CINÉMA

« La Lettre inachevée » – La Taïga Sacrée

La Lettre inachevée (1960) - Mikhail Kalatozov © Potemkine
La Lettre inachevée (1960) - Mikhail Kalatozov © Potemkine

La Lettre inachevée (1960) s’éclipse souvent à l’ombre de la réputation des autres grands films de Mikhail Kalatozov, le réalisateur. La splendeur de Quand passent les cigognes (1957) et Soy Cuba (1960) occultent malheureusement le reste de sa filmographie. L’occasion de la sortie au cinéma le 2 mars de La Lettre inachevée par Potemkine nous permet de revenir sur son importance et ses qualités indéniables.

Une expédition soviétique atterrit et s’aventure en Sibérie pour prospecter et trouver des gisements de diamants. Tania (Tatiana Samoïlova) et Andreï (Vassili Livanov) sont les scientifiques, les géologues nécessaires à la mission. Sergueï Stepanovitch (Evgueni Ourbanski) est quant à lui membre de sa dixième expédition sur les lieux, il sert de guide et de force brute à la tâche. Enfin Konstantin, décisionnaire et déterminé, dirige toute l’équipe. Après beaucoup de déconvenues, les explorateurs parviennent à déterminer la localisation des gisements, mais soudain un incendie cataclysmique se déclare autour du lieu où campe l’équipée.

Kino-pravda

Le spectateur de La Lettre inachevée est immédiatement saisi par la débauche d’effets visuels. Premièrement, les plans-séquences sont moins démonstratifs que dans Quand passent les cigognes, mais tout autant impressionnants. L’incendie a une allure surnaturelle grâce au décor absolument démentiel, mais aussi par la mise en scène plus sobre. Les valeurs de plans varient peu, la translation de la caméra est unidirectionnelle  : un travelling latéral. L’immersion par la simplification déplace l’attention vers le travail impeccable du décorateur.

 La Lettre inachevée (1960) - Mikhail Kalatozov © Potemkine
La Lettre inachevée (1960) – Mikhail Kalatozov © Potemkine

Le directeur de la photographie, Sergueï Ouroussevski, va encore se surpasser. La plasticité du film submerge le récit. Sergueï, archétype de l’homme stakhanoviste, est érotisé, sublimé. Le travail du corps, de son image, rappelle Les Dieux du stade (1938) de Leni Riefenstahl. Moins de ralentis, plus de gros plans, mais le même processus contemplatif, d’appréhender la chair comme élément primordial. Si pour la cinéaste allemande le ralenti permet de décaler son regard, comprendre la vitesse par sa décomposition, Kalatozov rapproche sa caméra de son sujet et bouge par à-coups en même temps que les mouvements de pioche de Sergueï. En plus, il débulle, c’est-à-dire qu’il penche la caméra pour incliner la ligne d’horizon. La violence de la séquence sert de manifeste esthétique à La Lettre inachevée.

Le moment mélodramatique

L’arsenal de recours aux émotions, l’agencement des procédés, des thématiques, des techniques de dramaturgie, découle de l’imagination mélodramatique. Du jeu d’acteur de théâtre du temps de Pixérécourt ou Dumas fils, de la narration balzacienne ou austiennien, de la musique postromantique allemande. Cet ensemble cohérent d’outils pour l’argument a influencé toutes les couches de l’industrie cinématographique au temps du muet. La traduction de l’imaginaire au cinéma peut être appelé moment mélodramatique. Particulièrement aux États-Unis. La Lettre inachevée naît du terreau du muet en particulier et du mélodrame en général. Le mélodrame n’est pas entendu ici comme genre cinématographique, seulement comme moyen de mobilisation émotionnelle, comme mode de discours. Un discours principalement axé sur le montage parallèle, l’expression et l’excès.

Le cinéaste illustrant la narration par le bras armé de l’évocation visuelle est King Vidor. Beaucoup de similitudes rapprochent le cinéaste américain et russe. Howard Roark (Gary Cooper) du Rebelle (1949) de King Vidor est un architecte visionnaire convaincu de son génie. Il se refuse toute compromission et toute accession à succès entachant son idéal et par extension sa personne. Personnage totalement conceptuel, profondément mélodramatique et excessif, il trouve son écho dans l’abnégation de Sergueï et de Konstantin. Le sacrifice de chaque membre de l’expédition trouve sa justification par la rationalité. Les plus faibles ne peuvent pas survivre, et la croyance et la sacralisation de la mission est la suivante  : délivrer la carte de l’emplacement des diamants.

Comme un Torrent

Moment mélodramatique oblige, la séquence clef de la pioche renvoie à Roark et sa perceuse à béton. Les deux images sont extrêmement suggestives, mais existent différemment. Vidor utilise Dominique Francon (Patricia Neal) pour surligner à l’excès tandis que Kalatozov s’illustre par l’absence même de contrechamps, l’absolutisme du point de vue. À noter que les deux films glorifient des idéologies complètement différentes qui se rejoignent par leurs radicalités respectives. D’un côté la propagande soviétique prônant la suprématie de l’homo sovieticus que ce soit par l’ouvrier modèle, le couple hétérosexuel et le guide. D’un autre, l’objectivisme quasi-libertarien de Ayn Rand, l’autrice de la Source Vive, la matrice du film de King Vidor.

L'Enfer blanc du Piz Palü (1929) - Arnold Fanck & Georg W. Pabst © Tamasa Distribution
L’Enfer blanc du Piz Palü (1929) – Arnold Fanck & Georg W. Pabst © Tamasa Distribution

Enfin, La Lettre inachevée reprend les codes du film de montagne, genre de la carte postale et de la démonstration de la nature comme entité amorale. Dans l’Enfer blanc du Piz Palü (1929) de Arnold Fanck et Georg Wilhelm Pabst comme dans La lettre inachevée, le moment mélodramatique permet de styliser la montagne, la taïga. Le film s’appuie sur ces ressorts narratifs pour diriger les émotions vives non plus sur des personnages comme dans le mélodrame, mais seulement sur un élément non vivant totalement personnifié. La grande force du film de Kalatozov réside dans le mouvement perpétuel des rapports des éléments dans une logique de narration muette.

Les leçons de Ténèbres

La nature est prépondérante, étouffante et impitoyable dans La Lettre inachevée. De surcroit, les éléments primordiaux s’intègrent complétement au long-métrage. D’abord l’eau. Les quatre explorateurs débutent les pieds dans un lac. Lors de la Bérézina après la catastrophe de l’incendie, la Sibérie reprend ses droits. Le liquide devient de glace, la source vitale se transforme en désert. Et surtout, la neige recouvre la terre, l’objet, la raison de l’expédition. La rupture de l’harmonie des éléments catalyse le désespoir des survivants. L’air est comme le feu, un adversaire redoutable, sauveteur dompté par l’homme. Le vent est le principal vecteur de mort, synonyme de désolation. Paradoxalement le miracle est permis grâce à un hélicoptère et à l’entretien du souffle vital.

Pour conclure, la surabondance formelle rend le film fascinant, expérimental, mais éreintant. Surimpressions lyriques, gros plans cassés centrés sur le visage, sont autant de preuves de l’absolu cinégénie de Tatiana Samoïlova. L’expérience en salle est une affaire de dimension qui prend tout son sens pour ce type de film.

La Lettre inachevée (1960) – Mikhail Kalatozov © Potemkine

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