CINÉMA

« Années 20 » – Quelques heures, ou une vie, à Paris

© WaynaPitch
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Après Paris est à nous, long-métrage débuté en 2015 et qui s’est étendu sur quatre ans, Elisabeth Vogler revient avec Années 20. Un city trip dans un Paris que tout le monde connaît, mais un film comme personne n’en a vu.

Capturer un instant de vie et le transporter sur les écrans. Voilà le projet d’Elisabeth Vogler. Pour ce.tte réalisateur.ice, s’oublier est essentiel pour offrir un travail pur et dénué d’égo. C’est pour ça qu’iel a pris ce surnom, tiré de Persona de Bergman : pour s’oublier, s’effacer derrière la caméra, au profit de la vie qui prend forme dans son oeuvre. C’est exactement ce qu’il se passe dans Années 20. Non seulement on oublie qui l’a créé, mais on oublie également que nous sommes face à un film.

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Un format ambitieux et immersif

Le premier challenge de ce film réside dans sa construction technique. Filmé en plan séquence, pour une durée totale de 1 h 30, il réunit 24 comédiens qui se croisent sans pour autant s’arrêter. La caméra va de l’un à l’autre, elle fait des bonds et des pirouettes et récupère chaque acteur ou groupe d’acteurs au milieu d’une conversation. Comme si elle était un petit voyeur, curieux d’écouter ce qu’il se dit autour de soi. C’est finalement un film à cheval avec une pièce de théâtre, puisque tout se devait d’être tourné en une seule prise.

Cela a nécessité une équipe technique hautement impliquée : à saluer notamment l’un des ingénieurs son qui a été renversé par un scooter pour aller apporter un micro à l’un des comédiens à l’autre bout de Paris. Ces choix de tournage sont au service du réalisme et de l’immersion. C’est une fresque qui est dépeinte, allant de Rue de Rivoli jusqu’aux Buttes Chaumont, et montrant un Paris aux multiples visages.

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Les acteurs, eux aussi, ont dû s’adapter aux conditions ambitieuses de tournage. Chacun devait savoir sa part, mais également celle de ceux qui le précédaient ou le suivaient. Ils devaient se couper au bon moment, arriver du bon endroit, avec le bon minutage. C’est finalement aussi une chorégraphie, avec 24 danseurs se succédant à tour de rôle. Il y a dans cette histoire, dans le fait de ne connaître chaque personnage que pendant quelques petites minutes et de ne plus le revoir après, une sorte d’attachement urgent. Il n’y a pas le temps d’apprendre à les connaître. Alors on s’y accroche, et on se joue en peu de temps le récit de leur vie.

Chaque chapitre nous raconte quelque chose de différent, un détail, d’un ordre anecdotique, et c’est à nous par la suite d’en faire ce que l’on veut. C’est à la fois abstrait et très précis. Cela nourrit notre imagination tout en nous guidant précisément, sur un strict itinéraire, dans Paris.

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Une mixité à l’image de la ville

De ces 24 acteurs ressort une diversité de tous genres. Que ce soit dans les sujets, mais aussi dans les manières de s’exprimer, de jouer, d’appréhender le projet, la diversité est mise à l’honneur. En résonance avec la ville finalement. Bien que tous semblent être en accord avec le côté poétique, le côté instantané de ce qui se joue, chacun l’exprime à sa façon. Cela permet, en une heure et demi, d’entendre divers sujets, et d’ouvrir notre champ des possibles à une dizaine de thèmes différents.

Il y a Blanche, l’artiste passionnée, qui parle avec Ambre du sens donné à la couleur noire. Il y a Lila, adolescente, qui vole du maquillage et qui partage avec sa copine Lilou. Nous pouvons également retrouver une mariée qui rencontre un bébé, ou encore un type qui enregistre des poèmes sur son vélo. Cette multiplicité de personnages est plus que fidèle à Paris, et démontre que l’on pourrait faire un film de cette ville à chaque coin de rue.

Bien que l’on soit libre dans nos interprétations, le cadre nous conditionne. Il fait beau, c’est l’été, et la légèreté est de mise. Que ce soit dans les conversations ou bien dans les situations, il y a ce filtre particulier qui est appliqué quand les beaux jours reviennent. C’est Paris comme on l’aime, Paris vivante, Paris qui sourit.

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Revivre après l’isolement

Ce n’est pas un hasard si la ville est présentée sous cet angle-là. Le film, qui prend place à l’été 2020, s’impose comme une suite au confinement. Après des mois enfermés chez soi, les parisiens revivent, ils sortent, retrouvent le contact humain et la nature (bien que polluée) de leur environnement. Cet état d’émerveillement pour les choses quotidiennes fait écho à la difficulté de la période précédente. Le film est le portrait d’une génération qui a été stoppée en plein élan par le virus, plus que d’autres. Cette génération pour laquelle tout est possible car assez grande pour agir, mais assez jeune pour en avoir la force.

C’est la génération que l’on a qualifiée de « sacrifiée », par tout, la politique, le COVID, le dérèglement climatique. Une génération qui a quelque chose à dire et, semble-t-il, de plus en plus de choses contre lesquelles se révolter. Mais pour l’instant l’heure n’est pas à la révolte. Nous sommes dans Paris, il fait beau, il fait chaud. Les gens se croisent, se regardent, échangent parfois quelques mots. On se balade le long des quais et on s’embrasse dans les parcs. Et puis on aimerait bien chanter, nous aussi, comme à la fin d’Années 20.

Finalement, Années 20 est un film d’aventures, mais de celles du quotidien. C’est aussi un appel, à sortir, et à prendre chaque évènement qui nous arrive comme une péripétie. Paris est une ville qui provoque des sentiments confus : souvent, on aime la détester. Alors autant en faire notre propre film personnel.

Années 20, d’Elisabeth Vogler. Sortie le 27 avril 2022.

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