses personnages, et les relations qu’ils tissent entre eux.

A l’origine, Rosalie devait être jouée par Catherine Deneuve. Mais, celle-ci étant enceinte, c’est à Romy Schneider que Sautet a offert le rôle. Alors qu’il avait déjà travaillé avec elle sur deux films majeurs, il l’embarque pour un rôle qui s’annonçait compliqué. En effet, lors de l’écriture du scénario, le film a risqué de ne pas voir le jour pour cause de paradoxe de ses personnages. Ainsi, si le mobile de César était clair pendant le film, celui de Rosalie l’était beaucoup moins. C’est finalement Jean-Loup Dabadie qui a décidé d’en faire cette héroïne à la Bovary. Rosalie est une femme indépendante, qui travaille, qui semble au début avoir une conception de l’amour assez détachée. Cependant, lorsque David revient, elle est immédiatement attirée à nouveau par cet homme, aux antipodes de César. Elle s’oublie un instant, et se laisse transporter par ces deux vagues opposées.

Romy Schneider et Sami Frey. © CIC

Cependant, l’amitié qui naît entre les deux hommes la perturbe. Cela n’entre pas dans un scénario logique, elle essayera donc de les éloigner le plus possible, pour retourner vers le chemin classique. César aime Rosalie. David aime Rosalie. Rosalie aime César et David. C’est ce côté humain, plus proactif de Rosalie que Dabadie a suggéré et qui a relancé le film. Ainsi, elle ne se contente pas d’être la compagne de l’un et le fantasme de l’autre. Elle prend de l’avance et s’immisce, elle aussi, dans la relation entre les deux hommes. Cette succession de liens complexifie le film ainsi que son personnage. Elle lui donne de l’importance, et surtout du relief. On admire Rosalie, on la comprend et on ne la comprend pas. C’est tout l’avantage d’un personnage réussi.

Les deux hommes de sa vie semblent avoir été construits en miroir. Si César est un investisseur carré, dont le travail est responsable de la richesse et de sa manière de vivre, David est l’artiste rêveur. Il incarne le premier amour, mais aussi l’innocence. Dessinateur de BD, il s’oppose à César, ferrailleur. Le duo Yves Montand en César sûr de lui et Sami Frey en David d’un autre monde illustre cette dualité à l’écran comme deux faces d’une même pièce. Mais finalement les croyances sont ébranlées. César, l’homme, le vrai, s’abandonne à ses défauts et à sa fragilité lorsqu’il a peur de perdre Rosalie. David, lui, prend confiance, et prend les devants, soutenant un César fragile.

La particularité de ce film naît dans la création de personnages attendus qui nous surprennent lorsque l’on s’y attend le moins. Leurs contradictions et leurs paradoxes leur confèrent une humanité qui nous émeut et nous prend aux tripes, tant on s’y reconnaît.

Sami Frey et Yves Montand. © CIC

Une intrigue réaliste, un dénouement avant-gardiste

Comment pourrait bien se terminer un film ayant pour objet un triangle amoureux ? L’option commune, que l’on retrouve dans la plupart des cas, est qu’un duo se forme au détriment – ou non – du troisième électron. Ainsi, Rosalie aurait pu choisir David, ce qui aurait ravi les amateurs de romance tragique et passionnée. Ou bien elle aurait pu faire le choix de la raison, et rester dans une relation qui finalement lui convient.

Mais c’est une toute autre fin qui se dessine, et en deux temps qui plus est. Premièrement, le schéma du duo + électron libre s’accomplit, mais pas de la façon attendue. En effet, c’est Rosalie qui part, laissant David et César ensemble, avec ce début d’amitié entre eux. Cet aspect-là marque déjà une rupture dans les schémas classique, et renforce la personnalité de Rosalie. Il donne aussi encore plus de valeur à l’amitié César et David, et à son caractère inédit.

Mais dans la scène finale, on assiste à un revirement de dernière minute. Loin des clichés de “tout est bien qui finit bien”, qui font grincer des dents à une époque où le bien et le mal sont des concepts on ne peut plus troubles, le retour de Rosalie est annoncé comme une évidence, une résolution dans ce film qui, sans elle, paraît inabouti. Il permet de poursuivre un thème déjà abordé au fil de l’intrigue : celui du “ménage à trois” comme on disait, et qui maintenant pourrait être qualifié de polyamour. Cette notion, qui n’est pas sans rappeler le film Jules et Jim de Truffaut, de dix ans l’aîné de César et Rosalie, s’invite dans le film comme une note de modernité. Elle propulse ainsi l’histoire des années plus tard, à un moment où l’on parle de ce terme, où on le reconnaît universellement, à défaut de l’accepter.

Le film nous fait apercevoir des moments où le trio semble construire ce nouveau type de relation. Nous pensons notamment à cette journée sur la plage de Noirmoutier, où les trois protagonistes semblent chacun avoir trouvé leur place. Finalement, ce qui apparaît tout d’abord comme un compromis pour César et David, et le choix idéal pour Rosalie, se révèle être une réelle perspective de vie. Cela est prouvé par l’amitié proche qui unit David et César, même après le départ de Rosalie. A son retour, elle est accueillie par tous les deux, ensemble, et c’est comme si elle retrouvait son amant après une longue absence. Tout est bien qui finit bien.

Sami Frey et Romy Schneider. © CIC

Une écriture à faire mourir d’amour

Si la technique et les performances des acteurs sont à saluer, l’écriture ne peut pas ne pas être soulignée, et plébiscitée. Douce, subtile, poétique, la plume de Dabadie et de Sautet ne déçoit pas. Juste pour le plaisir, la retranscription de la lettre de Rosalie à David :

C’est une maison qu’on avait oubliée. Carla dit qu’elle se rappelait la couleur des volets. Moi, je suis sûre que ce n’est pas la même. Mais tu sais comment sont les choses qu’on aime, on a beau les repeindre… Le vent s’est levé lundi et je suis contente, et je t’écris ma cinquième lettre et je m’attends à ton cinquième silence. J’entends toute la famille qui vit et qui rit en bas et si je t’écris que je suis triste, c’est malhonnête et je le sais. Je ne te reverrai pas et je le sais aussi et pourtant, je voudrais qu’on me dise où tu es. Où tu es ? Tu vis et tu ne réponds pas.

Évidemment, Marité a failli se tuer en sautant d’un rocher. Simon est amoureux. J’ai acheté deux robes, une petite bleue et une petite blanche au marché du matin. Maman a passé son permis de conduire, on se demande pourquoi tout à coup. Antoine est venu nous voir. Pour les robes, ce n’est pas vrai, je n’ai rien acheté, mais je dirais n’importe quoi pour te parler de moi. Ce n’est pas ton indifférence qui me tourmente, c’est le nom que je lui donne : la rancune, l’oubli. David, César sera toujours César, et toi, tu seras toujours David. Qui m’emmène sans m’emporter, qui me tient sans me prendre, et qui m’aime sans me vouloir… »

César et Rosalie, C. Sautet (1972)

Un scénario épuré, des protagonistes bourrés d’humanité et une histoire d’amour romanesque parce que réaliste. (Re)voir César et Rosalie, c’est se faire la promesse d’un grand moment de cinéma.

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