LITTÉRATURE

« L’étoile Absinthe » – Déluge poétique

© Editions Zulma
© Editions Zulma

À l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis (1922-1961), les éditions Zulma publient en format poche L’étoile Absinthe. Un roman poétique dont le manuscrit a été retrouvé et édité cinquante ans après la disparition de son auteur.

Ultime œuvre de Jacques Stephen Alexis, L’étoile Absinthe a bien failli ne jamais trouver ses lecteur·ices. Comme le précise l’édition, le seul manuscrit original disponible est inachevé et partiellement lacunaire (quelques mots de l’incipit sont illisibles). Ce livre devait être le deuxième volet d’une tétralogie dont le premier membre était L’Espace d’un cillement (1959).

La Niña Estrellita, ancienne prostituée amoureuse de El Caucho a changé radicalement de vie. Devenue Églantine, elle fait la connaissance de Célie Chéry qui la convainc d’investir dans le sel. Au péril de leur vie et de celle de l’équipage, elles s’embarquent alors sur le voilier Dieu-Premier pour rejoindre la Grande-Saline. C’est alors qu’une violente tempête éclate.

Un jeune homme éblouissant

La vie de Jacques Stephen Alexis est aussi riche et mouvementée que la tempête de L’étoile Absinthe. Né aux Gonaïves, il est l’un des descendant du père de l’indépendance haïtienne Jean-Jacques Dessalines (1758-1806). Il a été à la fois neurologue, écrivain, homme politique et farouche opposant à la dictature de François Duvalier. Il a côtoyé pêle-mêle Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Louis Aragon ou encore Jacques Roumain dont le sublime roman Gouverneurs de la rosée l’a beaucoup inspiré. Lors de ses voyages dans le monde pour recueillir un soutien international à la résistance haïtienne, il rencontre Hô Chi Minh, Mao ou encore le Che. En 1961 il débarque clandestinement au nord d’Haïti, bien décidé à renverser le régime de «  Papa Doc  ». Il est trahi, capturé, torturé puis assassiné par des miliciens. Comme l’écrit Dany Laferrière dans «  Jacques Stephen Alexis : un jeune homme éblouissant » (2018)  :

Il lui était interdit de vivre en Haïti, on ne pouvait l’empêcher d’y mourir. Ce qui reste malgré tout de ce jeune homme éblouissant, c’est la plus rayonnante trajectoire dans le monde des lettres contemporaines haïtiennes.

Dany Laferrière, « Jacques Stephen Alexis : un jeune homme éblouissant »

Mots rares et incandescents

Amoureux des mots rares et oubliés, Jacques Stephen Alexis embarque ses lecteur·ices dans un voyage poétique. L’écrivain se fait presque mallarméen via l’usage d’un vocabulaire particulièrement coloré. Les cheveux sont «  blanchoyant  », l’aurore est «  coralline  » et on souffre de la «  malepeur  ». Il met en prose une poésie sublime, où chaque mot se dôte d’un sens nouveau au contact de l’ autre, comme un fruit délicieusement mûr.

Fruits de la lumière, les grappes d’étoiles se balancent aux mâts et aux vergues du port, au gré de l’alizé qui fait ses gammes dans les cordages. Les ais du bâtiment craquent, la voilure poursuit l’immémorial vieil aria de marine, les vaguelettes se pourchassent, pétulants lézards d’argent, l’horizon est un haillon funèbre, implacable, opaque et menaçant. 

Jacques Stephen Alexis, L’étoile Absinthe

Comme son maître littéraire Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis s’amuse à mêler les cultures. Ce syncrétisme crée une nouvelle poétique haïtienne. Les dieux vaudou Agouet’Arroyo et Guédé Nibo, ambivalents, côtoient des figures européennes comme Vénus. Le titre même du livre, L’étoile Absinthe, est une référence à un verset de l’Apocalypse (8 :11)  : «  Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères  ».

Art poétique

Jacques Stephen Alexis a laissé aux lettres haïtiennes sont art poétique intitulé «  Du réalisme merveilleux des Haïtiens  ». Il y détaille sa vision de la poétique ainsi que de celle des autres écrivain·es Haïtiens. Selon lui, l’essence des récits de son île se forge autour du concept de «  réalisme merveilleux  ». Un oxymore qui n’est pas sans rappeler le«  réalisme magique  » revendiqué par l’avant-garde latino-américaine au critique Franz Roh. Pour l’auteur, le réalisme merveilleux doit chanter les beautés d’Haïti en prenant en compte la réalité sociale. Et c’est ce qu’il s’applique à faire dans L’étoile Absinthe.

[…] l’artiste a été un professeur d’idéal, de courage, un éducateur public, un chantre de l’espoir et du rêve placés en antithèse avec les duretés et les laideurs du moment.

Jacques Stephen Alexis, «  Du réalisme merveilleux des Haïtiens  »

L’étoile Absinthe mêle avec gourmandise les cinq sens dans un tourbillon poétique. Sa redécouverte cinquante ans après la disparition de Stephen Alexis fait l’effet d’une belle surprise. Le roman complète la liste des œuvres de l’auteur qui se sont déjà faites une place parmi les classiques de la littérature haïtienne. On peut surtout citer Compère général soleil (1955) ou son Romancero aux étoiles (1960).

L’Étoile Absinthe, Jacques Stephen Alexis, 160 pages, Éditions Zulma, 9€95

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