LITTÉRATURE

« C’est vous l’écrivain » – Le métier de vivre

C'est vous l'écrivain
© éditions Le Robert

«  C’est vous l’écrivain  » répond son éditeur à Jean-Philippe Toussaint, écrivain et réalisateur, alors que celui-ci hésite encore sur la version finale d’un de ses manuscrits. Dans ce texte, l’auteur explore le processus de la fabrication de tous ses autres livres.  

Jean-Philippe Toussaint nous ouvre les portes des cuisines de son écriture. Il détaille ses rituels, ses outils, ses lieux et ses temporalités, car l’écriture est une chose concrète. Elle se déploie dans ses essais et romans qu’il nomme des «  romans infinitésimalistes  ». Il traite du tout petit comme de l’immensément grand dans une écriture minimaliste.

Depuis les coulisses de sa pratique, l’auteur fait le récit de la genèse et du développement de son être écrivain. Tout part d’un paradoxe. Jean-Philippe Toussaint est fils d’un journaliste et d’une libraire. Il vit donc entouré de livres qui remplissent, déjà, la maison de son enfance. Pourtant, il rejette la littérature et ne lira pas jusqu’à un certain âge.  

Cependant, le plaisir pris à la lecture de ce livre tient justement au fait de le suivre dans sa découverte des livres. Il conte l’épisode qui le fait basculer définitivement dans le monde des êtres de papiers. Un jour, sa sœur lui conseille la lecture de Crime et Châtiment de Dostoïevski. C’est le «  point de basculement  ». Dès lors, il écrit. L’émotion de la lecture a déclenché en lui le mouvement de l’écriture. Aussi, il se souvient d’un livre de François Truffaut qui conseillait à ceux qui voulaient faire des films sans avoir le sou, d’écrire des livres. C’est ce qu’il fit. 

Le travail de l’écrivain

Au fil des pages, Jean-Philippe Toussaint décrit les rouages d’une vie comme d’un métier. Il tient son lectorat en haleine en partageant les différentes étapes de son devenir écrivain. Tout d’abord, il y a l’écriture de son premier roman, Échecs, et ses mille réécritures. La Salle de bain est, ensuite, son premier roman publié aux Éditions de Minuit. Cela reste un moment inoubliable. Le 15 novembre 1984, il reçoit, de Jérôme Lindon (directeur de la maison d’édition), un télégramme l’informant de sa décision de le publier. Puis d’autres ouvrages suivront comme la tétralogie M.M.M.M, La TélévisionLa Clé USB.

Son art de l’écriture réside dans l’usage choisi des mots. Il décrit la façon qu’il a de les chercher dans les dictionnaires, de les découvrir au fil de certaines lectures ou d’en tomber amoureux.  Mais, quand les mots ont été imprimés et publiés, le travail de l’écrivain n’est pas terminé. Il part alors à la rencontre de ses lecteurs et lectrices. Il y a les lectures dans les librairies, les entretiens et les articles. 

Jean-Philippe Toussaint ne pense jamais séparément écriture et existence. Il brode d’ailleurs une délicate métaphysique de la vie à partir de l’activité d’écrire. Ainsi, la vie serait le livre en train de s’écrire alors que l’ouvrage terminé et achevé serait l’équivalent de la mort :

Dans la création artistique, on trouve toujours deux états, le «  en faisant  », et le «  avoir fait  » (…). J’irai même plus loin, on est confronté là à la différence entre la vie et la mort. En faisant, on est vivant. Ayant fait, on est mort. A la recherche du temps perdu est une œuvre majeure, mais l’auteur est mort. Cela du être formidable d’avoir écrit A la recherche du temps perdu, mais plus formidable encore d’être en train de l’écrire. (…) S’intéresser à la chose en train de se faire, c’est privilégier la vie.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint

Créer révèle quelque chose de notre existence. La vie est ce qui est en cours d’écriture, alors que la mort arrête ce mouvement de recherche. Pourtant, il complexifie cette dialectique en montrant qu’un livre publié, arrêté, est la promesse d’une possible immortalité pour l’écrivain.  

L’urgence et la patience

Qu’est-ce qu’écrire  ? C’est chose rare qu’un auteur écrive sur les motifs qui le font écrire. Encore plus rare quand cela est fait avec une limpidité aussi déconcertante. Avec cet essai, il nous fait ce cadeau-là. L’écriture, analysée dans son essai L’urgence et la patience, et reprise dans C’est vous l’écrivain, doit, selon lui, osciller entre deux mouvements nécessaires et irréductibles  :

J’ai commencé à comprendre que, pour qu’un livre soit réussi il fallait qu’il y ait à la fois l’urgence et la patience. Il fallait impérativement qu’il y ait des périodes de patience (…). Mais, il manquerait toujours quelque chose au livre s’il n’y avait que ces périodes (…) et ce qui manquerait, c’est peut-être tout simplement la vie, c’est la dynamique, le souffle, l’énergie vitale. (…) L’urgence ne peut s’obtenir qu’au terme d’une infinie patience.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint

L’écriture demande une alternance rythmique entre phases de maturation, où les idées germent, et phases de «  souffle littéraire  » où l’énergie vient saisir et rassembler ces idées en des phrases. Le souffle est une respiration et une énergie qui met tout à coup l’écriture en mouvement. Jean-Philippe Toussaint rappelle aussi l’importance du vide  : ne pas écrire, laisser des silences, des suspensions, des blancs ou des ponctuations. Il confie d’ailleurs avoir abandonné l’utilisation du point-virgule, tenir corps et âme aux tirets cadratins plus long que le simple trait d’union, ou encore user de la parenthèse en fin de phrase pour son effet humoristique.

Ces latences permettent de faire jaillir dans son écriture des images. Ce n’est pas pour rien s’il tient au cinéma et voit la littérature comme un art de production d’images mentales. Sa plume capture des situations visuelles comme l’image d’une robe de miel décrite au début de son roman Nue où un mannequin arbore, pour simple tenue, un film nacré de miel qui, quand elle défile, s’entoure d’un essaim d’abeilles. 

Les conditions matérielles de l’écriture

Ce qu’il y a de délectable dans cet essai est la manière dont l’auteur aborde avec sérieux et précision les conditions matérielles de son écriture. Quel humour et quelle justesse quand il écrit dans L’urgence et la patience  : «  Je croyais aimer la littérature, mais c’est l’amour de la papeterie que j’ai, ma parole  !  » 

Il nous fait part de ses marques de stylos fétiches, de ses carnets préférés, des ordinateurs qui ont succédé aux machines à écrire. Il révèle une de ses règles d’or  : écrire sur écran mais ne se relire que sur papier imprimé. Les bureaux aussi ont une importance cruciale. Il écrit dans différents lieux clos avec un bureau et une porte qui peut se fermer sur le monde. Finalement, il aime à se dire qu’il existe un «  bureau portatif  » ou «  itinérant  » qu’il peut transporter avec lui quand il marche, voyage ou nage  :

Le bureau dans lequel j’écris excède largement sa simple dimension physique, il a également une dimension symbolique. Le bureau, pour moi, c’est un lieu réel qui est fermé, protégé du monde extérieur, dans lequel l’esprit peut s’étendre et s’élargir, l’imaginaire se développer.

C’est vous l’écrivain, Jean-Philippe Toussaint

C’est vous l’écrivain est une fenêtre réjouissante sur la pratique de l’écriture d’un auteur qui accepte avec générosité de nous faire entrevoir ce qu’écrire demande comme travail, lenteur, rapidité, rame de papier et souffle vital. 

C’est vous l’écrivain de Jean-Philippe Toussaint, Éditions Le Robert, 14,90euros. 

Auteur·rice

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