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« Après Jean-Luc Godard / Je me laisse envahir par le Vietnam » : décrypter Godard

Willy Vainqueur

Le jeune metteur en scène Eddy d’Aranjo s’inspire de la figure de Jean-Luc Godard et livre un spectacle érudit sur ce que peut l’art.

Comme on nous l’explique dès le départ, Après Jean-Luc Godard/Je me laisse envahir par le Vietnam n’est pas une pièce sur le cinéaste franco-suisse. Ce n’est pas non plus une adaptation de ses films. Les avoir vus ne confère aucun avantage et le but du spectacle n’est pas vraiment de donner envie de le faire. La proximité avec le réalisateur est avant tout intellectuelle et sensorielle. Il plane sur la pièce tel un fantôme avec ses concepts, ses références ou ses théories. Ses grandes idées sur la beauté, l’art et la mort. Au milieu, des personnages qui donnent un peu l’impression de se débattre.

La première partie se situe chez Jeannot, un vieillard sur le point de mourir. À cette occasion, se retrouvent chez lui sa garde-malade, sa nièce, son neveu et son petit copain. L’occasion d’évoquer le passé, les souvenirs avec le vieil oncle, mais aussi d’être confronté aux défaillances du corps et de l’esprit qui viennent avec le grand âge. La seconde partie est centrée autour de l’acteur Volodia Piotrovitch d’Orlik.

Dans un passionnant monologue, le comédien revient sur le processus de création du spectacle. Il évoque les changements intervenus en cours de route, les questions qu’a pu se poser le metteur en scène sur son spectacle mais aussi sur le travail de Godard. En particulier à partir de 1968 lorsqu’il crée le collectif Dziga-Vertov, puis son travail sur les témoignages visuels des conflits, de la guerre du Vietnam mais aussi des camps d’extermination nazis.

© Willy Vainqueur

Prétentieux mais réussi

À l’image de l’œuvre de Godard, l’ensemble est un peu pompeux, à la limite prétentieux. Avant l’École du Théâtre National de Strasbourg, Eddy d’Aranjo est passé par l’ENS et l’EHESS. Les mauvaises langues pourraient dire que cela se ressent. Il y a parfois trop de mots et d’idées pour un niveau de jeu au plateau trop incertain. Et le metteur en scène ne parvient pas vraiment à être au théâtre ce que Godard – et la nouvelle vague – a pu être au cinéma. Loin de créer la rupture, son théâtre est, somme toute, assez conventionnel voire parfois convenu. C’est du théâtre contemporain comme on peut même le caricaturer (voir la scène de l’homme nu qui urine sur scène…). Ça n’a pas l’audace d’un Castellucci qui, lui, parvient vraiment à créer la gêne ou à instiller l’angoisse. Le travail d’Eddy d’Aranjo est bien plus safe.

Mais au final, ce n’en est pas moins agréable, voire même réussi. C’est surtout la deuxième partie du spectacle qui permet d’apprécier l’ensemble et d’éviter l’indigestion intellectuelle. On y explore avec beaucoup d’intelligence – même si de manière assez académique – comment le cinéma est parvenu ou a échoué à prendre part aux évènements du XXe siècle.

Cette partie doit aussi beaucoup à l’interprétation si maîtrisée de Volodia Piotrovitch d’Orlik, au ton que le comédien et le metteur en scène parviennent à trouver. Il y a plus de distance vis-à-vis de Godard et de ce qu’il représente. Même si les sujets sont graves, on se prend moins au sérieux. C’est finalement dans ce format plus simple et direct, plus léger aussi, qu’Eddy d’Aranjo parvient à convaincre. C’est finalement à cet endroit que l’on retrouve la sincérité qui parcourt tant le travail de Godard.

Après Jean-Luc Godard/Je me laisse envahir par le Vietnam d’Eddy d’Aranjo. Au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers jusqu’au 20 mars, puis au Théâtre de la cité internationale du 4 au 19 avril. Durée  : 2h30 sans entracte.

Auteur·rice

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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