SOCIÉTÉ

Drogues, violences sexuelles et bars : la parole se libère

Début octobre, dans la capitale belge, les témoignages affluent sur les réseaux sociaux. Un point commun dans ces prises de parole : des femmes droguées et agressées dans des bars. Mais Bruxelles est loin d’être la seule ville concernée par ce type d’agression.

« Après deux bières, plus aucun souvenir » ; « je me suis réveillée dans le lit d’un inconnu et je n’ai aucun souvenir de la soirée » ; «  je ne pouvais plus parler, mon corps ne répondait plus ».  Toutes ces phrases extraites des réseaux sociaux proviennent de femmes ayant été au Waff ou au El Café, des bars d’Ixelles, une commune limitrophe de Bruxelles, en Belgique.

Ixelles, deux bars, un serveur et des problèmes

Le 10 octobre, des témoignages presqu’identiques apparaissent sur les comptes Instagram de groupes féministes bruxellois. En quelques heures, les médias locaux recueillent plus d’une trentaine de souvenirs. Pour certaines, les faits remontent à 2015, alors que pour d’autres, ils datent de quelques semaines. Le point commun  : des clientes ont été droguées et parfois agressées par des employés de ces bars du Cimetière d’Ixelles, quartier de la commune.

Certaines expliquent qu’elles ont « seulement » été droguées et qu’elles ont pu rentrer chez elles sans problème. C’est le cas d’Élodie* qui est allée boire des verres au El Café avec des amis, le 30 juillet dernier. Elle a commandé ses verres au comptoir. « Le serveur m’a donné une bière déjà décapsulée, avec un verre retourné dessus ». Au bout de deux bières récupérées de la même manière et un cocktail, d’autres effets que ceux de l’alcool se sont déclarés.

« J’étais joyeuse, mais je ne me sentais certainement pas bourrée. Après un moment on s’est levés et c’est là que je me suis sentie partir en arrière, tomber dans le vide. On m’a emmené aux toilettes, j’ai beaucoup vomi et c’est devenu flou. J’ai un flash d’être sur le trottoir au Cimetière d’Ixelles. J’avais la sensation d’être consciente, que mon cerveau fonctionnait, mais mon corps ne suivait plus. Une amie qui n’avait pas bu est restée avec moi et j’ai juste réussi à dire « emmenez-moi à l’hôpital. »

Pour Élodie, cette soirée s’est terminée à l’hôpital, en sécurité. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. D’autres femmes se sont exprimées de manière anonyme sur les réseaux sociaux et ont témoigné :

« Je me suis réveillée un jour après être sortie au El Cafe, dans mes draps pleins de sang. Sans culotte, ni pantalon, juste mon pull. Un emballage de capote à terre. […] Un serveur [a expliqué à une de ses amies] que c’est lui qui m’avait « porté » chez moi et qu’il avait « craqué » mais en gros rien de grave ne c’était passé »

Témoignage anonyme

« Je comptais ne pas boire beaucoup, car j’étais en examen. Mais après un verre, ça n’allait déjà plus ». Cette anonyme explique qu’elle a été aux toilettes pour vomir et qu’elle a été violée par la même occasion. « Ce n’est pas le barman qui m’a violée, mais quelqu’un qui passait par là et qui a profité de mon état. » Par la suite, elle a porté plainte, mais l’affaire a été classée sans suite.

À la suite de ces témoignages, les bars concernés ont réagi. Le El Café déclare se sentir accusé à tort et dément toute responsabilité : « nous ne pouvons être tenus responsables du mauvais comportement de nos clients […]. Chaque employé est soumis à un certificat de moralité et pas un seul membre de notre équipe n’a été légalement accusé de comportement inapproprié envers la gente féminine ».

Pourtant, le parquet n’a pas le même discours et confirme que « plusieurs plaintes ont été déposées pour des faits de mœurs qui auraient été commis dans le quartier du Cimetière d’Ixelles ces derniers mois. Une enquête est ouverte afin de faire la lumière sur les circonstances exactes de ces faits. Dans l’intérêt de celle-ci, aucun autre commentaire ne sera fait ». 

Les témoignages visent en particulier un ou deux serveurs. Des recherches ont permis de constater qu’un serveur a été transféré entre les deux bars et qu’il est actuellement suspendu. Ce transfert a été vivement critiqué, car considéré comme une envie de camoufler des problèmes. Le Waff revient sur ce transfert vivement critiqué. « Là où beaucoup nous ont reproché d’avoir transféré le barman d’un bar à l’autre, ce n’était en rien lié à une volonté de cacher des faits dont nous aurions eu connaissances mais bien en lien avec le fait que l’employé travaillait pour les deux établissements […]. Nous rappelons que l’employé mis en cause a été immédiatement écarté et si ce qui lui est reproché est avéré, nous nous porterons partie civile et espérons qu’une condamnation exemplaire soit appliquée. Nous n’avons jamais été et ne seront jamais complices d’actes de violences faites aux femmes. »

Balance ton bar

À la suite de ces premiers témoignages, Maïté Meeus a voulu garder une trace écrite de ces traumatismes, pour ne pas qu’ils soient perdus dans le néant des réseaux sociaux. Elle crée le compte Instagram « Balance ton bar » qui devient un compte libérateur de parole pour les victimes. Pour elle, il est vital de garder une trace écrite : « Il fallait centraliser ces témoignages pour que ça reste, les mettre noir sur blanc pour que les gens puissent y revenir. Et il faut faire du bruit par rapport à ça. […] J’ai reçu un afflux massif de témoignages. »

En quelques jours, des centaines de témoignages ont été envoyés sur le compte « Balance ton bar ». Parfois, c’était des témoins, parfois des victimes. Maïté nous explique que les mêmes histoires étaient très similaires :

«  C’est souvent le même mode opératoire, dans le sens où les histoires ressemblent souvent à des “oui bon j’étais là avec une copine et puis j’ai bu un demi-verre, j’ai bu un verre et pas assez pour être ivre et là paf trou noir pendant des heures.  » Et puis il y a souvent des histoire où : « J’ai commencé à vomir de la mousse, à avoir un comportement qui n’était pas normal, je me suis réveillée dans le lit d’un inconnu, je me suis réveillée dans un endroit que je ne connaissais pas, je ne comprenais rien. » Les récits sont souvent les mêmes, les mécanismes semblent se répéter.

Mais la Belgique n’est pas le seul pays où ce genre de phénomène apparaît. En France, de nombreuses personnes formées par Maïté Meeus ouvrent des comptes «  Balance ton bar  » avec le nom de leur ville accolé.

Dans certains pays, et même quelques fois en France, la transmission de la drogue va plus loin que le GHB dans un verre. Au Royaume-Uni, des seringues sont utilisées pour injecter la drogue directement à des femmes alors qu’elles dansent dans des boites de nuit ou des bars.

Ci-dessus, une piqure sur la main de Sarah Buckle. Le 28 septembre dernier, cette étudiante de 19 ans de l’université de Nottingham est la première à interpeller l’opinion publique sur une possible agression sexuelle après avoir été droguée. À la suite d’une soirée dans une boîte de la ville, elle se réveille à l’hôpital sans souvenir. Selon les médecins, elle aurait été droguée, en témoigne la marque de piqûre sur son corps.

Le compte Twitter du média Metro, qui a relayé les propos de Sarah, explique que d’autres femmes ont vécu la même expérience. Elle écrit dans une lettre adressée au gouvernement : « Des centaines de jeunes femmes ont vécu des incidents similaires à moi ». Elle demande que la sécurité dans les boites de nuit soit renforcée, «  que les boîtes de nuit prennent la responsabilité de s’assurer que ces attaques soient moins susceptibles de se produire et qu’elles doivent introduire des protocoles tels que des fouilles obligatoires ».

Provoquer une prise de conscience

Si la parole se libère auprès des victimes, le nombre de plaintes n’augmente pas. D’après certains témoignages sur les réseaux sociaux ou recueillis par les médias belges, certaines ont voulu porter plainte, mais qu’elles ont essuyé des refus. La raison avancée : le manque de preuves. Pourtant, après avoir contacté le Parquet de Bruxelles, ce dernier confirme qu’une plainte peut être déposée sans preuve. Seule l’enquête qui s’ensuit permet de donner une suite favorable ou non à la plainte.

Maïté Meeus explique que lors de la première manifestation devant les bars incriminés, les manifestants voulaient que le gouvernement et les forces de l’ordre prennent conscience de l’importance de recueillir les plaintes :

«  On a organisé une manifestation devant la commune d’Ixelles et à cette manifestation on a demandé «  combien d’entre vous ont porté plainte  ? Ou ont été témoin d’une amie qui a porté plainte  ? Pas mal de mains se sont levées. Et combien de plaintes ont abouti  ? Je pense que sur 500 personnes il y avait deux mains en l’air. C’était vraiment ridicule. Ça prouvait bien pas mal de choses. Et ça confirmait toutes les histoires que je reçois  ».

Entretien avec Maïté Meeus

Le 12 novembre dernier à Bruxelles, le monde de la nuit est boycotté par l’UFIA (Union féministe inclusive autogérée). Cette union regroupe un ensemble d’associations et collectifs féministes bruxellois. Sur les pancartes, on peut lire  : «  Ne soyons plus «  surpris.es  » par l’étendue de la culture du viol. Agissons vraiment contre  !  »  ; «  Ma chair est-elle le prix pour boire un verre  »  ; «  Violences sexuelles on vous croit  » ou encore, «  Violeurs on vous voit, la peur va changer de camp  ».

Comme en Angleterre, cette manifestation avait pour but d’interpeler le gouvernement et les différents bourgmestres (les maires) des communes bruxelloises. L’objectif était de mettre en avant que cette culture du viol ne représente pas que des personnes isolées mais qu’au contraire, ces violences sont quotidiennes et peuvent toucher tout le monde.

* Le prénom a été modifié

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