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Rencontre avec Jonás Trueba : « Je voulais que dans la salle de cinéma on ait la sensation d’être « à l’intérieur » »

Jonás Trueba
© Los Ilusos Films

Au cours des 3h40 que dure Qui à part nous, Jonás Trueba propose une rencontre immersive avec quelques jeunes madrilènes. Tourné entre 2015 et 2020, à mi-chemin entre documentaire et fiction, le film prend le temps de déplier le fil d’un éveil : celui du printemps de la vie, ou l’adolescence.

Vous êtes crédité au scénario, à la réalisation et à l’image. On sent votre présence derrière la caméra tout au long du film. Est-ce que le fait de faire un film avec des moyens matériels légers a été un point de départ  ?

J’aime beaucoup cette idée que le film est fait d’une façon légère. C’est-à-dire moi tout seul avec une caméra et quelques jeunes ami.es. Le fait simplement d’avoir une caméra, de sortir avec eux et de faire naitre le film de cela. Donc, oui, ce parti pris a constitué un point de départ.

Et j’aime beaucoup l’idée d’appeler cela «  légèreté  ». J’espère que cela transparait dans le film. Bien sûr c’est quelque chose qui m’a intéressé dans tous mes films. Et ici, cela peut sembler paradoxal car le film est très long. Cette légèreté c’est s’inquiéter de comment capter les choses, certains enjeux un peu à la volée, sans trop de solennité. Et je crois que l’on peut la sentir.

Parlant de solennité et de légèreté, aviez-vous envisagé en amont la distance que vous souhaitiez mettre entre vous et vos acteur.ices  ?

Oui. C’est une distance qui s’est construite au fur et à mesure, avec eux. Très rapidement, je me suis dit que je pourrais m’approcher plus que je ne l’avais jamais fait dans mes films où je restais quasiment systématiquement dans un retrait pudique. C’était une expérimentation par rapport à ce que j’avais pu faire avant. Cette idée de m’approcher plus était très importante pour moi. C’était un souhait.

Et tout cela supposait de créer un rapport de confiance avec mes acteur.ices. Il s’agissait de rendre ma présence moins sensible. Non pas en faisant de moi l’un d’entre eux mais en essayant néanmoins que ni moi ni la caméra ne soyons des intrus. A la fin, je crois qu’iels me percevaient toujours avec la caméra comme quelqu’un à qui iels pouvaient se confier.

Car dans chaque film l’un des enjeux principaux est de savoir où mettre la caméra. D’où est-ce que je regarde  ? Quelle est la juste distance  ? Et dans ce film, la réponse à ces questions a été d’ordre physique. Il y a, je crois, quelque chose de très immersif dans ce film. L’immersion c’est la plongée, le fait d’être avec, sans point de vue extérieur. C’est quelque chose que j’ai vécu en filmant. Nous sommes immergés avec eux et j’espère que cela se sent dans l’expérience du spectateur. Je voulais que dans la salle de cinéma on ait la sensation d’être «  à l’intérieur  ».

Il y a une scène qui, pour moi, fonctionne très bien en ce sens. Lors du voyage de fin d’année, la soirée entre les jeunes lorsqu’iels sont tous agglutiné.es sur les lits superposés. Il n’y a quasiment pas de point de vue. J’ai l’impression qu’il y a presque un sentiment de chaos.

L’expérience de la distance de la caméra est donc très différente de celle de vos films précédents. Je pense par exemple à Eva en août dans lequel la caméra est fixe et assez éloignée du personnage principal. Et pourtant, il y a un thème commun à ces deux films  : celui de la construction d’une identité qui n’est pas figée.

Oui. J’aime à penser que mon cinéma a, en partie, pour point de départ ma timidité. Dans ma vie je suis aussi très polarisé entre mon aspiration à être seul et mon être social. Donc je pense que mes films sont marqués par cette dualité. Mes personnages partagent des espaces avec d’autres, des moments d’échanges, qui sont pour moi très importants. Ils écoutent. Mais il y a aussi beaucoup de moments d’intimité, de solitude. En fait je suppose que ce qui vous travaille dans la vie finit toujours par, inconsciemment, transparaitre dans votre travail.  

La question de la recherche de notre identité, de ce que nous sommes réellement, traverse mes films. Dans Eva en août, c’est le cas. Eva cherche à savoir qui elle est réellement. C’est aussi la question de savoir ce qui vient de toi-même et de ce dont tu hérites de ta famille, de tes ami.es. C’est quelque chose qui me travaille beaucoup et qui était effectivement dans Eva en août et qui aussi très présent dans Qui à part nous.

A ce titre, j’aime beaucoup le passage dans lequel un jeune garçon parle de cela. Il explique qu’il vient d’une famille d’extrême gauche et s’interroge  : partage-t-il personnellement ces idées  ? Se trompe-t-il  ? C’est un sujet important pour moi, je me demande s’il est pertinent d’interroger cet héritage.

Jonás Trueba
© Los Ilusos Films
Et en même temps, la famille reste toujours hors-champ.

Dans tous mes films la famille reste hors-champ. Peut-être devrais-je en parler à mon psychiatre (rires). En général je crois que l’on sent toujours que la famille est très déterminante dans la construction de l’individu que nous sommes. Et je pense que la présence des parents est si prégnante qu’il est préférable de les laisser à l’écart.

De la même manière, on me dit souvent que mes films sont anachroniques car on ne voit pas les signes de la vie moderne comme les téléphones portables. Je réponds la même chose. En fait je laisse de côté les choses qui me semblent déjà trop présentes dans ma vie. Elles n’ont pas besoin d’être représentées pour être présentes. Enfin je ne sais pas, je peaufine peu à peu cette théorie.

Et puis il y a aussi la question d’éviter les clichés sur la vie des adolescents. Les jeunes n’avaient pas du tout envie de tourner des scènes avec leurs parents. Iels voulaient tourner entre eux.

Vous filmez beaucoup de discussions à propos de l’amour, de l’amitié, de l’écologie etc. On peut parler pour ces jeunes, entre 15 et 20 ans, d’un éveil de leur conscience politique. J’aimerais savoir ce qui vous a amené à quasiment terminer votre film sur le geste du vote  ?

J’ai passé de nombreuses années à filmer ces jeunes. Et iels ont eu 18 ans en pleine période électorale. J’étais très ému de les filmer en train de voter. Pour moi, c’est un geste très important. C’est souvent un geste sous-estimé, notamment chez les jeunes qui ne sont pas forcément très intéressé.es par cela. Mais eux avaient très envie de voter. D’autant que l’Espagne traversait une sorte de crise politique à ce moment et donc les élections se répétaient. Il y a eu trois périodes électorales pendant le tournage du film. J’ai des heures de rushes de gamins qui votent. On courait d’un bureau de vote à l’autre  !

Lors de certaines scènes, il est plus aisé de tracer la frontière entre fiction et documentaire. Notamment lorsque Silvio rejoint Candela dans son village. Était-ce important pour vous et vos acteur.ices de dire  : «  là, on va vraiment jouer à raconter une histoire à l’intérieur de ce film qui sera peut-être très long et qui dira déjà beaucoup de nous  »  ?

Oui, je crois qu’iels avaient très envie que le film puisse permettre de croire en ce qu’iels racontent. Iels avaient envie de créer des moments de fiction même s’ils pouvaient être empruntés à des situations qui avaient été les leurs quelques semaines ou mois auparavant.

Candela voulait jouer une histoire d’amour avec quelqu’un de plus âgé qu’elle. Elle avait des idées assez précises. Après, c’est moi qui lui ai imposé l’espace de son village car je pensais que cela pourrait faire un bon mélange. Elle a apporté le contenu, j’ai apporté le décor. Mais ce décor lui est resté propre. Et cela a ouvert à Silvio la possibilité d’amener son histoire familiale, lui qui vient d’Equateur. C’était une histoire très forte et c’était important qu’il puisse la placer à cet endroit dans le film.  

On peut opposer ces films en de nombreux point mais que ce soit dans Eva en Août ou dans Qui à part nous, l’écrasante majorité des scènes est tournée en extérieur. La ville est habitée par vos personnages, elle est plus qu’un cadre. J’ai l’impression que la question de l’identité dont on parlait tout à l’heure passe nécessairement par l’espace public.

J’aime beaucoup le fait que vous traciez ce parallèle entre les deux films. Dans Eva en août, le personnage principal passe beaucoup de temps dans la rue car c’est l’été et qu’elle est seule. C’est l’espace qui lui permet de rencontrer des gens et de provoquer le hasard.

Dans Qui à part nous, l’espace public c’est l’endroit dans lequel les jeunes se sentent le plus eux-mêmes. Bien plus qu’à la maison. Dès qu’on est à l’intérieur on est dans une sorte d’enfermement, de repli sur soi-même. Je pense que l’on a tous déjà vécu ça.

C’est ce que dit Silvio de façon très belle, vers la fin du film, lorsqu’il décrit son espace vital à la maison. Il dit que sa maison n’est même pas sa chambre puisqu’il la partage avec son frère. Sa maison se résume à son lit, son bureau, sa chaise et son ordinateur. Il ne sent pas que le reste de l’espace lui appartienne. Et ce, même dans sa propre chambre.

Ce sont donc deux concepts différents de l’espace public, ou du moins de comment il est appréhendé par les individus. Les jeunes ont besoin de l’extérieur, la rue s’impose à eux. C’est une nécessité absolue. Eva, elle, choisit l’espace public extérieur.

Jonás Trueba
© Los Ilusos Films
Il y a quelque chose qui m’a marquée, c’est le besoin, formulé tout au long du film, qu’ont ces jeunes de promesses d’éternité, c’est-à-dire de gages de sécurité amicale, amoureuse, politique, sur le long terme. Est-ce une chose dont vous aviez besoin au même âge  ?

Je ne sais pas si cela vient d’eux ou de moi. Quand j’étais jeune je parlais avec la même intensité, je n’hésitais pas à être péremptoire. Je crois que quand on est jeune on imagine plus facilement le futur. On se projette très loin. Et quand on vieillit on se rend compte qu’on l’envisage moins. Non pas parce qu’il nous reste moins à vivre mais parce que l’imagination se tarit. On se projette moins.

Moi je me projetais beaucoup. Dans La Reconquista, il est question de cela, de l’impossibilité quand arrivent les 30 ans, de rester fidèle aux promesses que l’on s’était faites plus jeunes. C’est toujours une question de dualité entre rester fidèle au jeune qu’on a été, et le trahir. Quand on retrouve un ami d’adolescence et qu’on se rend compte que rien n’a changé, c’est aussi perturbant que quand on se rend compte qu’il est radicalement différent. Je ne sais pas si c’est bien ou mal, mais c’est impressionnant.

L’incertitude me traverse. Mais je crois que tu dois toujours te trahir un peu, du moins avoir le droit de changer.

Et alors, serait-il possible de faire un tel film avec des adultes  ?

Je ne sais pas si les adultes tiendraient le coup. Les jeunes m’ont permis de parler de sujets qui me travaillent, avec une intensité que mes ami.es de mon âge n’ont pas. Finalement il ne s’agissait pas tant de parler des jeunes que de ces thèmes là. Parler de l’amour, de la solitude, du futur, de la politique. Je ne suis pas sûr que mes ami.es auraient pu faire preuve d’une telle énergie. Mais dans le fond on parle de la même chose que quand on est adulte. Ce sont des enjeux éternels.

Le fait de savoir que ce film aurait pu rester inachevé vous a-t-il permis de faire des choses que vous n’auriez pas pu faire autrement ?

Je crois que c’est un film qui a une dimension un peu brute, un caractère inachevé. On lui a donné une forme c’est certain car on y a travaillé de longues heures. Mais son caractère potentiellement inachevé lui confère un grain d’authenticité.

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