CINÉMA

« Un Peuple » – Nouvelles d’un rond-point

Un Peuple
© Les Films Velvet

A l’automne 2018, le gouvernement Macron annonce l’augmentation d’une taxe sur le prix des carburants. L’annonce allume la mèche d’un mouvement de protestation très vite nommé Gilets Jaunes. De l’embrasement initial aux braises encore tièdes, avec Un Peuple, Emmanuel Gras trace les contours d’une mobilisation par nature difficilement saisissable.

Un Peuple, celui des centres commerciaux, des banlieues pavillonnaires aux rues désertes et bordées de voitures familiales. C’est le décor que plante d’emblée Emmanuel Gras dans une séquence d’ouverture qui bouleverse les repères spatiaux de spectateurs français habitués par une grande partie de la production cinématographique actuelle aux intérieurs bourgeois et aux rues animées parisiennes.

D’entrée de jeu Emmanuel Gras pose l’un des enjeux principaux du mouvement des Gilets Jaunes, et donc du film. Il s’agit de celui de la mise en forme – et donc en images – d’un mouvement spontané et non structuré. Ici, l’unité symbolique du «  gilet jaune  » produit la même conséquence politique que l’uniformité invisible des banlieues pavillonnaires des classes populaires et moyennes. L’apparente homogénéité des ces classes (qu’elle soit visuelle, culturelle ou politique), produite par les récits médiatiques, écrase les voix de ceux et celles qui les constituent. Faire image, c’est aussi faire récit. Et pour Un Peuple, c’est se faire entendre.

Non-lieux

L’une des caractéristiques du mouvement des Gilets Jaunes est l’échelle de son organisation. Spontanément, de nombreux hommes et femmes se sont réuni.e.s à l’échelle de leur lieu de vie ou de travail, pour revendiquer le droit à un meilleur niveau de vie. L’apprentissage politique s’est fait à l’échelle locale sur le principe de l’absence de structuration verticale. Emmanuel Gras s’attache ici à suivre un groupe de Gilets Jaunes tenant un rond-point en périphérie de Chartres.

En circonscrivant son film à une petite unité spatio-temporelle, le réalisateur peut alors construire, dans la durée, les portraits de plusieurs hommes et femmes enagagé.e.s dès la première heure. Par les voix et les actions d’Agnès, Benoît, Nathalie et Allan, Un Peuple prend corps à l’écran. Les hommes et les femmes que filme le réalisateur sont déterminé.e.s, mais aussi exténué.e.s. S’affirmer dans l’espace public est une nécessité pour ceux et celles qui ne peuvent rien faire d’autre «  dans [l]a vie que lutter  ».

Le film d’Emmanuel Gras atteste, si certain.e.s en doutaient, que la forme est bien présente à l’intérieur du mouvement. Seulement, elle est d’un autre genre  : ici, la forme est multiple et changeante, elle s’incarne dans différents gestes et discours, eux-mêmes inscrits dans un flux imprévisible. Les Gilets Jaunes de Chartres produisent eux-mêmes leurs récits au gré des discussions et des actions (péages gratuits, manifestations, AG…) sous le regard de la caméra d’Emmanuel Gras.

Un Peuple
La question de la mise en images du mouvement est un enjeu central © Les Films Velvet

Apprentissage politique

On le comprend bien, le groupe que suit le cinéaste n’est pas destiné à représenter l’ensemble du mouvement Gilets Jaunes. Justement, sur ce large rond-point de la banlieue de Chartres, se déploie une expérimentation politique parmi tant d’autres. Le fait d’inscrire Un Peuple dans une unité spatio-temporelle permet au spectateur de constater l’engagement physique des Gilets Jaunes. Jour et nuit, littéralement, les invisibles occupent un non-lieu. Ils y vivent, faisant de la lutte leur quotidien.

Il apparait alors que la désagrégation du lien social est un facteur essentiel de l’absence de forme présumée des classes populaires et moyennes. Et l’apprentissage politique à l’œuvre dans le groupe de Chartres a aussi ses revers. Il faut composer avec la diversité des personnes présentes. Mais aussi avec l’épuisement et le désabusement provoqués par l’indifférence de «  ceux d’en haut  ». Il faut aussi affronter la morgue de ce directeur de magasin ou encore celle de politiques venus disserter “en région”.

Il apparait aussi que la mobilisation au long cours ait charrié son lot de questions irrésolues. Le mouvement et la violence des manifestations parisiennes font ici saillir ses apories. Les questions des liens à entretenir avec la police, du rapport à la violence, ne trouvent pas de réponse univoque.

C’est cette multitude de voix, condamnée à l’homogénéisation politico-pragmatique, qui a été largement reprise dans les médias. C’est elle qui a façonné la représentation collective du mouvement des Gilets Jaunes. Avec Un Peuple, Emmanuel Gras reprend à son compte cette non-image pour la faire imploser. En résulte une pluralité de récits et d’images qui crépitent toujours.

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