LITTÉRATURE

« Au voleur ! Anarchisme et philosophie » – Être anarchiste ?

Au voleur ! Anarchisme et philosophie, © éditions PUF
© éditions PUF

Au voleur  ! Anarchisme et philosophie est un essai retraçant l’histoire du terme d’anarchie, analyse son apparition comme mouvement politique et son usage comme concept philosophique. Il met à jour un paradoxe : pourquoi certains philosophes du XXème siècle se servent des outils de la pensée anarchiste mais refusent de se considérer comme tels  ?

Philosophe et professeure à l’Université de Kingston au Royaume-Uni, Catherine Malabou a travaillé sur le concept de «  plasticité  ». La plasticité est la capacité d’un être à se maintenir en se transformant, en s’inventant et en prenant de nouvelles formes. Dans son nouvel essai, Au voleur  ! Anarchisme et philosophie, elle analyse comment l’anarchie a été un levier conceptuel puissant pour nombre de philosophes du XXème siècle se refusant par ailleurs d’aller jusqu’à penser un anarchisme politique. 

Qu’est-ce que l’anarchisme ?

Dans son dernier livre, Le plaisir effacé – Clitoris et pensée (2020), Catherine Malabou clôturait son analyse philosophique du clitoris par cette phrase  : «  Le clitoris est un anarchiste  ». Longtemps nié, le clitoris est pourtant le seul organe dédié uniquement au plaisir. Il est la possibilité d’une jouissance sans pénétration et le signe annonciateur de la possibilité de penser un pouvoir sans domination. Cette réflexion inaugurait son présent ouvrage qui interroge les rapports entre anarchisme et philosophie. 

Étymologiquement, le terme d’anarchie vient du grec «  an-arkhê  ». Au départ, l’arkhé signifie le commencement (ce qui vient en premier dans le temps). Puis, le terme prend aussi le sens de commandement (ce qui est premier hiérarchiquement). Aristote joint alors ces deux sens pour en faire un concept unique. La priorité chronologique devient aussi une priorité hiérarchique. Ce qui initie quelque chose devient alors ce qui commande. Ce qui pourtant est loin d’aller de soi. Pour Aristote, l’arkhê est donc l’ordre qui initie et organise le peuple dans la cité. L’anarkhê (anarchie) est l’absence d’ordre, désordre qui survient en l’absence de gouvernement.

Cette pensée d’un «  principe archique  » deviendra l’héritage de toute une pensée classique de la philosophie politique. Hobbes assimilera l’État de nature, état fictif qui viendrait avant l’État de droit, à un état anarchique soit un état de guerre, de violence et de chaos. Ainsi, le terme d’anarchie sera porteur d’un sens dépréciatif jusqu’au XIXème siècle.

Anarchie(s) vs anarchisme

«  Je suis anarchiste  » clame Pierre-Joseph Proudhon dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété  ? en 1840. Apparaît alors pour la première fois un sens positif de l’anarchie. Puis, la naissance du mouvement politique de l’anarchisme poursuivra le renversement du sens de l’anarchie-désordre pour penser la possibilité d’une absence de hiérarchie, d’une dynamique d’entraide, d’autonomie et une critique du capitalisme. Proudhon écrit  : «  L’anarchie c’est l’ordre moins le pouvoir  ». L’anarchie n’est dès lors plus assimilée au désordre. Elle est un autre ordre qui se passerait de la domination et du gouvernement comme «  exercice du pouvoir  ». 

« Loin d’être une fatalité entropique, l’absence de maître et de souverain apparaît comme la condition de possibilité de nouvelles organisations. »

Au voleur ! Anarchisme et philosophie, Catherine Malabour

Au XXème siècle, la philosophie voit apparaître un(e) anarchi(sm)e philosophique. Certains philosophes s’emparent du concept d’anarchie pour penser une horizontalité entre les choses et les êtres selon un principe de raison. Catherine Malabou analyse finement et avec précision les pensées de Reiner Schürmann, Emmanuel Levinas, Jacques Derrida, Michel Foucault, Giorgio Agamben et Jacques Rancière. Dans son étude, elle montre tour à tour comment ces penseurs utilisent l’anarchie comme possibilité de penser l’absence de domination, d’autorité et de subordination. 

Cependant, elle pointe un paradoxe dans Au voleur ! Anarchisme et philosophie. Si tous ces philosophes travaillent et utilisent les notions et les outils conceptuels de l’anarchisme, ils refusent catégoriquement de se dire anarchiste et de penser un anarchisme politique. Elle analyse alors comment chacun, différemment, dans un certain déni des penseurs de l’anarchisme, cherche à mettre en place une distinction, plus ou moins tenable, entre l’«  anarchisme  » comme positon politique et l’ «  anarchie  » comme concept théorique pour critiquer la domination. Ils ne vont jamais jusqu’à penser la possibilité d’une société sans gouvernement. 

Anarchisme partout, gouvernement nulle part

Cependant, notre époque apparaît plus complexe qu’une bipartition entre partisans et opposants de l’anarchisme. En effet, une certaine indistinction se fait de plus en plus présente dans le champ politique. L’horizontalité et la volonté de diminuer l’intervention gouvernementale n’est plus l’apanage des seuls anarchistes. Pour cela, Catherine Malabou tente de tracer une distinction, qui permet de nous orienter, entre un «  anarchisme de fait  » et un «  anarchisme d’éveil  ». 

L’anarchisme de fait est un anarcho-capitalisme. Il fonctionne certes en usant d’une volonté d’horizontalité mais selon des logiques néo-libérales. Il procède à une uberisation grandissante des services, à une réduction des initiatives de l’État centralisateur et à une recherche toujours plus grande d’accumulation du capital. Cet anarchisme-là ne fait qu’emprunter à l’anarchisme ce qu’il entend combattre. Cependant, il ne faut pas s’y tromper  : «  L’anarcho-capitalisme […] remet certes en cause l’intervention de l’État et du gouvernement dans le marché, mais il n’en demeure pas moins une idéologie du très gouverné  ». 

A l’opposé, l’anarchisme d’éveil est une pensée qui se veut contestataire. Les initiatives collectives comme Nuit Debout ou les ZAD sont des organisations qui trouvent un fonctionnement non vertical et non hiérarchique. Elles travaillent à une «  parole militante » et à un «  engagement alternatif  ». Pourtant, ces mouvements ont peu d’espace pour exister et faire entendre leur voix. Ils sont très rapidement réprimés par l’État. 

Plasticité de l’anarchisme

Seulement, est-il possible de se passer d’un État et d’un gouvernement  ? Ces mouvements ne sont-ils pas voués à ne durer qu’un temps ou à se clore sur de violents affrontements  ? Catherine Malabou montre avec brio que la logique de gouvernement n’a rien d’évident. Elle repose sur une élection de certains, considérés comme plus qualifiés que d’autres, aux fonctions de gouvernement. Pourtant, tout le monde devrait pouvoir gouverner et être gouverné. Cette logique s’appuie sur un mécanisme de domination où le pouvoir est confisqué aux mains de certains et cesse de circuler véritablement. 

Dès lors, pourquoi la pensée résiste-t-elle à concevoir une organisation sociale qui ne serait pas celle du gouvernement  ? Il semble y avoir une réelle difficulté à penser qu’une autre forme de vie sociale est possible. Il s’agit donc d’essayer de penser, avec l’anarchisme, la possibilité d’une vie par association tissée de gestes d’entre-aide. Cela ne voudrait d’ailleurs pas dire qu’il n’y aurait pas de chef ou de dirigeant, mais que ces derniers seraient temporaires, remplacés régulièrement pour que le pouvoir ne se cristallise pas à nouveau en domination.

Ainsi, l’anarchisme n’est pas l’absence de pouvoir et d’ordre mais l’absence de domination. Elle est la pensée d’un pouvoir circulaire, horizontal qui organise un ordre en commun. Pour cela, l’anarchisme demande une certaine plasticité de ses structures qui est le propre de la vie c’est-à-dire une capacité de se modifier, de s’inventer et de créer des façons de vivre et de vivre ensemble qui ne soient pas nécessairement cadrées, disciplinées par des ordres venus d’en haut. 

En soulevant ce problème, Catherine Malabou ne propose en aucun cas de le résoudre. Elle avance le concept de « non-gouvernable » pour approcher ce qui relève de l’anarchisme dans une pensée qui s’y risque. Le non-gouvernable n’est pas l’ingouvernable (l’indiscipliné) mais plutôt « ce qui, dans les individus comme dans les communautés demeurent radicalement étranger au gouvernement et à l’obéissance ». Catherine Malabou propose donc d’ouvrir un espace du non-gouvernable qui soit « un lieu de rencontre, de travail commun, entre anarchi(sm)e philosophique et anarchisme politique ».

Au voleur ! Anarchisme et philosophie de Catherine Malabou, éditions PUF, 21 euros. 

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