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Rencontre avec LaFrange : « Parfois on se sent un petit peu alien, la musique, c’est un peu le liant entre tout le monde »

Crédit photo : HortyPiquante

Discuter avec Zoé aka LaFrange, c’est revenir à des sujets simples et tendres. Parler d’amour, des sentiments profonds qui nous traversent lors de l’adolescence. Sad Love Songs en recueille l’essence même.

En prenant un peu de hauteur sur ses émotions, Zoé revient sur des moments qui font sourire à présent, mais qui prennent également tout leur sens avec les années. Découvrez l’univers sensible et rêveur de LaFrange à travers notre rencontre.

Comment te sens-tu par rapport à la sortie de ton album ?

Franchement, je ne réalise pas vraiment parce que tout est allé très vite. Déjà la production a été très rapide, mais surtout j’ai l’impression que le temps est passé à une vitesse folle cet hiver.

Quand a commencé le projet de l’EP ?

Il a commencé assez tard, un peu avant l’été, mais il comportait d’autres chansons. Je continuais à composer et au bout d’un moment, j’avais vraiment beaucoup de chansons. J’ai alors décidé de séparer le projet en deux et d’utiliser ces autres chansons pour former cet EP. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de plus cohérent qu’avec les chansons d’origine, avec le thème des chansons d’amour tristes.

J’ai cru l’avoir terminé en novembre, mais j’ai eu envie d’ajouter une toute dernière chanson en janvier. Je l’ai fait très rapidement et c’est donc la dernière chanson de l’EP. J’aurais bien aimé qu’elle ne soit pas en dernier, mais comme il y avait une chanson appelée «  6 » en sixième position, je ne pouvais pas placer cette nouvelle chanson avant. Ça aurait décalé le système et ça n’aurait pas été très raccord.

C’est un EP qui fait suite à ton premier, Everything is Fine ?

En fait, j’ai déjà sorti deux EP. Le premier s’appelle Save the Date et le deuxième Everything is Fine. Mon nouvel EP est un peu la réponse au tout premier, et c’est aussi une sorte de fermeture du chapitre des chansons d’amour tristes. Ces deux EP-là sont inspirés d’un petit carnet que j’avais quand j’ai commencé mon projet. J’y écrivais des lettres d’amour et la couverture était un faire-part de mariage sur lequel était écrit «  Save the Date  ». Sad Love Songs c’est un peu la suite et la fin de ce carnet, avec toutes ces lettres d’amour que j’ai écrites mais que je n’envoyais pas.

Tu les écrivais à quel moment ?

Je les ai écrites il y a longtemps, en 2018 je pense.

Comment te sens-tu en retombant sur ces lettres ? Elles datent quand même d’un ancien toi qui n’est peut-être plus celle que tu es à présent ?

Justement, j’ai l’impression de fermer un peu ce carnet, de dire au revoir à cet ancien moi. J’avais la sensation que cet ancien moi n’avait pas dit tout ce qu’il avait à dire. Je voulais vraiment dire au revoir à cette petite partie de moi encore candide et adolescente. Cet EP c’est un peu la fin de ça, la fin d’une ère.

Ça doit être un peu bizarre de chanter ces chansons intimes, de les offrir aux autres ?

J’avoue que je ne les ai pas encore toutes chantées sur scène. Il y en a qui sont plus difficiles que d’autres à chanter. J’aime beaucoup les chanter, mais je me lasse très vite aussi. J’ai tout de suite envie de chanter des chansons pas encore sorties – et que je ne compte même pas sortir. Je ne veux pas chanter des chansons trop anciennes. Surtout qu’elles ont été pour beaucoup ré-arrangées par mon guitariste. Donc comme je joue beaucoup avec lui, c’est super de jouer ces chansons qu’on a retravaillées ensemble. Généralement, on les appelle « les autoroutes du fun » parce qu’elles sont devenues très faciles à jouer et qu’on prend beaucoup de plaisir à les faire.

C’est lui qui fait les guitares sur l’enregistrement ?

Pas tout le temps. J’en ai fait quelques-unes, lui en a fait un peu, et une troisième personne qui s’appelle Simon – avec qui j’ai bossé sur mon premier EP – en a fait aussi. Plus le clavier : il y a une chanson où il n’y a pas de guitare du tout, juste un piano.

En live tu fais beaucoup d’acoustique guitare électrique-voix, as-tu envie de développer ce projet en groupe ?

Complètement. Si je ne l’ai pas fait jusqu’ici, c’est par manque de moyens financiers, mais à terme j’aimerais beaucoup avoir un full band, que ce soit très organique. J’aimerais ne pas utiliser de sample, de boîte à rythme. Je voudrais qu’il n’y ait que des humains sur scène, et franchement si je le pouvais il y aurait une fanfare avec moi pour avoir beaucoup de texture. C’est aussi pour ça que cet EP est une manière de dire au revoir : c’est un adieu à ma petite chambre dans laquelle je me suis enfermée et où j’ai fait mes trucs toute seule. Là, j’ai vraiment envie d’aller à la rencontre de l’humain et de travailler avec des gens sur quelque chose de plus façonné.

On dit au revoir à la bedroom pop…

Exactement, et bonjour à Taylor Swift. (rires)

Pourquoi avoir choisi le nom de LaFrange ?

La frange, c’était la coiffure que j’ai faite quand j’avais 16 ans. À l’époque, personne ne portait la frange parmi mes copines, ça me complexait presque. Souvent, je la laissais pousser, mais la période de repousse était catastrophique et je passais ma vie à complexer. Dès que j’avais fini de faire repousser ma frange, je n’avais qu’une envie, c’était de la couper. C’est un peu devenu un statement. Je me souviens que j’étais amoureuse d’un garçon, il m’avait dit que ma frange était horrible. Je l’avais laissée pousser. Il ne voulait toujours pas m’aimer et m’avait mis un râteau. Ça m’avait fait beaucoup de peine et pour me venger, j’avais recoupé ma frange. Comme si ça allait profondément le blesser alors que pas du tout.

Je me suis rendu compte que je revenais tout le temps à la frange. C’était un peu le moteur de mes émotions. Souvent, quand ça ne va pas, on coupe nos cheveux. C’était un peu ça : quand ça n’allait pas, je coupais ma frange. La frange, ça cache mon front, là où il y a toutes mes pensées. Ça fait une barrière à mes émotions, mais de manière plus métaphorique. Mes émotions passent plutôt souvent par les larmes.

C’est une manière aussi un peu de se cacher ?

C’est un peu ça, il y a un côté un peu planque mais aussi assumé de la planque. 

Tu écris des chansons et tu les chantes devant tout le monde. Donc c’est quand même quelque chose qui sort de toi…

C’est beaucoup plus facile de m’exprimer par la musique que de dire les choses réellement. Je suis très à l’aise pour dire des choses à travers ma musique parce que je me dis que les gens ne vont soit pas comprendre, soit ils vont se dire que c’est joli. Leurs critiques et leurs avis seront fondés sur ma musique et non pas sur ce que j’ai réellement à dire. C’est un peu une manière de sublimer ce qui est moche. 

Chantes-tu en anglais pour cacher ce que tu dis vraiment dans tes chansons ?

Pas forcément. C’est vraiment instinctivement que j’aime chanter en anglais. J’ai toujours écouté de la musique en anglais, aujourd’hui c’est aussi ce que j’écoute, ce sont mes influences. Je suis très peu proche de la musique française, je ne me retrouve pas du tout là-dedans. Pour moi, l’anglais est vraiment une langue qui est chantante. 

Dans «  Lost Love Letters  », tu chantes la moitié de la chanson en français. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Ça m’est venu comme quand je chante en anglais. J’ai commencé à faire cette chanson et c’est un texte en français qui m’est venu. Je ne voulais même pas la garder parce que je me demandais comment j’allais pouvoir la rendre cohérente avec le reste du projet. Finalement c’est grâce à des sons de guitare, des harmonies et au fait d’avoir gardé un refrain en anglais que j’ai décidé de la garder. Je ne suis pas fermée, si j’ai d’autres textes qui me viennent en français, je ne me priverai pas du tout de le faire. Moi, j’aime beaucoup de chanteur·euses anglais·es. Les sonorités sont plus faciles que les mots en français, il y a un côté plus second degré en anglais. Je trouve qu’en français on va plus s’attacher au texte : souvent on dit d’un artiste français qu’on adore son écriture, le texte, et moi je suis plus attachée aux sonorités.

Peux-tu nous parler du clip de «  Lost Love Letters  » ?

Ce n’est pas forcément le clip qui me ressemble plus, c’est celui que j’ai quasiment le moins travaillé. D’habitude, je ne réalise pas mes clips, mais je travaille toujours en amont avec la personne qui s’en occupe, j’ai mes idées. Celui-ci a été écrit avec des gens que j’apprécie beaucoup, il y avait une part d’affect. On a passé une semaine à faire ce clip à trois et on a beaucoup rigolé. J’ai été dans des situations difficiles, il faisait tellement froid quand j’étais en robe sur la plage. Je suis étonnée de ne pas être tombée malade après. Mais je suis assez à l’aise avec ce clip parce que j’aimais bien l’idée d’aller très loin dans le cliché avec la robe blanche.

Clairement, on ne me verra pas trop comme ça, mais il y avait des symboles dans clip qui étaient vraiment très clichés et un peu drama. Je pense que c’est le cas de tout mon projet. Au niveau de l’esthétique, ce n’est pas forcément le clip qui me ressemble le plus mais le propos très drama, très romancé, très être en couple, se tenir la main et faire de longues balades sur la plage, c’est un peu ma vision très adolescente des choses. Ce clip, c’est aussi une chose à laquelle je dis au revoir : quelque chose qui me ressemblait à un moment de ma vie, mais dont je veux me détacher. C’est une vision très candide des choses. J’ai eu de la chance parce que pour la première fois j’ai travaillé avec quelqu’un qui avait beaucoup de matériel. C’est pour cette raison que l’esthétique est plus produite.

Tu as dit dans une autre interview qu’Everything is Fine est une manière de se dédouaner de ses émotions. Est-ce qu’ici Sad Love Songs est vraiment un EP honnête ? 

Je pense que oui. Dans Everything is Fine il y avait un côté second degré, mais sans être très drôle parce qu’il a été vraiment très dur à lâcher. Ça a été des questionnements qui n’ont pas été évidents, et d’ailleurs l’interview de La Face B n’a pas été facile. Pas dans le sens malveillant, au contraire, mais dans le sens où j’avais du mal à dire les choses. Sad Love Songs est assez premier degré, mais en même temps second degré parce que c’est du drama, c’est du too much. Everything is Fine était plus sombre, plus honnête, plus cru. Sad Love Songs, je dirais qu’il est mignon. « Oh des chansons d’amour tristes, oh pitchoune quoi »

© HortyPiquante

C’est un second degré que tu as appris en mettant de la distance avec tes sentiments ?

Exactement. Enfin, j’utilise quand même des mots très premier degré dans mes textes. Effectivement, il y a aussi cette distance que je me suis mise. Je me suis remise dans la peau de mon moi de 22 ans. Maintenant j’en ai 27 mais on voit qu’il y a un petit côté un peu bébé : « Oh c’est triste l’amour ! ». Ces émotions, je les ai ressenties, je les ressens encore mais peut-être avec plus de recul. Je pense que j’ai décidé de totalement assumer le côté très drama. Dans Everything is Fine, il y avait toujours ce côté planque de « non, ça va pas mais je vais vous dire que ça va parce que c’est plus facile comme ça ». Maintenant c’est plus « non, ça va pas et j’aimerais bien que vous me preniez dans vos bras parce que sinon ça ne va pas aller ». Mais les sujets abordés dans Sad Love Songs sont quand même moins graves que ceux qui étaient abordés dans Everything is Fine.

Comment crées-tu ta musique ?

De manière assez spontanée. Parfois je prends ma guitare, je joue des accords et je trouve des mélodies de chant, ça va très vite. Il y a vraiment ce côté où je peux créer une chanson très rapidement mais ne pas être capable de me remettre dans ce processus pendant des mois. Ça va assez vite et en même temps très lentement.

Il faut que tu sois dans un état d’esprit assez particulier ?

Oui, et une fois j’ai fait une chanson, j’étais chez moi, j’ai gratté des accords et je n’arrivais pas à m’arrêter. Parce que j’avais un truc qui me venait en tête, mais ce n’était pas le moment, il fallait qu’on répète pour un concert. Mais je suis rentrée chez moi et j’ai fait cette chanson. Puis plus rien pendant longtemps. Et sinon ça marche un petit peu comme ça, jamais dans l’urgence. Parfois c’est assez frustrant parce qu’il ne se passe rien pendant longtemps. J’ai l’impression de ne pas travailler, de ne pas être assez assidue. 

Qu’est-ce qui te plaît dans le fait de faire de la musique et de créer ? 

Franchement, je dirais que c’est viscéral. J’ai essayé de m’en éloigner plein de fois en me disant que je n’étais pas faite pour ça, que je n’y arriverais jamais, que c’était trop dur. J’ai essayé plein de métiers différents, enfin plein de métiers… Je ne suis pas non plus à un âge très avancé, mais en tout cas j’ai fait beaucoup de stages, de jobs. J’ai essayé de me rapprocher de la musique, de travailler en label, mais à chaque fois ça me rattrape. J’étais hyper frustrée, donc je me suis donné un an pour me poser sur ma musique, et c’était pour Everything is Fine.

Il s’est passé des choses autour de l’EP auxquelles je ne m’attendais pas du tout. Je l’avais fait toute seule, que ce soit la promo ou l’EP, je ne pensais pas du tout qu’il y aurait des médias qui s’y intéresseraient, que je serais au FGO à Variations. Je ne m’attendais pas du tout à ce que cet EP touche des gens et quand j’ai compris que ça pouvait arriver, je me suis sentie à la fois super puissante et vulnérable. J’ai le pouvoir de toucher les gens et ils peuvent se reconnaître dans cet univers très sombre et triste. J’ai eu l’impression d’être rejointe, j’étais heureuse que même une minorité m’écoute et se sente bien en m’écoutant, me le partage. Parfois on se sent un petit peu alien et la musique, c’est un peu le liant entre tout le monde, ça met tout le monde d’accord, qu’on aime ou qu’on n’aime pas.

Comment conseilles-tu aux gens d’écouter ton EP, est-ce qu’il y a un moment idéal ?

Ce n’est pas trop la saison à laquelle je le sors, mais j’aurais dit au coin du feu avec un plaid. C’est comme ça que j’écoute de la musique en général. Bon, pas au coin du feu, j’abuse, c’est vraiment du drama encore…

À côté du radiateur (rires)

C’est ça ! Allongée sur mon lit, en train de pleurer. Pourquoi il ne veut pas m’aimer, j’ai tout fait ! (rires) Non, plutôt dans ma chambre, enfin c’est comme ça que je compose parfois. Je n’ai pas trop de lumière, juste une guirlande, une lumière tamisée. Donc je dirais dans un endroit assez tamisé un peu cosy. Une fois j’ai écouté une de mes chansons sur la plage, et c’était bien aussi. 

Quel est ton plus beau souvenir de concert en tant que spectatrice ?

J’en ai deux. Quand j’étais en 3ème, je suis allée voir Angus and Julia Stone. J’étais fan et c’était magnifique, tellement beau. J’y suis allée avec mon père et mon frère, et le lendemain à l’école j’en parlais à tout le monde. Ils ont refait un concert et mes copains de classe ont été les voir à ce moment-là. J’avais influencé les gens de ma classe, c’était incroyable.

Mon deuxième meilleur souvenir de concert, c’était en 2018. Je suis allée voir un groupe qui s’appelle Rolling Blackout Costal Fever et en première partie il y avait Stella de Nelly. Ça a été un déclic pour moi de voir une femme en guitare-voix toute seule sur scène, captiver un public, être aussi à l’aise. J’étais persuadée que la musique, si elle n’était pas produite, personne ne voudrait l’écouter, et là j’étais face à cette fille incroyable. Je me suis dit que je voulais être cette fille. Donc voilà, ça a été un déclic pour moi – et c’était au Point Éphémère, très sympa.

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