ART

Exposition « Françoise Pétrovitch » à Landerneau

Saint Sébastien, Andrea Mantegna, Françoise Pétrovitch (2019), Courtesy Semiose, Paris © Aurélien Mole

L’artiste Françoise Pétrovitch propose une exposition rétrospective de son travail au FHEL à Landerneau. Ses œuvres, joyeuses et inquiétantes, nous invitent à une déambulation centrée autour de la picturalité, de l’enfance et de la métamorphose. L’exposition est visible jusqu’au 3 avril 2022.

L’exposition «  Françoise Pétrovitch  » se tient au Fonds Hélène et Édouard Leclerc (FHEL). Elle présente un grand nombre d’œuvres de l’artiste du commencement de sa pratique jusqu’à aujourd’hui. Françoise Pétrovitch est artiste plasticienne et enseignante. Elle travaille différents médiums  : sculptures, dessins, peintures, gravures, vidéos. Elle réalise même un projet Radio Petrovitch (2000) qui consiste à produire deux dessins par jour pendant deux ans  : le premier en écoutant les informations diffusées par la radio et le second concernant un moment de sa journée. 

Entrer dans l’œuvre de Françoise Pétrovitch, c’est déjà s’abandonner un peu au spectacle des toiles. Est-ce là un jeu d’enfant  ? Est-il dangereux  ? La question continuera de planer.

Peindre c’est regarder

Aveuglé (Paul) (2021), huile sur toile, Françoise Pétrovitch, Collection particulière © Aurélien Mole
Nocturne (2014), huile sur toile, Françoise Pétrovitch, Collection particulière Belgique © Aurélien Mole

Françoise Pétrovitch représente souvent des êtres qui ne voient pas. Ils ont les yeux bandés ou recouverts par des mains. Ils jouent à Colin Maillard ou se cachent, fous de peurs, derrière cette chétive protection. Tous ces êtres au regard occulté sont rassemblés dans une série  : Les Aveuglés. Car, pour Françoise Pétrovitch, la peinture est une question de regard. Elle demande d’ouvrir grand ses yeux et d’apprendre à lire les formes. Les regards d’Ingres (1992) donnent à voir, dans ses dessins au crayon de couleur, des paires d’yeux intactes et immobiles qui flottent sur le fond de la feuille de papier, sans visage. Seulement, deux yeux et leurs sourcils, comme ceux que l’on doit chausser pour bien apprécier une œuvre. 

Ses pratiques et ses techniques sont plurielles. Elle dessine, beaucoup  ; peint à l’huile, à l’aquarelle ou au lavis d’encre. Elle sculpte le bronze et la céramique. La sculpture de la céramique demande un modelage assez rapide et fluide. Ce que Françoise Pétrovitch apprécie particulièrement est la phase d’émaillage. L’émail recouvre la sculpture d’une couleur glacée et brillante qui lui fait comme une peau chatoyante. Elles (2004) est une série de neuf figurines en céramique. Elles représentent des corps blanc rosé, certaines avec des boursoufflures, d’autres avec des oreilles dressées sur la tête et d’autres encore liées comme des siamois par un bras. Françoise Pétrovitch navigue aussi entre les formats, passant de petits dessins à d’immenses wall-drawing. Chacun demande un engagement particulier du corps de l’artiste par rapport à son œuvre. 

Sa palette chromatique est éclatante, acidulée et lumineuse (gris, jaune poussin, bleu, oranger, vert, gris, rose fuchsia). Le rouge est souvent utilisé pour tracer le contour de ses silhouettes. Son trait, lui, est précis et vif. Elle dessine à la vitesse de la pensée, sans esquisse préalable, telle une saillie dans le mouvement. Son geste est visible. Ainsi, elle puise dans l’énergie de l’idée qui survient, suit le geste qui part, se transforme, en laissant advenir ce qui se présente.

Ses œuvres sont reconnaissables par cette rythmique visuelle bien à elle mais aussi par le détachement de la figure sur un fond abstrait. Quand elle peint au lavis d’encre, la ligne sépare et lie le fond et la figure. Les teintes en arrière-plan se diffusent dans le personnage. Des aplats passent indistinctement de l’un à l’autre. Il y a comme un grésillement de l’image. «  Partout ici ce fond va librement, vient à la surface, troue les visages, passe à travers les corps, les irrigue, les trouble, les allège  » écrit Michel Nurisdany dans son texte «  Françoise Petrovitch dans l’ouvert de la peinture  ». 

Représenter les personnages secondaires

Fumeur (2019), lavis d’encre sur papier, Françoise Pétrovitch, Collection particulière © Aurélien Mole
Nocturne (2013), huile sur toile, Françoise Pétrovitch, Collection Louise Plumet © Aurélien Mole

L’artiste travaille l’image sans narration, pour le plaisir du motif et de la picturalité en train de se faire . Elle s’inscrit dans la longue histoire de l’art et des images qui ont été produites avant elle. Pour cela, elle travaille à partir de motifs et de personnages récurrents. Elle représente des personnages secondaires ou des sujets dits mineurs. Il y a des enfants, des adolescents, des femmes mais aussi tout un bestiaire d’animaux (oiseau, chien, lapin) ainsi que des plantes. Elle explique que tous ces êtres ne sont pas des êtres qui dominent mais qui, au contraire, contiennent une fragilité exposée. Ainsi, Nancy Huston écrit : «  Tous les enfants sont des survivants, tous sont blessés.  » dans «  Après-réflexion – sur les dessins récents de Françoise Pétrovitch  ». Cependant, cette fragilité n’est pas antinomique d’une certaine résistance. Les sentiments de colère, de révolte et de transgression sont perceptibles.

On suit le parcours de ces figures dans les diverses séries qu’elle réalise. Ainsi Les Saint Sébastien est une série de bustes, dans des gammes de gris, criblés de flèches. Ce martyre est une icône gay qui incarne la souffrance mais qui exprime aussi une certaine beauté à travers ses plaies. Les traces de lavis diffusées évoquent les irradiations de la douleur. Dans Les Fumeurs, elle représente toute une série d’adolescents en train de fumer une cigarette dont la fumée s’échappe et barre leur visage. La fumée dessine une fêlure dans l’image dont semble émaner la lumière. Elle use fréquemment de la réserve, partie non peinte de la toile, qui laisse un blanc. La main et la fumée sont laissées vides et elle peint autour. Ce qui n’est pas peint prend alors autant d’importance que ce qui l’est.

Vivre est une métamorphose

Sentinelle (2015), bronze, Françoise Pétrovitch, Collection particulière © Aurélien Mole
Garçon au squelette (2012), huile sur toile, Françoise Pétrovitch, Collection particulière Paris © Aurélien Mole

Ne cherchant pas à donner une signification arrêtée à ses œuvres, Françoise Pétrovitch crée un monde où les choses et les êtres sont mouvants et labiles. «  J’essaie de créer, par la peinture, une zone de transformations possibles, pour accueillir ce qui est en devenir  » écrit-elle. Elle peint l’adolescence comme cet état transitoire entre l’enfance et l’âge adulte. Certains de ses personnages portent des masques ou des costumes et jouent à se grimer pour devenir, un instant, quelqu’un d’autre. Elle transforme aussi certains éléments. Dans la série des Herbiers (1994), une fleur séchée s’intègre dans un dessin et devient un palmier, une feuille devient une bulle de pensée ou un soutien-gorge. Ainsi, elle crée un décalage du sens et de la fonction.

C’est pour cela qu’une certaine inquiétude peut sourdre de ses toiles. Les êtres se transforment et s’hybrident créant un sentiment d’incertitude et de doute. Par exemple, la sculpture en bronze Peau d’âne (2018) donne à voir une petite fille qui porte, en capuche, la tête d’un âne comme si elle se changeait en cet animal. La sculpture Sentinelle (2015) montre de frêles jambes humaines qui dépassent d’une immense tête d’animal. Ou encore, la peinture Tenir debout (2004) où l’ombre de chaussures à talons se transforme en un cerf aux pattes délicates, promesse d’une hybridation en cours. 

Toute une métamorphose est donc à l’œuvre dans l’art de Françoise Pétrovitch. «  La métamorphose est la condition qui oblige à couver l’autre en soi, sans jamais pouvoir être entièrement soi-même et sans non plus pouvoir se confondre ou se fondre entièrement dans l’autre  » écrit Emanuele Coccia dans Métamorphoses (2020). Les corps sont bouleversés et en mutation  : des cernes, des dégoulinures et des rougeurs affleurent à la surface des visages. Certains corps présentent même un aspect fluorescent comme l’oreille phosphorescente de ce jeune Garçon au squelette (2012) dont le squelette est visible telle une prise radiographique. Tous ces corps, comme la chenille qui devient papillon, meurent un peu à eux-mêmes pour continuer à vivre, à devenir, à devenir autre.

Le commissariat de l’exposition est assuré par Camille Morineau et Lucia Pesapane.

Exposition «  Françoise Pétrovitch  », Fonds Hélène et Édouard Leclerc (FHEL), Rue des Capucins, 29800 Landerneau. Jusqu’au 3 avril 2022. Contact au 02 29 62 47 78 ou contact@fhel.fr. Horaires  : Tous les jours de 10h à 18h.

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