ARTLITTÉRATURE

« Les Psychonautes » – Navigateurs de l’inconscient

Les Psychonautes
Les Psychonautes © Editions PUF

Qui a peur de l’inconscient  ? Attention, près au départ, nous embarquons pour un voyage au cœur de l’inconscient. Sinziana Ravini propose, avec Les Psychonautes, un essai composite qui mêle souvenirs personnels, œuvres d’art contemporain, notions psychanalytiques et philosophiques. 

Le psychonaute est un «  navigateur de l’âme  » et un voyageur de l’inconscient. Dans cet espace psychique, le temps n’est plus et la frontière entre réel et imaginaire est brouillée. «  La voie royale menant à (…) l’inconscient  » est le rêve pour Sigmund Freud. Il le définit comme la «  réalisation d’un désir inavoué  ». Empruntons donc cette voie pour tenter de saisir quelque chose de cette contrée interdite, dernier territoire «  non encore colonisé  ».

Dans cet essai qui se lit comme une fiction, Sinziana Ravini nous propose de devenir psychonaute à notre tour. Elle structure son récit comme celui du mythe : le psychonaute, héros de sa propre histoire, part en voyage. Il rencontre une série d’obstacles ou de personnages sur un mode qui semble aléatoire. Alice au pays des merveilles, l’artiste Pierre Huygues, Chloé Delaume ou encore la bédéaste Liv Strömquist. Enfin, il  retourne au lieu de départ, sans plus être tout à fait le même. 

Explorer l’inconscient

Le psychonaute enquête sur l’inconscient par la voie du rêve, de l’hypnose, des psychotropes ou des lapsus et actes manqués. Il part en voyage vers l’inconnu pour opérer une remise en question ayant le doute pour guide et la contradiction en bandoulière. Le voyage psychonautique est une catabase. C’est une descente vers l’enfer et l’underground, lieu où les mystères résident et résistent.  

Psychanalyste et curatrice d’art, Sinziana Ravini mêle ces pratiques. Elle montre comment art et psychanalyse sont deux plongées au cœur de l’inconscient. Artiste comme analysant sont des «  explorateurs  » qui cherchent à déchiffrer les signes et imaginent des récits. L’écrivaine montre que l’art est un champ qui permet d’expérimenter autrement le réel. Des espaces inventés et créés nous offrent des lieux de libertés. 

Les psychonautes nous rappellent que la psychanalyse est l’une des expériences les plus dures et paradoxales que l’être humain puisse mener sur lui-même, mais qu’elle est également un jeu de langage, une pratique ludique et poétique apte à nous divertir, lorsqu’on arrive à en déjouer les règles de jeu.

Les Psychonautes, Sinziana Ravini

Au travers de fines descriptions d’œuvres, l’écrivaine analyse, avec nuance et complexité, comment l’art révèle la multiplicité des enjeux sociétaux. Les œuvres nous disent quelque chose du réel défini comme ce sur quoi l’on butte et qui résiste. Il y a la mort, les nouvelles technologies abordées par le mouvement du «  post-Internet Art  », les conflits internationaux, la crise climatique, les questions de décolonisation, les images fortes et effrayantes du terrorisme, l’apocalypse. 

(Se) raconter des histoires

Le langage ne pourra jamais traduire intégralement, ni l’expérience humaine ni les complexités du réel, reconnaît Sinziana Ravini. Il existe un trou dans le langage qui fait que, toujours, quelque chose résiste à être dit. Pourtant, elle montre qu’il est aussi crucial de reconnaître la positivité du récit, moyen puissant de fabriquer et de déplacer nos modalités de penser et de vivre. Il permet d’imaginer de nouvelles situations qui pourront, peut-être ensuite, être vécues. L’écrivaine nous rappelle que l’art est une des façons de représenter et de rendre sensible ce qui ne peut être dit au travers du langage. Il nous met au contact d’émotions méconnues et indicibles, en bordure de ce qui peut être dit. 

L’art est ce qui nous permet d’explorer les vestiges d’une mémoire personnelle ou collective, de nous mettre le nez dans les poubelles de la société, d’apaiser ou de réactiver des blessures oubliées, de susciter nos fantasmes, nos peurs et nos désirs et de nous entraîner sur des chemins de traverse qu’on n’aurait jamais imaginés.

Les Psychonautes, Sinziana Ravini

Dans cet essai, l’écrivaine se réclame d’un «  savoir situé  ». Un savoir qui s’ancre toujours depuis le lieu d’où l’on parle et des expériences que l’on a vécues. Elle en appelle ainsi à mêler l’art et la vie, nos souvenirs et nos lectures. Se raconter des histoires permet de se familiariser avec le temps, de traverser des souvenirs douloureux, d’inventer des futurs possibles ou de mettre en image certains fonctionnement sociaux.  

Une analyse de nos mécanismes sociaux est réalisée grâce à aux œuvres artistiques. Ainsi, elle étudie la bipartition entre «  bons  » et «  mauvais  » au travers du film Le bon, la brute et le truand de Sergio LeoneLe truand, ni un bon, ni une brute, se joue des codes et de l’ambiguïté. Il nous permet de retrouver une pensée dialectique qui n’oppose pas le «  pour  » et le «  contre  », le «  bien  » et le «  mal  » mais qui les articule. L’arme véritable du psychonaute reste, selon elle, le rire qui réussit à faire trembler cette frontière par un grand gloussement. Le rire permet de «  sortir de notre condition en nous confrontant à ce que nous fuyons  ».

Ne pas céder sur son désir

Le risque majeur de notre existence réside dans la potentielle perte de rapport au mystérieux et à l’étrange. L’art et la psychanalyste sont, selon l’écrivaine, des vecteurs et des garants qui permettent de retrouver une étrangeté à soi. Car, Sinziana Ravini l’écrit textuellement dans l’épilogue  : il n’y a ni solution toute-faite ni vérité absolue. Le voyage psychonautique peut par contre nous permettre d’accepter l’existence d’une «  vérité éclatée  » et de paradoxes.  

Aussi, la conscience de la haine, de la catastrophe, de l’éclatement et du désastre ne doit, cependant, pas nous empêcher de croire encore au possible et à la nouveauté. Sinziana Ravini présente, tout au long de son livre, le récit comme lieu de «  fabrication du désir  ». Le désir nous pousse à vouloir différentes choses mais il nous apprend aussi à faire des choix c’est-à-dire à ne pas tout vouloir posséder en apprenant à perdre. La seule sortie, mis à part le grand éclat de rire, est peut-être l’amour avec tous ses échecs et ses violences. L’amour est le surgissement de l’évènement dans la répétition et l’acceptation d’une joie.

L’amour est une école et nous devons apprendre à aimer. Elle [bell hooks] énonce quelque chose de radical, qui me fait frissonner à chaque fois que j’y pense : l’amour, le vrai, ne fait pas mal. L’amour qui rend les gens malheureux n’est pas le véritable amour.

Les Psychonautes, Sinziana Ravini

Les Psychonautes propose donc un voyage théorique et esthétique à poursuivre après la lecture du livre. Cette navigation au cœur de l’inconscient nous invite à ré-enchanter notre vie, à faire la fête, à parfaire nos capacités d’imagination ainsi qu’à rencontrer le réel tout en continuant de le rêver.

Les Psychonautes de Sinziana Ravini, Editions PUF, 20euros.

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