LITTÉRATURE

« Antipolis » – Ville tressée d’histoires

© Editions Gallimard

Existe-t-il un lieu sans histoire  ? Une histoire n’est-elle pas toujours la mise sous silence par d’autres  ? Avec Antipolis, Nina Leger explore l’entremêlement de récits liés à un territoire qui a vu naître la technopole de Sophia-Antipolis à proximité de Nice et d’Antibes.  

Antipolis retrace l’histoire du premier technopôle européen en Provence-Alpes-Côte d’Azur, à l’image de la Silicon Valley. L’écrivaine tresse trois récits qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer. Chacun suit le parcours de deux personnages Pierre Laffitte et son épouse Sophie, Sonia, en charge d’un projet immobilier, Safia , Sun-Joo et Sonja, étudiantes du campus de la ville. 

À a fin des années 1940, Pierre Laffitte tombe amoureux de Sofia, qui deviendra Sophie. Celle-ci est issue de la noblesse juive russe. Elle a passé la première partie de sa vie à s’exiler fuyant les événements du 20ème siècle. Lui est ingénieur et directeur de l’École des Mines. Cette rencontre va nourrir le souhait de Pierre Laffitte,  : construire une ville par amour. Ce sera une Cité internationale de la Sagesse, des Sciences et des Techniques qui répondra à son idée forte  : la fertilisation croisée. 

«  Il n’y avait rien, il y aurait tout  » 

Le projet d’une ville future devient réalité en 1969. Le préfet des Alpes-Maritimes offre à Pierre Laffitte un territoire répondant à son projet : le Plateau de Valbonne, espace de pinède en apparence préservé. Sophia-Antipolis devient alors une vitrine internationale. Elle attire de multiples entreprises, grandes écoles, laboratoires de recherches et habitations. Cependant, l’écrivaine montre que ce qui était le rêve d’un homme va devenir le terrain d’investissements économiques, de convoitises et de rivalités politiques. Le projet va lui échapper. C’est dans une langue directe, avec le vocabulaire froid de l’entrepreunariat, que Nina Leger décrit les évolutions d’une ville devenue attractive : institutions, compétences, obligations, taxes, bénéfices, bureau de contrôle, efficacité. «  L’administration place ses mots sur ceux du rêve  ».

Pourtant, la croissance de Sofia-Antipolis est interrogée. Une part de passé se refuse au silence et à la honte. Le Plateau de Valbonne a été un des nombreux lieux où furent assignés à la fin de la guerre d’Algérie, des harkis dans des hameaux de forestage, notamment dans celui de la Bouillide. De 1966 à 1992, hommes, femmes et enfants s’entassent dans des baraquements sans confort. Les hommes travaillent pour l’ONF. Ils taillent et réorganisent les forêts alentours constamment menacées d’incendies.

Cette mémoire se retrouve dans le deuxième récit, celui de la rencontre entre Sonia, experte dans une société de promotion immobilière, et Safia, Présidente de l’association des Harkis. Face au développement urbain et de la recherche du profit, Safia va lutter pour la présence de la mémoire de ces harkis dans la ville.

«  Dès qu’une histoire est dite, les autres sont tues  »

Dans un troisième récit, Sun-Joo et Sonja quittent le campus SophiaTech où elles ont étudié. Elles discutent et réfléchissent à la façon dont elles pourraient garder le souvenir de ces années passées ici.

«  Il n’y avait rien, il y aurait tout  : une histoire qui commence ainsi oublie davantage qu’elle ne se souvient, elle passe sous silence les voix distinctes, les points de vue distincts, les innombrables versions de la réalité sans lesquels un récit n’est que le fantasme d’un monde au garde-à-vous.  »

Antipolis, Nina Leger

Nina Leger met l’écriture au service de ces vies. Elle rapièce et tisse les récits pour que mémoire se fasse. Elle raconte les versions plurielles de l’Histoire, le politique qui s’arrange d’une certaine version et le passé refoulé qui remonte, refusant de se laisser ensevelir. Des gens ont vécu là, ont été ignorés et refusent que cette part de l’histoire soit oubliée. Ils demandent reconnaissance de l’irréparable c’est-à-dire l’isolement, la discrimination et la non-reconnaissance de leurs vécus. 

Le Plateau de Valbonne est au croisement de différentes temporalités. Le rêve d’un futur meilleur, l’étouffement d’un passé qu’on ne préfère pas montrer, l’appel à lutter au présent contre l’oubli et la haine de l’autre. Sun-Joo et Sonja se questionnent  : Qu’est-ce qui témoignerait de l’existence de leur amitié si cette ville venait à disparaître  ? L’écrivaine se demande  : Comment se remémorer  ? Comment sauver de l’oubli ce qui a été vécu et infligé  ? 

Antipolis est une ligne éclair. Trois récits des années 1960 à aujourd’hui. Trois récits comme trois pièces de puzzle qui s’agencent lentement, mais de façon si limpide et si claire, comme une image devant nos yeux. 

Antipolis de Nina Leger, Éditions Gallimard, 17euros. 

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