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Rencontre avec Sinziana Ravini : « L’utopie peut être puissante si l’on parvient à y injecter du débat »

© Christina Abdeeva

 Sinziana Ravini nous propose un voyage au sein de la psyché dans son essai «  Les Psychonautes  » . Elle y expose les différentes manières d’approcher l’inconscient, de se confronter au réel et d’accueillir l’imaginaire.

Psychanalyste, curatrice d’exposition et écrivaine, Sinziana Ravini scrute ce qui nous échappe et cherche à saisir ce qui ne peut être dit. Ses références réalisent une toile textuelle et conceptuelle, ornée de petites lucioles artistiques qui cherchent à nous orienter dans ce chaos qu’est le réel.

Qu’est-ce qu’un «  psychonaute  »  ? 

Le psychonaute est celui qui part à la recherche de l’inconscient. Il navigue vers ce territoire difficilement repérable. Pour ne pas subir l’inconscient, il faut user d’outils de navigation qui permettent de prendre le contrôle sur ce qui, par définition, est incontrôlable. 

Gilles Deleuze parle de l’être vivant comme «  voyageur trans-spatial immobile dans sa capsule  ». Ce voyageur nous dit-il quelque chose du psychonaute ? 

C’est exactement ça  ! Il faut cependant transpercer cette bulle pour entrer en contact avec les autres sinon on risque d’y rester enfermé. Dans la mélancolie, l’autre disparaît tandis que dans la paranoïa il y a un grand Autre méchant. Le paranoïaque crée une lecture faussée du monde pour combattre le méchant mais c’est une manière de sortir de la bulle. Il est dans la création là où le mélancolique court le risque de rester cloîtré. 

Vous pensez notre rapport aux autres en nous invitant à faire de nos ennemis des adversaires. En quoi ce changement de perspective consiste-t-il  ?

Chantal Mouffe explique qu’il faut transformer les conflits antagonistes en conflits agonistiques. L’autre, considéré comme adversaire, est perçu comme subjectivité que l’on respecte et que l’on essaie de comprendre. Aujourd’hui, cette pensée peut être transposée dans les conflits géopolitiques où l’on ne voit plus les autres que comme des adversaires à abattre et où aucune discussion n’est possible. 

Le psychonaute voyage dans l’inconscient mais questionne aussi son désir. Le personnage de Madame X, dans votre roman, La diagonale du désir, réalise un parcours initiatique en se confrontant à son désir. Comment le désir s’articule-t-il avec l’inconscient  ?

Ah, vaste question  ! Lacan dit que l’objet du désir est par définition inconnaissable. Silvia Lippi, psychanalyste française et auteure de La décision du désir, possède une autre conception qui m’a beaucoup inspirée.  On peut décider de son désir si l’on prend au pied de la lettre le fait que le désir est désir de l’Autre. Il faut alors choisir quels autres influenceront notre désir.  Dans le roman, j’ai demandé à des femmes que j’admirais de me donner des missions que je devais réaliser à travers mon double. C’était une manière de mettre en échec l’inconscient, que l’on ne peut contrôler, en demandant à d’autres de le contrôler à ma place. 

Il faut aussi distinguer le fantasme, qui peut boucher la vue et faire tourner en rond, et le désir qui nous fait toujours sortir de cette bulle pour accéder à l’autre. Dans la cure analytique, avec mes patients, j’essaie de les aider à trouver leur véritable désir. Nous savons tous ce que nous désirons mais nous n’avons pas toujours la force de nous l’avouer.

Vous êtes psychanalyste et vous confiez avoir écrit ce livre en suivant la règle de l’association libre. Freud la définit ainsi  : «  Dites tout ce qui vous passe par l’esprit. Comportez-vous à la manière d’un voyageur qui, assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu’il se déroule à une personne placée derrière lui  ». Quelle sorte de voyage est l’analyse ?

L’analyse est un voyage réalisé à deux. Le psychanalyste nous accompagne, guide la cure et pose un cadre mais c’est à l’analysant de faire le travail en décidant de là où il ou elle veut aller. Il faut distinguer voyage et errance. Dans le voyage on sait où l’on va alors que l’errance est une aventure où le monde s’ouvre à nous. On se perd pour se retrouver. 

Les thèmes de l’imagination et de l’utopie sont très présents dans le livre. En quoi sont-ils des leviers pour transformer le réel  ?

L’utopie peut être puissante si l’on parvient à y injecter du débat et à rester vigilent à ce que les autres désirent. J’ai vécu dans une utopie soi-disant communiste pendant mes dix premières années en Roumanie. C’était une utopie pour une seule personne, Nicolae Ceaușescu, et non pour le reste du pays. L’utopie risque toujours de devenir une dystopie en effaçant les différences.

Il faut donc s’interroger sur la manière dont l’utopie peut proposer un monde vivable où l’on puisse vivre ensemble. Les utopies les plus désirables sont limitées dans l’espace et le temps. Aussi, de micro-utopies se sont créés dans les années 1990 dans le monde de l’art mais furent critiquées d’être trop idéalistes et angélistes. 

Vous êtes curatrice d’expositions et vous étudiez dans vote livre des œuvres d’art totales comme la performance d’Anna Odell et l’exposition The host and the cloud de Pierre Huyghe. En quoi l’art nous propose-t-il une exploration du réel  ? 

Anna Odell, dans sa performance, remet en scène sa crise, dite psychotique, durant laquelle elle a voulu se jeter d’un pont. Elle marchait sur la balustrade, les passants ne se sont pas arrêtés et les policiers ont été violents. Personne n’a su s’occuper d’elle comme elle l’aurait souhaité, surtout pas l’hôpital psychiatrique. Quelques années plus tard, elle remet en scène ce traumatisme personnel. Quand elle entre à l’hôpital pour la deuxième fois, elle déclare que c’était une œuvre d’art. Pierre Huyghe cherche lui à produire des mondes féériques en intégrant de la vie comme des moustiques ou des chiens. Ainsi, les expositions sont des espaces symbiotiques. Elles créent une cohésion entre les êtres et permettent d’inventer des rencontres durables.

Vous expliquez que faire le récit de sa vie est un moyen d’en devenir l’acteur. J’ai alors pensé à ces livres-jeux, dont on est le héros de l’histoire, qui proposent une intrigue particulière en fonction des choix que l’on fait au cours de la lecture. Le récit est-il un moyen de transformation de soi ? 

Les livres-jeux étaient très importants quand j’étais enfant. Ils me donnaient l’impression de devenir le héros de l’histoire qui était pourtant écrite par quelqu’un d’autre. Il est important de réinventer le récit de notre vie pour en faire un récit en devenir. Le héros aux mille et un visages de Joseph Campbell aborde le récit de façon ludique. C’est une idée formidable que d’avoir mille et un visages. C’est la possibilité de se raconter mille histoires sur notre vie sans qu’aucune histoire ne soit plus vraie qu’une autre. 

Vous décrivez la nécessité de ne plus penser l’humain comme le centre du monde en vous référant notamment aux courants de pensée actuels du «  réalisme spéculatif  » et l’ « ontologie orientée objet » (OOO). Qu’est-ce que ces courants nous disent de notre époque contemporaine  ? 

Le courant du réalisme spéculatif est né lors d’une conférence en Angleterre, en 2007, où était invité le philosophe Quentin Meillassoux. Ce dernier interroge ce qu’il y aurait après la fin du monde mais aussi ce qu’il y avait avant que l’homme n’arrive sur Terre. C’est une pensée modeste et spéculative qui aborde la vie sans l’homme. Le courant de l’OOO, porté notamment par Graham Harman, s’intéresse lui à la vie intérieure des objets qui nous résistent. C’est une nouvelle vague philosophique très intéressante mais qui semble avoir atteint ses limites bien que ces penseurs, encore jeunes, proposeront sûrement de nouvelles réponses concernant les enjeux climatiques ou géopolitiques. Je crois qu’il faut aussi penser une philosophie du secret. 

Vous parlez du secret mais vous évoquez aussi le rire et l’amour comme voies possibles pour des existences résistantes et libres.

L’amour tragique a trop longtemps été romantisé contrairement à l’amour heureux qui est méprisé. Nous pensons trop souvent que l’amour doit être attaché à la souffrance. bell hooks affirme que le vrai amour n’a rien à voir avec la souffrance. Mais que faire alors de Freud qui nous rappelle que nous sommes habités par Eros (désir) et Thanatos (destruction)  ?

Je pense qu’il faut penser humour et amour ensemble. Le rire est salvateur et permet de prendre conscience du ridicule de l’être humain. Il faudrait aussi penser le secret c’est-à-dire ce qui est caché, ce qui devrait être dévoilé et ce qui nous échappe.

On peut penser au très beau livre d’Anne Dufourmantelle, La défense du secret.

Anne Dufourmantelle est très importante pour moi. Elle a réussi à repenser le secret, la douceur et le danger. J’aime penser qu’il faut poursuivre cette trajectoire en faisant attention au mystère et en se mettant, parfois, en danger pour aborder des choses inconfortables. 

A la fin du livre, vous proposez au lecteur un exercice  : analyser une œuvre qui a été marquante dans sa vie. En quoi était-ce important de mettre le lecteur au travail  ? 

Un jour, j’ai demandé à mes étudiants d’analyser deux œuvres d’art  : une qui les a marqués dans leur enfance et une récemment. Chaque texte était extraordinaire. C’est au lecteur de se demander quelle aventure pourrait être la sienne à travers les œuvres qui l’ont marqué. Cet exercice permet de découvrir des choses que l’on ne soupçonnait pas sur soi-même.  

Les Psychonautes de Sinziana Ravini, Editions PUF, 20euros.

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