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Rencontre avec Céline Marty : « Nietzsche dit même du travail que c’est la meilleure des polices »

Céline Marty
© éditions Dunod

La philosophe, qui consacre sa thèse au critique du travail et écologiste André Gorz, en tire une analyse brillante sur notre rapport au travail au XXIe siècle. Et imagine d’autres voies possibles. Rencontre.

Elle n’est pas extrême, c’est la situation qui l’est. C’est ce que nous explique cette jeune philosophe, tout droit diplômée des écoles « bien comme il faut » (comprendre : Sciences Po et la Sorbonne) et entend percuter de plein fouet les mythologies du travail que l’on se raconte encore naïvement aujourd’hui. Le travail, cette valeur devenue cardinale, matrice même de la société de consommation – et affiché par la plupart des candidats de droite à l’élection suprême qui nous enjoignent la main sur le cœur à travailler plus. À ceux-là, Céline Marty répond que c’est assez et en appelle à une révolution anthropologique.

Premièrement, se défaire de cette logique rationaliste qui gagne tous les esprits et nous invite à vouloir rendre tout utile, même les loisirs, même les vacances. Le repos est un droit et toute chose peut être faite pour elle-même, sans avoir pour objectif de booster notre employabilité. Sortir de l’injonction productiviste au travail, c’est aussi sauver la démocratie et la planète (eh oui). Le temps libre, loin d’être oisif, pourrait nous donner le temps d’être des citoyens actifs – les chiffres de l’abstention actuels ne peuvent que donner raison à l’autrice. Et surtout, travailler moins, c’est produire moins, donc produire mieux. La publicité, qui incite l’individu à acheter toujours plus, a-t-elle encore sa place dans un monde gangrené par la surconsommation ? Autant de questions essentielles pour imaginer le monde de demain auxquelles Céline Marty oppose une réponse concrète, radicale, brillante. Et esquisse, subrepticement, ce que pourrait être le monde de demain.

Dans ton livre, tu dénonces le travail devenu une sorte de matrice centrale dans nos vies, qui conditionne nos existences, nos manières d’être perçus en société… Comment t’es-tu aperçue que le travail, loin d’être une simple activité rémunérée, était en fait une valeur  ?

J’ai d’abord étudié la philosophie de la démocratie et me suis intéressée aux méthodes de démocratie participative, qui entendent impliquer davantage les citoyens dans la vie de la cité. Ces mécanismes restent souvent marginaux – via le vote en ligne, les associations locales – et toutes ces initiatives se heurtent à la limite de l’omniprésence du travail dans notre vie. La fatigue ne donne pas envie de s’investir en démocratie  : si notre temps est occupé par le travail, il en reste peu à consacrer à la politique. On n’arrivera pas à faire véritablement démocratie tant qu’on n’aura pas questionné son omniprésence dans nos vies.

Le terme de «  travail  » est en réalité un mot fourre-tout, qui décrit beaucoup de réalités économiques et sociales différentes. Par exemple, travailler, dans le langage courant, signifie avoir un emploi, étudier, jardiner, faire le ménage chez soi…

Le fait que le concept reste flou permet à chacun d’y mettre ce qu’il veut. Pour ceux qui parlent d’emploi, le travail se mesure grâce à la croissance économique qu’il génère, tandis que les associations peuvent revendiquer comme travail les activités qui ont une utilité sociale. Ce mot-valise permet de flatter notre idéologie pro-travail, sans remettre en question sa place dans nos vies.

Les partis politiques devraient-ils davantage politiser cette question du travail  ?

Quand les partis s’emparent de la question du travail, pour demander sa réduction notamment, cela se fait sous couvert de la défense d’un «  bon travail bien fait  », jamais dans le cadre d’une critique radicale du travail. La critique de certaines activités est pourtant nécessaire  : il y a des secteurs tout entiers qui n’ont pas d’utilité sociale, voire sont nocifs pour la collectivité. Il faut assumer collectivement qu’il n’est pas utile de créer des emplois dans la pub ou la pétrochimie et sortir de l’idée que chaque emploi est légitime.

Tu dénonces aussi les problèmes liés à la recherche de rentabilité économique et à l’injonction de productivité, qui envahit jusqu’à nos loisirs. Comme si le repos, en soi, n’était pas acceptable voire dégradant.

On a intégré l’idée qu’il fallait chercher l’utilité dans toute chose  : le yoga doit nous déstresser, nos amis contribuer à notre réseau, etc. Je récuse ce principe de rationalité, on ne devrait pas chercher l’utilité en toute chose.

Comment expliquer ces comportements  ?

C’est la stricte application de principes de rationalité économique à notre vie personnelle. Comme dans le travail, nos loisirs doivent devenir productifs. Cela s’explique aussi par l’émergence d’une société de loisirs à partir des années 70, où l’on remplace le temps de travail par du temps libre, dans lequel on devient soi-même consommateur. En tant que consommateur, on se donne les mêmes objectifs de rationalité économique que ceux que l’on a en tant que producteur, ce qui explique notre vision utilitariste de tout un tas de qualités par exemple, c’est l’essence même des soft skills, plébiscités aujourd’hui dans le monde du travail.

Pour expliquer nos conditions de travail actuelles, tu fais un retour par l’histoire. Ce que tu constates, d’abord, c’est qu’en réalité, la philosophie a peu réfléchi sur le travail, notamment parce que les philosophes ayant eu besoin de travailler sont assez rares.

En écrivant ce livre, je me suis rapidement demandé pourquoi les philosophes n’avaient pas dénoncé le travail. Et cet argument sociologique – la plupart des philosophes n’ont en effet jamais eu matériellement besoin de travailler – peut constituer une explication. Les seuls à l’avoir fait sont David Graber, André Gorz et George Bataille, qui ont eu tous les trois un job alimentaire pour financer leur réflexion. On est plus prompt à dénoncer le travail quand il pèse sur nous comme une contrainte qui nous détourne de ce que nous aurions aimé faire.

Pourtant, sanctifier le travail ne va pas de soi, et c’est historiquement daté. Dans l’Antiquité par exemple, la politique, la philosophie et les sciences étaient considérées comme des activités essentielles et épanouissantes, tandis que l’on qualifiait de travail les corvées, réservées aux femmes et aux esclaves.

Dominique Méda, dans Le Travail, une valeur en voie de disparition, procède à cette historicisation du travail. Ce que l’on voit aussi, c’est que dans l’histoire, les vagabonds et les oisifs sont condamnés depuis le XIIe siècle. Par exemple, on interne les pauvres. Historiquement, le travail est utilisé comme un moyen de coercition sociale, parce que les élites avaient peur des pauvres et des errants.

En fait, le travail n’est pas seulement coercitif parce qu’il répond aujourd’hui aux contraintes du capitalisme néolibéral qui consiste à faire plus avec toujours moins. Il est coercitif par nature, parce qu’il vise à contraindre et à subordonner les personnes.

Nietzsche dit de lui que c’est la meilleure des polices, parce qu’il nous apprend les normes sociales et l’obéissance. Et dès lors que l’on nous apprend à obéir et respecter une hiérarchie dans les entreprises, il est difficile de se défaire de ces rapports de force. Difficile d’être un citoyen libre à la ville quand on est soumis au travail.

Pour se sortir de cette vision productiviste du travail, tu invites à le «  politiser  ». Qu’est-ce que tu entends par là  ?

Ne plus en faire seulement un enjeu moral. C’est un enjeu politique parce qu’il concerne l’organisation de la société et on doit pouvoir en débattre collectivement. Remettre en question le travail ne fait pas de nous des feignants, mais des citoyens. Cette critique du travail est souvent cantonnée à des milieux marginaux et j’espère, en portant cette critique alors que j’ai fait les écoles qu’il faut (Sciences Po et la Sorbonne, ndlr), permettre de légitimer cette critique.

Tu expliques que le travail est censé subvenir à nos besoins et nos désirs, mais que ceux-ci ne sont pas vraiment libres, largement influencés par la publicité et le marketing. Comment déterminer ce que tu appelles notre «  propre norme du suffisant  »  ?

L’impression que l’on possède suffisamment pour satisfaire nos besoins essentiels et ainsi saper la rationalité économique qui voudrait que l’on consomme toujours plus. Déterminer sa norme du suffisant, c’est se demander  : «  Ai-je vraiment besoin d’acheter ça  ?  » et plus globalement, a-t-on besoin d’une telle offre de services  ?

Tu proposes également plusieurs solutions pour sortir de cette vision productiviste du travail. Parmi elles, la décroissance, qui «  n’implique pas la privation et la frustration.  » Pourquoi le concept de décroissance est-il mal compris selon toi, et pourquoi est-elle nécessaire  ?

Il est mal compris pour des raisons politiques et économiques. Dans les démocraties occidentales, on continue de rechercher la croissance, tandis que la décroissance est toujours associée à l’imaginaire des magasins vides du bloc soviétique. Pourtant, l’urgence écologique la rend nécessaire, parce que matériellement nos manières de produire ne sont plus soutenables. Et au-delà de cette illusion de l’abondance, nos besoins élémentaires ne sont plus satisfaits par ce système qui génère beaucoup de pauvreté. L’abondance dans laquelle on croit vivre ne concerne en fait qu’une ultra-minorité de personnes.

Travailler moins pour vivre mieux de Céline Marty, éditions Dunod, 17,90 euros.

Auteur·rice

Journaliste

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