CINÉMA

« Nitram » – Vide fictionnel

Nitram
© Ben Saunders

En compétition à Cannes en 2021, Nitram, réalisé par Justin Kurzel, s’emploie à déplier le mécanisme qui a conduit Martin Bryant à fusiller 35 personnes lors du massacre de Port Arthur (Australie) en avril 1996. Interprété par Caleb Landry Jones, prix d’interprétation à Cannes en 2021, l’assassin y apparait comme un monstre passant progressivement et tragiquement du régime fictionnel à celui de la réalité.

Sous ses allures de surnom anodin, Nitram est à bien des égards un titre programmatique. Anagramme du prénom Martin, protagoniste du long métrage, auteur du massacre de Port Arthur en 1996, Nitram à beau renverser l’original, il ne fait pas pour autant signe vers un monde aux valeurs inversées. Le massacre a bien eu historiquement lieu, faisant 35 morts et 23 blessés. Pas question ici de romancer l’horreur, bien trop grande pour le cinéma. Toutefois, plus discrètement peut-être, la torsion subie par les lettres composant le titre du film inquiète la porosité des formes de mise en récit de l’histoire personnelle de l’assassin. Pour Justin Kurzel, le point de vue de Nitram est irréductible à celui de Martin. Et c’est dans cet écart que s’engouffre, plus ou moins subtilement, son film.

Nitram, au présent d’énonciation

C’est en effet par une structure binaire que le réalisateur s’attèle à mettre en évidence le trouble propre à Martin Bryant. Dans un premier temps, Caleb Landry Jones campe le rôle de Nitram, jeune homme marginalisé, dont la passion pour la pyrotechnie suscite l’agacement de l’ensemble du voisinage. En réalité, nous l’apprendrons rapidement, le jeune homme souffre d’une pathologie mentale nécessitant la prise régulière d’un traitement. C’est ce même traitement qui est au cœur des tensions et de la colère froide entre Nitram et sa mère, brillamment interprétée par Judy Davis.

© Ben Saunders

Nitram s’inscrit donc dans un paysage relationnel dont l’instabilité est soulignée par le bouger d’une caméra à l’épaule à l’affut du moindre écart. Seul au milieu de ceux qui le cantonnent au rôle de paria, Nitram se raconte des histoires qu’il ne peut partager. Pas même avec son père, dont la présence physique ne parvient pas à pallier son incapacité à camper le rôle social qui lui est attribué.

Ce n’est que lorsqu’il rencontre Helen (Essie Davis), riche veuve esseulée, que Nitram trouve une interlocutrice à sa mesure. Momentanément, les récits que se fait Nitram passent du singulier au pluriel. Les deux comparses se racontent des histoires  : tous les possibles envisagés sont actualisables. En témoigne le cadeau démesuré d’Helen a Nitram en la qualité d’une voiture ou alors l’achat impromptu de billets pour Los Angeles. Mais pour possibles qu’elles soient, ces fictions demeurent indéterminées et finissent toujours par dépasser celles et ceux qui entourent Nitram. Au cours du déjeuner d’anniversaire du jeune homme, sa mère interroge Helen  : «  Qui est-il pour vous  ? Un amant ou un fils  ?  » En dernier lieu c’est bien l’incertitude de l’imagination qui semble être le principe directeur de la vie de Nitram.

Martin, au présent de vérité

C’est donc logiquement que Justin Kurzel fait évoluer la forme narrative de son film lorsque Helen disparait brutalement. Rappelons-le, les faits mis en scène par le réalisateur ont pour caution la vie documentée du vrai Martin Bryant. Le vide fictionnel laissé par la mort de la co-autrice des récits de Nitram se heurte à un trop plein de réel  : celui de l’inachèvement constitutif de l’existence réelle.  

© Ben Saunders

Incapable de prendre en charge cette donnée, Nitram devient alors Martin. Et la mise en scène de devenir implacable. Alors que le rêve de nouvelle propriété de son père s’envole au profit du bonheur d’un couple de retraités, c’est celui de l’aboutissement de toute mise en récit de son rapport au monde qui se décompose pour Martin. Justin Kurzel oriente alors sa mise en scène en vue d’une fin inéluctable, unique et horrible point de repère posé par Martin  : celui du massacre à venir à Port Arthur.

Plus didactique, la deuxième partie du film met au jour l’impossible établissement d’une distinction entre réalité et fiction pour Martin. Tout ce que souhaite le jeune homme semble trop accessible, comme si le moindre de ses désirs devaient venir à se matérialiser à l’écran, nécessairement. Une façon pour le réalisateur de condamner la législation sur les armes alors en vigueur en Australie. Martin n’aurait pas dû avoir accès à ces objets de mort.

Dans cette grande maison vide léguée par Helen, Nitram-Martin passe lui-même progressivement d’une extravagance fictionnelle à une monstruosité bien réelle. Et c’est lors du massacre que fiction et réalité en viennent à définitivement et tragiquement coïncider. Coïncidence que l’on sait gré à Justin Kurzel de suggérer intelligemment en épargnant au spectateur la matérialisation du massacre. Trop horrible, trop douloureux, seul l’hors-champ peut alors lui donner une existence cinématographique.

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