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Encre fraîche #13 – Zoé Cosson, regarder avec les mots

Zoé Cosson © Francesca Mantovani, éditions Gallimard

Encre fraîche est un format made in Maze qui tire le portrait d’une autrice ou d’un auteur francophone de moins de 30 ans. Pour l’occasion, nous avons rencontré Zoé Cosson, scénariste et autrice d’Aulus, paru en octobre dernier, dans la collection L’Arbalète des éditions Gallimard.

Pour Zoé Cosson, l’écriture ne s’est pas imposée d’emblée comme une évidence. Cette ancienne étudiante en école d’art a touché à de nombreux médiums, tous différents, avant de s’intéresser au cinéma et à la vidéo.Avant de se rendre compte que ce qui lui plaît le plus, c’est l’écriture. Une fois diplômée, elle s’inscrit dans un master de création littéraire au Havre où se réunit une nouvelle génération d’écrivains. Dans sa promo, elles sont trois à avoir eu la chance d’être publiées. Quelques mois plus tôt, c’était Shane Haddad – qui a aussi été découverte dans notre format Encre Fraîche – qui se faisait publier pour la première fois aux éditions P.O.L.

Maintenant, c’est au tour de Zoé Cosson de faire paraître ce premier texte qui met en mot sa contemplation d’Aulus, une petite station thermale des Pyrénées dans laquelle son père a décidé de s’établir après y avoir acheté un petit hôtel délabré pendant une vente aux enchères. Un petit livre qui dresse le portrait des lieux et des gens qui le peuplent, le tout dans une écriture imagée qui semble arrêter le temps.

D’où t’es venue l’envie d’écrire sur Aulus  ?

Cela s’est imposé à moi. Quand j’ai commencé mon master de création littéraire, j’avais un projet complètement opposé. Je voulais écrire sur le langage dans les entreprises. Mais Aulus – ville où j’ai passé énormément de temps depuis mes huit ans – revenait souvent dans mon écriture. Mes professeurs m’ont dit que c’était plus intéressant pour moi d’écrire sur quelque chose que j’aime plutôt que de me lancer dans une critique de la modernité.

Dans ton livre, il y a Aulus au présent tel que toi tu le regardes, et des passages tirés de cartes postales qui parlent de la ville au début du siècle dernier. Pourquoi confronter ces deux visions du village  ?

J’avais envie d’éclairer le présent d’Aulus en montrant son passé de station thermale, la vie fourmillante qu’il y a eu là-bas, les gens qui y ont habité. Le travail du photographe [des photographies d’Aulus au dos des cartes postales présentes dans le texte, NDLR] portait un regard très humble, redonnait de la dignité à ces montagnards, souvent victimes de mépris de classe.

C’est-à-dire  ?

À cette époque, on prenait beaucoup de photos pour en faire des cartes postales. Elles étaient très clichées, c’étaient des représentations du type “idiot de la montagne”, perçu par le regard citadin. De manière générale, quand on va faire des films sur les Pyrénées, on embauche des parisiens qui vont singer les campagnards. J’ai souvent eu l’impression de me confronter à ces visions très parisiennes qui charrient beaucoup de mépris de classe.

Le portrait que toi tu fais des habitants d’Aulus, est au contraire très tendre.

Oui, c’est ce que j’ai voulu faire. Puisque j’y vis depuis que j’ai huit ans, je connais les habitants depuis longtemps. Il y en a que je croise souvent, d’autres qui sont des amis. Certaines scènes ont été écrites suite à des interviews que j’ai faites, d’autres sont des scènes réelles que j’ai vécues. Beaucoup de choses me viennent de l’observation de la vie de tous les jours.

Observer le quotidien, c’est une manière d’y chercher de la beauté  ?

C’est peut-être une manière d’empêcher que ces gestes-là, que ces gens-là, ne disparaissent pas tout à fait. L’écriture vise à les conserver. La beauté, elle, je pense qu’elle vient plutôt du regard que je porte sur ces moments.

Tu as une écriture très contemplative, une écriture qui regarde. Est-ce que c’est un effet que tu recherchais ?

En école d’art, je faisais surtout de la vidéo et maintenant j’ai l’impression que l’écriture c’est un autre médium avec lequel je fais la même chose. Quand j’écrivais, je voyais chaque chapitre comme un arrêt sur image, comme si c’était une caméra qui se baladait dans le village, donc on peut effectivement dire que c’est très contemplatif. Souvent, je dis que la narratrice n’a pas vraiment de corps et que ces sont ses yeux qui déambulent dans le village.

La contemplation passe aussi par les paysages, les lieux. Est-ce que ça aurait été différent si le village n’avait pas été en montagne  ?  

Sûrement. Je voulais faire un portrait d’Aulus en regardant les choses sur le même plan. C’est-à-dire regarder les personnages de la même manière que les lieux, en me disant que les personnages font partie du paysage et que les personnages, eux aussi, influencent le paysage.

Le fait d’être à la montagne a aussi une influence sur la perception que l’on a du temps. Le temps ne s’écoule pas de la même manière à la montagne qu’en ville. Je trouve la capacité de la montagne à distordre le temps très étonnante : parfois, il passe très vite et d’autres fois très lentement. Je me suis confinée à Aulus et là-bas, on vit vraiment au rythme des saisons, je la météo. Je souhaitais retranscrire cette lenteur du temps, je voulais qu’on la ressente.

Qu’est-ce qu’on fait après un premier roman  ?

C’est une bonne question  ! On réfléchit. Plusieurs personnes m’ont demandé ce qu’allait être mon prochain roman, mais je n’ai pas envie d’écrire un deuxième roman juste pour écrire un deuxième roman. J’ai envie d’attendre d’en avoir envie pour me remettre à l’écriture. En attendant, j’écris des scénarios, je fais des résidences d’artistes…je fonctionne en fonction de ce que l’on me propose, des choses sur lesquelles je tombe par hasard. On verra ce que ça donne.

Aulus de Zoé Cosson est paru aux éditions Gallimard, 12,90 euros.

Auteur·rice

Emma Poesy
Journaliste

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