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« Encantando » : À Chaillot, le triomphe de Lia Rodrigues

Encantando
© Sammi Landweer

La chorégraphe brésilienne revient au Théâtre de Chaillot avec une co-création entre ses danseurs.euses et elle, initiée pendant la pandémie de Covid-19. Un spectacle qui répond à nos angoisses contemporaines par la joie et substitue à nos peurs de nouvelles images, résolument joyeuses.

Dans la grande salle Jean Vilar du Théâtre de Chaillot, le public est installé depuis quelques minutes déjà tandis que dans un grand silence, les lumières s’éteignent et font place au silence. Sur scène, dans ce même silence de plomb qui accompagnera danseuses et danseurs pendant une bonne dizaine de minutes, ces derniers, à quatre pattes, déroulent un tapis. Immense patchwork de couvertures, aussi grand que la largeur de la scène.

Toujours dans le silence, les danseurs se retirent sans un mot, une fois leur ouvrage accompli. Les lumières éclairent faiblement ce revêtement de sol un peu étrange, mi-tapis mi-couverture géante, elle-même faite de dizaine d’autres couvertures. Certaines sont fleuries, certaines sont zébrées, d’autres arborent un motif léopard. Toutes sont colorées.

Corps sans peur

Les danseurs réapparaissent sur scène. Chacun leur tour. Entièrement nus. Ils se déplacent sur la scène, toujours accompagnés d’un grand silence, se glissent dans les couvertures sur le sol, les enfilent, s’en font des pagnes, des robes, des boubous et des voiles. Les retirent, se déplacent sur scène en exposant sans crainte ni honte leurs corps. La nudité, ici, n’est pas obscène, paraît être une évidence.

Les corps des danseur.euses, parfois charnus, parfois minces mais tous différents – fait rare dans le milieu de la danse – et, plus rare encore, tous non-blancs. Certains ont des cheveux lisses, d’autres portent les dreads et la coupe afro. Aucun danseur et aucune danseuse ne ressemble à un autre, tous sont uniques et posent leurs singularités sur la scène. Discrètement, un petit air entraînant démarre. Jusqu’à devenir lancinant.

On met du temps à regarder les corps des danseur.euses, à les regarder vraiment. Le dispositif d’Encantando est sûrement fait de cette manière. On se rend compte que le spectacle convoque un univers que l’on ne connait qu’à travers un prisme raciste et colonial. Pour son spectacle, la chorégraphe explique s’être inspirée du livre Une écologie décoloniale, de Malcolm Ferdinand.

«  Au Brésil, le mot “Encantando” a d’autres significations. Le terme fait référence à des entités qui appartiennent aux manières afro-américaines de percevoir le monde. Les «  encantandos  », animés par des forces inconnues, se déplacent entre ciel et terre, dans les jungles, sur les rochers, dans les eaux douces et salées, dans les dunes, dans les plantes, les transformant en lieux sacrés.  »

Lia Rodrigues

Réenchanter

Sur scène, on pousse volontairement des cris bestiaux, on arbore des sourires larges et mécaniques. Les danseur.euses s’animent et esquissent des mouvements qui renvoient volontiers au folkore de plus en plus joyeux. Miment des mouvements qui renvoient à des stéréotypes. Certains sont nus et cachent leurs visages, manière de souligner qu’ils sont ramenés à leurs corps. Trois autres miment un maître et ses deux esclaves, eux aussi privés de visages. Autant de représentations qui pourraient être dérangeantes mais qui sont reprises par la chorégraphe pour être mieux revisitées et déconstruite.

Pourtant, la joie, les sourires – qui rappellent à dessein ceux des anciennes publicités racistes – se muent en sourires véritables. Progressivement, le plaisir d’être ensemble surpasse les mises en scènes. Le collectif se présente comme une nouvelle voie vers l’émancipation. Le talent des danseur.euses emmène cette ode à la joie, politique sans s’en donner l’air, qui porte tout le spectacle. Ce faisait, Lia Rodrigues reprend à son compte les stéréotypes racistes de la culture occidentale, pour mieux les conjurer et les changer en quelque chose de profondément libérateur  : c’est la force du collectif, seul capable de réenchanter le monde. Un triomphe.

Encantando de Lia Rodrigues, du 1 au 8 décembre au Théâtre National de Chaillot. Le spectacle sera présenté du 10 au 14 décembre au Centquatre à Paris.

Auteur·rice

Journaliste

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