ART

Exposition Sète : Jimmy Robert met le corps dans tous ses états

© Aurélien Mole

ATR, acronyme d’Appui, Tendu, Renversé, est une figure de gymnastique. Appui, tendu, renversé est aussi le nom de l’exposition de Jimmy Robert, né en Guadeloupe et vivant à Berlin, qui se tient au CRAC à Sète jusqu’au 6 février 2022.

Le CRAC (Centre Régional d’Art Contemporain) est situé à Sète et organise des expositions régulières autour des cultures du «  milieu du monde  ».  L’exposition « Appui, Tendu, Renversé » de Jimmy Robert est visible jusqu’au 6 février 2022. Elle revient sur les vingt dernières années de sa création. L’artiste pratique autant le dessin, l’installation, le collage, la photographie que la performance. 

Le titre offre déjà une entrée en matière quant à la pratique de l’artiste. Cette posture chorégraphique de l’ATR demande au corps de chercher un équilibre dans une position inversée  : tête en bas, bras tendus et jambes étirées vers le haut. Elle est l’indice de l’intérêt de l’artiste pour le dialogue entre texte, image et mouvement. Pouvons-nous renverser, un tant soit peu, les perspectives au travers desquelles nous percevons  : les autres, nous-même et le monde  ? 

Questionner le langage

Dans cette pratique transdisciplinaire, si le corps y est au centre, c’est pour mettre en lumière la marginalisation de certains corps. «  Le corps devient le mot  » écrit-il à même le mur. Que peut le langage  ? Qui parle quand «  je  » parle  ? Depuis quel lieu ou quel corps parle-t-on  ? Si le langage est structuré c’est qu’il donne du sens mais c’est aussi qu’il est structurant et fonctionne en étiquetant, en normant, en assignant. Le neutre dissimule un langage colonial, sexiste et hétéro-normatif qui forge les corps dans leur façon d’être et d’évoluer. C’est ce que cherche à analyser l’artiste. 

Dans les œuvres de Jimmy Robert, le langage se décale et se décalque. Il n’est jamais narration ou illustration de ce qui est montré. Il ouvre à une pluralité d’autres langages : langage des signes, langages chorégraphiques, langages poétiques ; qui interrogent la structure qui conditionne certaines de nos façons de voir et de penser. Créer entrouvre alors la possibilité d’un déplacement critique, d’une pluralité de lectures possibles, de trous et de débordements qui habitent le sens.

Bouger, danser, rêver son corps

 Exposition « Appui, tendu, renversé », Jimmy Robert, Crac Occitanie Sète 2021. « Paramètres », 2012. © Aurélien Mole

Danser permet au corps de performer autre chose que ce qui est prescrit et de déstabiliser le sens. Aussi, l’artiste s’inspire de la danse post-moderne et du Judson Dance Group. Ce groupe cherche dans les années 1970, à se débarrasser des pas chorégraphiques classiques pour inventer un nouveau vocabulaire de gestes plus simples et ordinaires (comme marcher ou s’asseoir). Il reprendra notamment Trio A d’Yvonne Rainer, une des fondatrices du groupe. Une danse démocratique puisqu’accessible à n’importe qui, ne nécessitant pas de compétences préalablement acquises. La danse en n’étant pas considérée comme réservée aux professionnels, devient une forme d’expression et de libération que l’on peut s’approprier.

Dans l’exposition, Vanishing point présente sur un téléviseur la chorégraphie d’une drag queen brésilienne dansant devant une tour d’architecture moderniste à Rio en faisant battre sa chevelure. Y résonne également un texte de la poétesse brésilienne Ana Cristina Cesar qui œuvre à déconstruire le discours colonial au travers de sa pratique littéraire. Jimmy Robert reprend aussi dans une performance les gestes présents sur deux pochettes d’album de chanteurs  : Iggy Pop (The Idiot) et David Bowie (Heroes) dans L’éducation sentimentale  (2005). Danser, c’est aussi ce que font les corps mobiles face à des statues statiques ou encore, la nuit, dans les clubs où ils se meuvent, se draguent, s’approchent sans chorégraphie prédéfinie. «  Pas le ballet mais la gravité  ». Ainsi, le langage chorégraphique d’un corps emprunte des postures qui font écho aux phrases prononcées ou accrochées sur les murs de l’exposition de Sète. 

Plier est un art de l’image

Sa pratique formelle interroge les mécanismes sociaux et culturels qui nous font “rentrer dans le cadre” ou encore nous “font plier à” diverses injonctions. Sa pratique du pliage renvoie au fait qu’un corps doit se plierêtre soumis à des contraintes et des limitations. Cependant, le fait de se plier ou d’entrer dans le cadre peut être questionné.

Ainsi, les œuvres de Jimmy Robert ne sont presque jamais encadrées (et quand c’est le cas le cadre est alors posé au sol). Les images sont épinglées à même le mur. Elles glissent de celui-ci, se recourbent sur son support, rebelles et menaçant de se détacher, ou alors peintes à même le mur de l’institution.

De plus, le plié n’est pas seulement soumission à un diktat mais aussi l’occasion d’explorer de nouvelles dimensions physiques ou plastiques. Ainsi, Untitled (Plié V) (2020) présente une image du corps de l’artiste, d’abord à plat, puis froissée. Elle donne alors épaisseur et volume au corps de l’artiste en flexion. L’image en deux dimensions devient un objet en trois dimensions et permet à une nouvelle dimension d’apparaître. C’est également le cas dans Untitled (Plié II)  (2020) où, son corps photographié, est cette fois enroulé sur lui-même, formant un tube et rendant impossible la saisie complète de l’image sans se mouvoir autour de la sculpture. 

Echouer à représenter

Comme on froisserait une feuille de papier après avoir échoué à dessiner ce que l’on désirait représenter, l’artiste rend visible l’impossibilité mais aussi l’échec de la représentation dans une mise en forme pliée du matériau. Ses œuvres nomment l’échec propre à toute représentation où l’image ne se donne qu’en se remodelant (collage, découpage, crayonnage). Il ne faut alors pas s’arrêter à la frustration et à l’impossibilité de la représentation mais tenter de la mettre en forme.

Ainsi, il travaille à une image qui rendrait justice au représenté, une image juste, qui ne dissimulerait plus le doute ni l’équivocité, important face à l’idée d’un sens univoque ou d’une norme non questionnée. Nous invitant donc à une déstabilisation et un tremblement des images, Jimmy Robert propose de penser la présence de corps divers  : corps de femmes, corps noirs, drags, queers, fêlés ou vulnérables mais aussi d’user de matériaux en dehors de leur fonction première. 

Jouer, performer, déplacer

Aussi, la frustration propre à toute image n’est pas l’endroit d’une nostalgie mais plutôt le levier d’une pratique ludique. Dans une de ses conférences, il fait référence au jeu «  un, deux, trois  ; pierre, feuille, ciseau  » où la main symbolise ces trois objets par une main ouverte, un poing fermé ou deux doigts tendus. A chaque tour, l’un des deux joueurs l’emporte sur l’autre. C’est alors l’occasion de révéler les règles ludiques mais aussi politiques qui prévalent dans les jeux de pouvoir mais aussi de montrer qu’une résistance peut se matérialiser en performant différents états possibles d’un corps ou d’une matière  : froissée, aplati ou découpée.

Il use, par exemple, du papier comme surface d’impression, de projection ou de froissage. Il peut y mêler d’autres textures comme la soie, le cuir, les peaux sur lesquelles il dessine, colle, découpe. Le plaisir propre au jeu est crucial car il est l’affect d’une expérience esthétique autant que politique. 

Rendre hommage

S’il s’approprie, recycle et revient sur ses propres travaux antérieurs pour les renouveler. Il le fait aussi à partir d’œuvres d’autres artistes qu’il cite et invite au cœur de son exposition. Une œuvre n’est pas figée. Elle est en mouvement dans l’espace comme dans le temps. Sur une table, Untitled (Brouwn) présente une lettre qu’il adresse à l’artiste Stanley Brown où il décrit l’affinité qu’il perçoit entre son travail et celui de Brown. Notamment concernant le questionnement du mouvement. Il rend hommage à cet artiste conceptuel qui invente un système de mesure personnel prenant pour unité de mesure des parties de son propre corps, proposant un système alternatif à celui traditionnel.

S’approprier et inviter d’autres artistes

Dans l’œuvre Cadavre exquis, il reprend à la fois la pratique surréaliste d’une écriture à l’aveugle faite à plusieurs mais aussi la réappropriation de la performance Body Pressure (1974) de Bruce Nauman. Jimmy Robert reprend le descriptif de la performance qui invite le spectateur à apposer son corps contre le mur et en modifie le sens en pliant le texte, ne laissant apparaître que certaines phrases. Ce jeu du palimpseste prend place dans l’héritage du courant appropriationniste datant des années 1970 qui cherche à effectuer une critique de la représentation ainsi qu’un questionnement de la copie et du remploi.

Vue de l’exposition «Appui, tendu, renversé », Jimmy Robert, Crac Occitanie Sète 2021. «Descendances du nu». © Aurélien Mole
Vue de l’exposition « Appui, tendu, renversé », Jimmy Robert, Crac Occitanie Sète 2021. « Descendances du nu ». © Aurélien Mole

Dans Descendances du nu, Jimmy Robert fait un remploi pluriel de l’œuvre Nu descendant l’escalier  (1912) de Marcel Duchamp qui fit scandale à l’époque. Il réalise un immense rideau à partir de détails du tableau du peintre qu’il répète à l’infini et propose une tenture abstraite aux teintes brunes.

Mais, ce détournement ne s’arrête pas là, puisqu’il reprend les pratiques de trois femmes artistes. Il emprunte à Sherrie Levine sa technique du relevé chromatique et informatique donnant un nuancier pixélisé de couleurs de peaux brunes mais réutilise aussi la photographie Nude  (2002) de Louise Lawler qui capture le tableau Ema (Nu sur un escalier) de Gerhard Richter. Posé au sol, il le remplace par un photogramme du film Duchamp nue descendant un escalier  (1968) d’Elaine Sturtevant. L’œuvre se féminise passant du nu masculin au nue féminin. Cet agencement de Jimmy Robert est accompagné d’un texte, En descendant – Jimmy Robert, de la critique d’art Elisabeth Lebovici. Elle perçoit le déplacement d’une descente (plutôt péjorative) à celle d’une descendance (une histoire critique à faire des œuvres) voire d’une dissidence (résistance politique à engager).

La visibilité est un piège

«  Visibility is a trap  » écrit-il sur une de ses œuvres. La posture de celui qui pose comme de celui qui regarde ne va pas de soi. Elle est un piège si elle n’est pas questionnée dans ce qu’elle a de potentiellement aliénant. Nous sommes donc invité.e.s à la fois à prendre conscience du regard critique que propose l’artiste mais aussi de notre propre chorégraphie dans le lieu d’exposition. Au milieu de ses œuvres, le parcours de nos yeux et de notre corps opère et dessine un sens, acte qui n’en reste pas moins à analyser. Finalement, ses œuvres questionnent nos façons de poser, de regarder mais nous amène aussi à prendre nous-même conscience de la façon dont nous regardons les choses et donnons une lecture de ses œuvres.

Exposition « Appui, Tendu, Renversé  », Centre Régional d’Art Contemporain, 26 Quai Aspirant Herber, 34200 Sète. Jusqu’au 6 février 2022. Contact au 04 67 74 94 37 ou crac@laregion.fr. Horaires  : tous les jours de 12h30 à 19h, le week-end de 14h à 19h (fermé le mardi). 

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