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(Re)voir – « Le mari de la femme à barbe » : Couvrez ces poils que je ne saurais voir  !

Ugo Tognazzi et Annie Girardot dans "Le mari de la femme à barbe" de Marco Ferreri, 1964, © Tamasa Distriubtion

La semaine dernière est ressorti en salle la version restaurée du Mari de la femme à barbe, film de Marco Ferreri présenté au Festival de Cannes en 1964, tombé depuis dans un certain oubli. L’occasion de (re)découvir ce film aussi étrange que déroutant dont il existe trois fins différentes.

Le film de Ferreri s’ouvre sur le personnage d’Antonio, une crapule se rêvant riche et artiste, interprété à la perfection par Ugo Tognazzi. On le voit dans un hospice de vieillards, en train de projeter des photos truquées d’une expédition en Afrique. Il s’extirpe rapidement de la pièce pour s’en aller déambuler dans les cuisines du couvent. Alors qu’il est en train de manger et de bavarder avec deux vieilles cuisinières, il aperçoit, de dos, une femme plus jeune à la silhouette gracieuse.

Antonio l’alpague immédiatement en lui posant une question mais cette dernière reste muette et continue à éplucher ses légumes. Piqué au vif par son silence, l’homme insiste et la relance. Une des deux cuisinières lui indique que cette jeune femme se cache des regards extérieurs car elle possède une pilosité abondante sur l’ensemble du corps. Curieux, Antonio se lève et la force à lui dévoiler son visage. Elle refuse mais celui-ci parvient à la faire craquer en insistant lourdement. On découvre face caméra, le personnage de Maria, jouée par Annie Girardot, dont le visage est complètement recouvert d’une barbe foisonnante. L’homme feint de ne pas être étonné par cette pilosité et semble d’un coup très intéressé par cette femme qui vit cloîtrée dans ce couvent depuis sa tendre enfance. Il décide de l’emmener dans ses bagages et l’installe chez lui.

Une «  femme à barbe  » transformée en bête de foire 

Le spectateur n’est pas dupe, il comprend presque instinctivement quels sont ses sinistres plans à son égard. L’intuition est confirmée au bout de quelques minutes, lorsqu’est installé dans le hangar où il habite un arbre de taille imposante. On aperçoit ensuite Maria grimée en une sauvage de pacotille, tentant d’interpréter sous les ordres d’Antonio, le rôle d’une femme singe qu’il aurait capturé en Afrique. Le titre du film en version italienne est d’ailleurs à ce sujet plus équivoque puisqu’il s’intitule La donna scimmia, soit «  La femme singe  ».

Durant ce spectacle grotesque, Antonio, vêtu d’un habit colonial d’explorateur, narre l’expédition fictive qui lui aurait permis de capturer cette bête. Maria quant à elle est montrée en train de manger des bananes, de se balancer aux branches de l’arbre avant de finir, sous la menace d’un fouet, enfermée dans une cage. Ferreri, en une vingtaine de minutes à peine, montre comment et avec quelle facilité, son personnage Antonio est parvenu à transformer cette jeune femme qui vivait hors du monde en une bête de foire. Une bête qu’il exhibe devant les regards ahuris de quelques badauds ayant payés pour voir ce récit délirant auxquels pourtant chacun semble croire.

Un film dérangeant plus que comique

Le film raconte par la suite cette relation sordide qui se constitue entre les deux personnages. Antonio, sans le moindre scrupule ni remord, va se servir de la maladie de cette femme pour la déguiser en bête sauvage. Allant jusqu’à faire courir la rumeur selon laquelle Maria serait le fruit d’une nuit d’amour entre un explorateur et une guenon. Il va même finir par se marier et avoir un enfant avec elle, une manière pour lui de pérenniser cette entreprise qui commence à marcher. Et on ne peut qu’être dérangé devant l’histoire de cette femme rendue presque esclave d’un homme pervers, qui ne voit en elle qu’une source de revenus. Il exploite sa différence, la met en scène, la livre aux regards moqueurs et ébahis du tout-venant.

Pour autant, si le film à l’origine semble puiser de manière conséquente dans le registre comique ou de la farce, il semble que le temps en est effacé une partie de l’effet humoristique. Le rire est en effet une mécanique difficile à produire de son temps, et encore plus difficile à reproduire près de 60 ans après. Il semble qu’aujourd’hui, la part sombre du film ait pris le dessus sur celle comique. Cela ne retire en rien l’intérêt de cette oeuvre, mais change simplement le ton qui devient plus sombre et malsain. Il se joue donc quelque chose d’incommodant pour le spectateur comme souvent dans le cinéma de Marco Ferreri. Un cinéma qui se situe toujours à la croisée de l’humour noir et du drame. Le mari de la femme à barbe ne déroge ici pas à la règle.

Les hommes comme juges et exploiteurs des femmes

Le film apparaît comme une satire cynique de son époque où l’argent devient l’unique but au point de pervertir l’ensemble des relations humaines et notamment l’amour. C’est aussi la capacité de cette société à construire des mensonges par le récit, tout autant qu’une certaine quête du sensationnel, qui sont tournés en dérision par le cinéaste italien.

«  Le mari de la femme à barbe  » présente aussi un panel de personnages masculins tous plus pervers les uns que les autres, et illustrant certains aspects de la domination des hommes sur les femmes. Ces derniers vont en effet chercher à exploiter durant tout le film l’étrangeté de Maria qui évolue dans un monde qui semble n’avoir à lui offrir que moqueries et violences.

Les femmes sont elles aussi curieuses et parfois mal intentionnées à son égard, mais cela s’arrête à des commérages, tandis que les hommes vont aller plus loin. Antonio va l’exploiter, se jouer d’elle, la grimer en monstre. Un scientifique pervers va chercher à coucher avec elle, excité par ce qu’il croit être une femme singe. Tandis qu’un imprésario parisien va lui demander de se déshabiller et lui proposer de faire une revue de charme dans un cabaret.

Annie Girardot dans le rôle de la femme à barbe, Marco Ferreri, 1964 © Tamasa Distribution

Face à ces éléments le spectateur s’interroge sur l’identité du vrai monstre. Comme beaucoup d’œuvres mettant en scène ce qu’une société juge «  monstrueux  », un basculement s’opère pour montrer que l’adjectif semble davantage qualifier la société qui produit les normes plutôt que la personne ou la chose pointée du doigt.

Ferreri réalise cette inversion avec habileté en montrant bien que le monstre n’est sans doute pas celle que l’on exhibe dans Naples mais plutôt celui qui tire les ficelles de ce spectacle grotesque. Antonio est en effet incapable de ressentir la moindre compassion, la moindre humanité. Il est violent, manipulateur, rustre, et aussi bien sa silhouette que sa carrure finissent par nous apparaître comme étrangement proche de celles d’un singe. Peut-être même plus encore que celle de Maria dont la seule ressemblance avec cet animal repose sur sa pilosité.

Trois fins possibles, un même film

Une des caractéristiques du Mari de la femme à barbe, outre l’originalité de son histoire, est aussi le fait qu’il possède trois fins différentes. Présenté à Cannes en 1964 l’œuvre avait fait polémique au point que la censure en Italie et en France oblige Marco Ferreri à revoir sa copie. Le film, dont sa version restaurée de 2017, visible en ce moment au cinéma et disponible en DVD chez Tamasa, présente à la suite ces trois fins possibles, toutes écrites et réalisées par le cinéaste italien.

Dans la première version destinée à l’Italie, Maria perd son bébé durant l’accouchement et décède quelques heures après sur son lit d’hôpital. On voit Antonino fondre en larme, ne sachant pas s’il pleure son argent qu’il ne gagnera plus ou sa femme et son enfant qui viennent tous les deux de mourir.

Dans la deuxième version, celle voulue à l’origine par Ferreri, Antonio après le décès de sa femme et de son enfant décide de continuer le spectacle. Il expose alors leurs corps dans une roulotte. Une fin atroce mais qui semble pourtant être la plus fidèle à l’esprit du film.

Enfin dans la dernière version, celle réalisée pour le cinéma français, Maria et son enfant survivent et celle que l’on nomme «  la femme à barbe  » perd sa pilosité, redevenant une femme «  normale  ». Au grand désarroi bien sûr d’Antonio qui lui perd son gagne-pain. Ce dernier finit par ne plus avoir d’autre choix que de trouver du travail et devient dockers dans le port de Naples. Une fin plus heureuse, qui permet de sauver quelques bribes de morale, mais qui semble néanmoins en décalage avec le propos général du film.

Ces trois fins possibles rajoutent à cette œuvre, déjà inclassable, un intérêt supplémentaire  : celui de nous laisser choisir celle que l’on préfère pour la clôturer. Mais malgré ce choix, Le Mari de la femme à barbe reste un film qui dérange, déroute, et offre aussi bien au spectateur d’aujourd’hui qu’à celui des années 60, un regard cynique sur les bassesses de l’âme humaine.

Auteur·rice

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